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Entretien : Liban
Les chemins de la guerre et de la paix


Rabab Sadr, sœur de l’imam Moussa Sadr :
«Personne ne sait ce qui est arrivé à mon frère»

Propos recueillis par Malika Boussouf
[email protected]

Lorsque nous nous saluons, je me demande si, Rabab Sadr, la sœur du «saint» disparu, a toujours ces yeux tristes et ce regard lourd de chagrin.
Le tawb chariî sombre qu’elle porte perd de sa sévérité lorsqu’il est agrémenté d’un élégant foulard Louis Vuitton. La sobriété n’empêche pas le raffinement. Les deux vont même très bien ensemble. C’est tout ce qu’elle peut se permettre comme fantaisie. Elle porte le deuil depuis qu’elle n’a plus revu son frère.
Dans le vaste bureau où nous nous installons Lina, Rabab Sadr et moi, trônent, également, des portraits du grand frère disparu conjugués à tous les temps mais essentiellement au temps où, élevé au rang d’ayatollah, il ne quitte plus sa coiffe noire. Le thé arrive ! Mon hôtesse m’interroge du regard alors que je me demande si elle fait dans le caritatif et l’humanitaire par choix ou si c’est la seule activité à laquelle on la prédestinait. Le pouvoir étant réservé aux seuls hommes de la famille et même au-delà, je n’allais pas aller, volontairement, sur le terrain du féminisme sauf si l’héritière, digne du nom, m’y contraignait. Je devrais dire double héritière parce que Rabab Sadr est aussi une Charafeddine par le mariage. Liée donc au nom de celui auquel son frère a succédé. Son époux avec lequel j’aurai quelques jours plus tard l’occasion de m’entretenir est le petit-fils de l’ayatollah Sayed Abdol Hossein Charafeddine. Chez les chiites comme chez les sunnites ou les chrétiens de haut rang, les alliances sont décidées par les aînés. Les enfants n’ont pas leur mot à dire. Ils s’exécutent. Les titres, les biens, la connaissance ou le savoir ne doivent pas quitter la famille. On transcende les risques encourus par la consanguinité. La descendance est impressionnante.
Rabab Sadr me met à l’aise. Elle me dicte presque ma question en me confiant ne jamais prendre la responsabilité de parler pour les autres.

Le Soir d’Algérie : Pourrions-nous parler de la stabilité dans les pays arabes ? Que pensez-vous de ceux qui disent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
Rabab Sadr : En cette période, aucun pays arabe n’est stable. Je défie quiconque de venir l’affirmer devant moi aujourd’hui ! La raison principale de tous ces remous est que les régimes arabes ne sont pas justes. Il n’y a pas de justice. Pas de citoyen qui ait eu la part qui lui revient pour pouvoir vivre décemment. Les régimes arabes ne sont pas équitables. Ils n’offrent pas, ne fournissent pas les moyens les plus élémentaires à leurs populations. Faciliter la vie à leurs administrés ne figure pas dans leur programme. Sauf quand ils se préparent à aller se faire élire. Le programme de campagne et celui appliqué après l’élection n’ont aucun point commun. Le mensonge est tellement plus facile que la tenue des promesses.

Pardonnez-moi, mais dans toute cette mascarade il n’y a que les peuples qui sont frappés de crédulité...
Ce que vous dites est désespérant de vérité. Les dirigeants, eux, savent qu’ils baignent dans le mensonge. Je ne connais pas de président qui ait un jour avoué avoir trompé ou volé son peuple.
Le citoyen a des droits qu’il ignore dans la plupart des cas. Quand il les connaît, il a souvent peur de les revendiquer. On sait, déjà, ce que cela coûte de réclamer son dû au commun des mortels. Alors, oser affronter l’autorité même à un niveau microcosmique, je vous laisse deviner ce que j’en pense.
J’ignore à quel point les problèmes humains, personnels, de santé, d’éducation, sociaux trouvent un écho ailleurs. Je ne sais pas si ces questions sont garanties ailleurs. Je vous parle donc du Liban. Et au Liban, rien n’est assuré ! Rien ! Nous n’avons même pas de président.

