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Chronique du jour : A fonds perdus
«Il est des morts qui dérangent»


Par Ammar Belhimer
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Notre ami Abdelaziz Boubabik a récemment publié le précieux témoignage de l’ancien président de la République, feu Chadli Bendjedid, sur les conditions de l’assassinat de Mohamed Seddik Benyahia, il y a trente-trois ans, le 3 mai 1983(*). On ne peut enregistrer meilleure contribution pour faire la lumière sur les sombres circonstances qui ont conduit au décès du ministre des Affaires étrangères de l’époque.
Pour avoir ordonné une enquête (elle fut confiée au ministre des Transports, Salah Goudjil, et ses conclusions transmises à Saddam Hussein par son conseiller diplomatique, Ahmed Taleb Ibrahimi), Chadli Bendjedid n’ignorait rien de l’affaire. Il revient sur un moment tragique de la vie d’un homme qui a marqué de son style, fait de compétence, de rigueur, d’intégrité et de simplicité, tous les secteurs où il a évolué : l’information, l’enseignement supérieur, les finances et les affaires étrangères.
Boubakir rappelle les circonstances de son décès : le déclenchement de la guerre irano-irakienne en 1980, avec le soutien et l’engagement financier et militaire des puissances occidentales et des monarchies du Golfe aux côtés de Baghdad.
L’Iran est dans l’œil du cyclone et doit payer pour sa révolution et la chute du Shah. La diplomatie algérienne ne l’entend pas de cette oreille. Elle voit en l’Iran une profondeur stratégique du monde arabo-islamique, confronté aux menaces du sionisme. D’où sa médiation pour mettre fin au conflit.
Saddam, nous dit encore Boubakir, soulignait «le devoir de l’Algérie de se mettre du côté de l’Irak au nom de la fraternité arabe». Reniant ses engagements de l’accord conclu avec le Shah d’Iran, au sommet des non-alignés à Alger en 1975, il clamait haut et fort : «Je l’ai déchiré».
En lui confiant la médiation, Chadli dit à Benyahia : «Vous avez réussi à faire libérer les otages américains en Iran l’année dernière. Vous n’avez pas droit à l’échec cette fois-ci également. Les Iraniens vous font confiance, il vous reste à convaincre Saddam de revenir à l’accord de 1975». Le ministre s’exécute et s’envole pour Téhéran.
Le 3 mai 1982, l’avion présidentiel, un Gruman, perd le contact avec la tour de contrôle, après avoir fait le plein de carburant à l’aéroport de Larnaca. Depuis, plus aucune nouvelle. Chadli installe une cellule de crise à la présidence.
L’avion a été intercepté et abattu par deux chasseurs irakiens.
Kadhafi ne serait également pas étranger aux faits, puisqu’il entreprit au même moment une initiative parallèle en envoyant à