Les pays arabes ne fonctionneraient-ils pas tous selon un schéma identique ? N’auraient-ils pas tous été vaccinés au même poison ? Je vous écoute parler du Liban et j’ai l’impression que vous parlez d’Algérie...
Personne ! Aucun dirigeant ne pense aux intérêts de son peuple. Chacun pense à son compte en banque, à ses propres intérêts. La politique, parlons juste de celle qui régit les pays arabes, est le résultat d’une culture, d’une éducation, de l’environnement dans lequel évolue l’individu. Il y a des problèmes qui peuvent au départ paraître insignifiants. Avec le temps, ils se démultiplient et aggravent la situation. Des erreurs qui se succèdent prennent des proportions énormes. Cela fait 52 ans que je suis dans le social et l’humanitaire. Plus vous vous agrandissez dans le but de servir un peu plus, plus la misère et le nombre de nécessiteux augmentent.

D’où vous est venue la vocation ? Qu’est-ce qu’un doctorat de philosophie vient faire là-dedans ?
A l’origine, ces associations dans lesquelles nous travaillons sont celles créées par l’imam Sadr. Il a créé des écoles, des associations pour filles et d’autres pour garçons. Celles concernant les filles c’est moi qui m’en suis occupée depuis leur création et même après qu’on l’ait fait disparaître. Nous continuons à faire ce qu’il voulait faire. L’humanitaire était important pour lui. Il encourageait le travail bien fait dans ce sens-là. Maintenant, si nous revenons à ce qui a trait à la politique, c’est une autre paire de manches.

Vous parlez beaucoup de l’incapacité des dirigeants arabes à répondre aux attentes de leurs populations. Que pensez-vous du Printemps arabe ?
Vous trouvez que toutes ces révolutions qui ont secoué le monde arabe ressemblent à un printemps ? Pas moi. Je parlerais plutôt d’automne arabe. Elles ressemblent plus à ce qui précède un hiver, qu’un été.

Ah oui ? Ces révoltes ne vous ont pas interpellée ? Elles vous ont déçue ?
Au cours de la première révolte, en Tunisie, je les ai trouvées magnifiques dans leurs revendications. C’était quelque chose de nouveau. Quand le régime est tombé et qu’ils sont sortis chanter Idha chaabo yawman arada l’hayat, j’ai pleuré. Et j’ai dit félicitations pour ce pas vers la victoire et j’ai souhaité que Dieu les préserve. Aujourd’hui, je ne vois pas où vont exactement les choses. Le peuple tunisien y a cru et y croit toujours mais les manipulations extérieures et les actes qui consistent à défier l’autorité centrale sont tels que l’on se demande où tout cela va le mener. C’est toujours comme ça dans les régimes autoritaires. Dès que les populations pensent être arrivées à arracher un bout de liberté, les récupérations extérieures et intérieures font que cela part dans tous les sens. Je ne suis pas en train de dire que ce que font les Tunisiens ou ceux qui sont morts en réclamant plus de liberté et de démocratie est voué à l’échec, loin s’en faut. Parce que si l’on compare la Tunisie à l’Égypte, c’est une autre histoire.

Vous n’aimez pas ce qui se passe en Égypte ?
ll y a quelques semaines, ils ont commémoré l’anniversaire de la révolution. Ce jour-là, 17 personnes ont été tuées ! Vous parlez d’une fête et d’une commémoration ! Il ne faut pas tout mettre sur les manipulations extérieures. Nos peuples ont une faible culture et volonté politique. L’engagement n’est pas à la hauteur des attentes et ça, les dirigeants le savent. Ceux qui sont réellement politisés sont si peu nombreux. Je me souviens de ces jours entiers où ils occupaient la rue et l’armée veillait sur eux. C’était admirable ! Quelques mois après, tout a changé. Les militaires sont au pouvoir et travaillent pour leurs propres intérêts. Les régimes arabes et les lois en vigueur dans ces pays ne travaillent pas à la promotion des libertés ni au bien-être des peuples. Les Emirats arabes unis se comportent beaucoup mieux que les autres pays arabes. Au moins là-bas le citoyen prend son dû. Vous ne trouverez pas de gens pauvres qui ont faim ou sont dans le besoin.

Les Emirats ? Ils sont combien pour autant de richesses ? Vous trouvez que la comparaison tient la route ?
C’est vrai ! Mais nous, nous parlons de régimes arabes qui, de façon générale, ne donnent pas leurs droits à leurs peuples et les laissent mourir de faim.

Les Emirats sont une poignée. Pourquoi ne vont-ils pas investir leur argent dans les pays arabes ? Pourquoi, alors qu’ils sont aussi rétrogrades, préfèrent-ils investir en Europe ? Ils possèdent presque toutes les grandes enseignes en France, par exemple, alors que, pour ce qui est de la distraction, ils viennent la chercher au Liban ! Est-ce une façon bien à eux d’acheter à coups de pétrodollars la protection d’associés occidentaux ou pensent-ils naïvement soumettre toutes ces puissances au pouvoir de leur argent ?
Tout cela nous ramène aux relations entre pays. Nous, nous sommes en train de parler de nos problèmes avec nos Etats et nos autorités respectifs. Je parle de tous les pays arabes et en particulier du Liban.

Que pensez-vous de la situation politique au Liban?

Personnellement je ne m’occupe pas beaucoup de politique. Non pas que cela ne m’intéresse pas mais j’ai déjà fort à faire dans mon domaine.

Pourquoi, vous estimez que l’humanitaire et la politique naviguent dans deux mondes différents ?
Non ! Bien sûr que non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je ne m’en occupe pas pour me préserver mentalement et émotionnellement. Je vais résumer en disant qu’au Liban il n’y a pas d’honnêteté ni de fidélité au pays. Les politiques ne regardent pas les intérêts du pays. Ils regardent à celui qui de l’extérieur finance leurs mauvaises actions. Plus votre capacité de nuisance est élevée, plus vous avez de chances d’être parrainé par l’extérieur. Nous vivons ainsi depuis des années. Des questions de moindre importance attendent d’être résolues pendant que des politiques se font la guerre. Des pays opposés viennent au Liban régler leurs comptes. Ils ne le font pas à partir de chez eux. Non, ils se choisissent des acteurs internes, des pantins pour régler leurs comptes. Chacun des protagonistes possède ses propres valets prêts à intervenir au moindre signal. les tensions sont ainsi maintenues en veille et se manifestent à la moindre injonction. Une partie se bat pour les intérêts de tel pays et l’autre pour ceux de tel autre. Pendant ce temps, le calme règne dans les pays promoteurs de chaos qui regardent les Libanais s’entretuer.

Vous avez la sensation d’un Liban divisé aujourd’hui ?
Chaque communauté aujourd’hui vit, pour elle-même. On a réussi à semer la discorde entre les uns et les autres. Il est fini le temps où les groupes ethniques ou religieux, et ils sont nombreux chez nous, vivaient en harmonie. Chaque pays qui a un problème avec un autre achète des gens au Liban pour y exprimer l’objet de son opposition à défaut de pouvoir y régler ses problèmes. En attendant, cela fait des dégâts énormes. Sans que les mercenaires libanais aient conscience du mal qu’ils font au pays et à leurs compatriotes.

C’est une pratique politique ambiante on dirait...
Et comment ! Prenez l’exemple de Daech ! Qui est derrière cette organisation barbare ? Des Etats ? Des puissances ? Quand l’organisation de l’EIIL est entrée au Liban, les politiques n’ont pas permis à l’armée de défendre le pays et de repousser Daech hors de nos frontières. Quand ils ont réalisé ce qu’il se passait, ils se sont tus. Pourquoi personne, jusqu’à présent, ne parle des militaires enlevés par les terroristes ? Parce qu’aucune décision politique n’est prise tant que tel ou autre pays n’a pas donné son point de vue sur ce qui doit prévaloir au Liban ! Nous sommes toujours dépendants du bon vouloir et de l’autorité des autres.

L’arrêt des conflits et le retour à un semblant de stabilité au Liban dépendent de plusieurs volontés extérieures, engagées dans ce qui se passe au Proche et Moyen-Orient. Vous avez, au Liban, des traîtres avérés au service de ces volontés...
Je pense que la résolution du problème libanais n’est pas difficile. Il suffirait que les responsables montrent plus de fidélité à leur pays et se libèrent des influences étrangères.
Vous êtes très optimiste. Tout le monde n’est, hélas, pas de votre avis. Si les choses étaient aussi simples, tous les pays auraient à portée de main la solution que vous préconisez...
Mes enfants étaient tout petits quand nous avons commencé à vivre ces problèmes. Ils ont grandi avec. Je trouve injuste que mes petits-enfants et sans doute mes arrière-petits-enfants aient à supporter pareille situation. Pourquoi faut-il que cette jeune fille ou ce jeune homme qui ont étudié, qui travaillent, sursautent à chaque explosion ?

Nous avons bien connu cela en Algérie ! Vous permettez que nous parlions de votre frère, l’imam Moussa Sadr ?
En 1959, mon frère est venu au Liban et a étudié la situation de tout le pays. Auparavant, il vivait en Iran où il est né. Il a pris la nationalité libanaise en 1963, mais il était Libanais d’origine.
Notre histoire est complexe. L’un de nos aïeux a été persécuté ainsi que sa famille par les Ottomans. Les exactions étaient devenues insupportables. Elles lui ont coûté la vie de son fils pendant que lui-même était jeté en prison. Il est allé se refugier en Iran où il s’est établi avant d’aller s’installer en Irak où ses descendants se sont révélés être de fervents défenseurs des droits humains et essentiellement ceux des opprimés. Durant les cent ans qu’a duré leur exil, une majorité d’entre eux ont été tués, emprisonnés ou exilés. Voilà l’histoire de ma famille.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle a été bien tourmentée...
Une fois étudiée la situation du Liban, il en a conclu que toutes les confessions jouissaient de leurs droits à l’exception des chiites qui n’avaient que très peu de représentants. Une représentation disproportionnée. Pour 1,5 million de chiites, il y avait tout juste deux représentants, par exemple. Il a commencé à travailler à la restitution des droits des chiites. Mais en même temps il travaillait avec d’autres communautés religieuses. Il demandait des droits avec humanisme, respect et sérénité. Sans faire de grabuge ou de révolution. Il a ensuite essayé d’améliorer le statut des chiites en construisant des écoles, des hôpitaux, des orphelinats, des instituts, des mosquées. Il a envoyé beaucoup de jeunes étudier à l’étranger, en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis d’Amérique… Il a essayé, avec l’Etat, d’élever le niveau de formation en fonction de la demande. Directeurs, professeurs d’universités, militaires, juges, avocats… Il avait également mis en place un conseil composé de chrétiens et musulmans qui travaillaient ensemble pour tout le monde à la fois. Mon frère vouait sa vie au service des opprimés, des pauvres, de ceux que l’on privait de leurs droits.

Vous pensez que cela aurait pu contrarier des plans ou des intérêts extérieurs ?
Il est possible que ses actions aient dérangé quelques dirigeants étrangers. Il faisait face à beaucoup d’embûches.

Il faut croire que la situation était plus que complexe. En quoi pouvait-il déranger au point de se faire enlever ?
En 1975, nous nous sommes retrouvés au centre d’une guerre civile entre chrétiens et musulmans. Les Palestiniens étaient là, occupaient le terrain. Ils avaient leurs forces armées et n’avaient pas l’intention de se laisser faire.
Face à eux, les milices chrétiennes, les phalangistes. Les partis de gauche ont rejoint le camp palestinien et des affrontements sans merci ont mis le Liban à feu et à sang. A chaque fois que j’évoque cette période, je ressens une grande tristesse. En réalité nous vivons beaucoup de souffrances. Les années de guerre au Liban étaient terribles. Sayed a tout essayé pour mettre un terme à la guerre civile.

On dit qu’il a tenté de négocier la paix avec les chefs de guerre de l’époque ?
Oui ! Il les a tous vus. Chefs de guerre et chefs de milices. Yasser Arafat, Pierre Gemayel, Kamal Joumblatt, Camille Chamoun. Les Palestiniens et les musulmans étaient gérés par Arafat et Joumblatt, et les phalangistes, les chrétiens dirigés par Chamoun et Gemayel.

Mais il n’a pas réussi à calmer les esprits...
Il pensait, parfois, être arrivé à un résultat. Chacun des protagonistes se retirait sur ce qui lui servait de territoire. Les barricades étaient levées et deux jours plus tard les sacs de sable étaient de nouveau là. Les ordres de continuer la guerre venaient de l’extérieur. Depuis 1975, la guerre n’a pas connu de répit. On enlevait des gens. On faisait beaucoup d’otages que Sayed Moussa Sadr s’acharnait à faire libérer. Il passait son temps à aller de l’un à l’autre des chefs de guerre et essayait de les sensibiliser aux conséquences terribles de ces combats. Nous vivions dans un pays aux confessions multiples, en démocratie, dans une parfaite harmonie et une belle solidarité communautaire. Tout cela nous risquions de le perdre. En vain. Personne n’écoutait. Chacun servait une cause et un but.

Et Sayed, qui prônait le dialogue et la paix, devait sans aucun doute gêner les intérêts de chacun des camps en guerre...
Il en était certain, mais il refusait de baisser les bras. Il a donc décidé de solliciter les chefs d’Etat arabes. Sachant que les Arabes étaient derrière une partie de la guerre, il espérait bien les convaincre de promouvoir la paix. Il se disait qu’en leur expliquant la situation il réussirait, peut-être, à les sensibiliser et à obtenir leur aide. Il était convaincu que leur perception de la guerre était fausse parce qu’elle était extérieure et ne correspondait pas du tout aux faits internes.

Comment comptait-il leur faire entendre raison ? En leur expliquant par exemple que sous le couvert de guerre civile, se perpétraient des boucheries et des massacres à grande échelle...
Vous avez sans doute raison de douter. Aujourd’hui, j’accepte volontiers de partager vos réticences. Sayed Sadr a, pourtant, parcouru beaucoup de pays et de royaumes arabes. Il est allé, aussi, en Algérie, en parler avec le président Houari Boumediene. Il était prévu qu’ils ne se voient que vingt minutes. Ils ont passé, ensemble, à la demande du président algérien, plus de 4 heures. Ils ont abandonné le bureau et sont allés à côté, dans une autre pièce où ils ont passé en revue la situation au Liban, mais aussi dans le monde arabe.
A la fin de la conversation, Boumediene lui a dit : «Je souhaite que vous alliez en Libye rencontrer le leader libyen. Il doit lui aussi connaître la réalité.» Tout le monde savait à l’époque que la guerre côté palestinien, musulmans et partis de gauche était presque totalement financée par Mouammar Kadhafi. Sayed a accepté. Il était prêt à aller rencontrer toute personne susceptible de contribuer à régler le problème libanais. Aussitôt dit aussitôt fait. En sa présence, Boumediene a pris le téléphone et appelé Kadhafi. Il lui a dit : «L’imam Sadr est chez moi. Nous avons parlé de la question libanaise. Je souhaiterais vivement que vous vous rencontriez et que vous en parliez.» Il a raccroché, s’est tourné vers Sayed et lui a dit en guise d’au revoir : «Continuez, imam des pauvres et des vulnérables. Vous devez achever ce que vous avez commencé.» Sayed est rentré au Liban où une invitation officielle lui est parvenue en vue d’un voyage en Libye. Il est allé en Libye et tout s’est arrêté là. Personne ne sait ce qu’il s’est passé jusqu’à l’heure actuelle. La situation s’est aggravée. C’était le chaos total. Même entre chiites les choses se sont détériorées. Plus de solidarité, plus de discipline, plus de respect pour les opinions des autres, plus de devoir envers les siens. Le leader spirituel disparu, la violence a de nouveau investi les rouages de l’Etat. Beaucoup d’erreurs, beaucoup d’interventions extérieures. Il a été enlevé en 1978. En 1982, le Liban a été occupé par Israël.

Vous pensez que les responsables de son enlèvement travaillent en collaboration avec Israël ?
Je l’ignore. Ce que je sais c’est qu’Israël occupant le Liban, beaucoup de choses ont changé. Ils ont su beaucoup de choses sur le pays et essentiellement sur les chiites. Combien nous avions d’émigrés à l’extérieur. Combien nous avions d’hommes d’affaires. Combien nous avions de familles riches. Ils savaient tout à notre propos. L’armée du Sud-Liban d’Antoine Lahoud travaillait pour Israël !

Et avec l’occupation israélienne est née ce que vous appelez la Mouqawama, la résistance...
Oui. La Moqawama est née à partir du peuple. Des comités ont été créés par des groupes de jeunes qui ont monté des opérations contre Israël jusqu’en 2000. La première fois en 1972, au Sud-Liban, entre Palestiniens et Israéliens. Ensuite de 1978 à 2000. 22 ans. En 2000, les Israéliens sont sortis du Liban, mais ils y ont laissé des porte-parole, des défenseurs et autres alliés. Des hommes à eux ! Ils ne sont pas sortis avant d’avoir détruit et pollué psychologiquement, y compris l’environnement. L’occupation israélienne a eu un impact négatif sur la politique libanaise. Israël et les autorités libanaises ont conclu des alliances. Quand les Israéliens ont libéré les lieux, des problèmes d’un genre et d’un modèle nouveau ont fait leur apparition.

Que pensez-vous de ce nouveau genre de violence que pratique Daech par exemple ?
Je ne pense pas, pour ma part, que Daech soit un mouvement nouveau. Il se préparait depuis longtemps. Il attendait juste le moment propice pour se manifester.

Vous parlez de Daech comme d’un ancien réseau dormant ?
Oui, tant que son intervention n’était pas utile, il est resté dans l’ombre. Quand on a voulu l’actionner parce que la situation l’exigeait, on l’a sorti au grand jour. Ceux qui financent les mouvements terroristes sont des politiques qui se font la guerre par procuration. Viendra le jour où ils s’en prendront à leurs maîtres, sans distinction. Il sera difficile d’arrêter cette violence. Vous rendez-vous compte que nous en sommes réduits à tenter de guérir la violence par la violence ?
M. B.

Qui est l’imam Moussa Sadr ?
Issu d’une grande lignée chiite d’origine libanaise, l’imam Moussa Sadr est un philosophe et un dignitaire religieux dont l’autorité s’étend au-delà de Qom, en Iran, où il est né, et du Liban où il s’installe en 1959 pour succéder à son cousin, le grand ayatollah Mohamed Bakr al Sadr. Sa parole ne souffre aucune contradiction autant chez ses congénères qu’au niveau régional et international.
A Sour où il s’installe, l’ayatollah Moussa Sadr devient très vite le leader incontesté des chiites et le chef de file d’une résistance destinée à restituer aux populations marginalisées du Sud -Liban une dignité et un traitement équitable qui les mette sur un pied d’égalité avec les autres communautés. On lui sait encore gré, aujourd’hui, d’avoir été le promoteur religieux de la mouqawama locale. Les populations du sud du pays ne lui seront jamais assez reconnaissantes de leur avoir permis de réoccuper le terrain.
Le célèbre imam aura aussi et surtout restitué aux chiites, confinés à l’arrière- plan de la vie sociale et politique libanaise, une place et un rôle qui leur revenaient de droit dans le communautarisme ambiant.
Fin décembre 1967, il crée le Conseil supérieur chiite qu’il présidera en 1969 pour faire entendre la voix des siens au sein du gouvernement libanais où ces derniers ne bénéficient d’aucune considération. En juin 1970, il conduit une grève générale au Sud, qui va contaminer l’ensemble du pays, pour faire voter par le Parlement «le Conseil du Sud» (Majliss El Djanoub) destiné à aider à la remise en état de cette région sévèrement malmenée par les attaques répétées d’Israël.
Moussa Sadr est le créateur du Mouvement Amal (Afwadj Al Mouqawama Al Loubnania) dont est issu l’actuel Hezbollah. En 1978, il se rend en Libye, à l’invitation de Mouammar Kadhafi, dans l’espoir de convaincre ce dernier de cesser d’alimenter en armes et de financer la guerre civile qui fait rage au Liban. Il est kidnappé sur ordre du dictateur libyen et ne donnera plus jamais de nouvelles. Les chiites libanais refusent de croire à sa disparition définitive et continuent à espérer son retour.

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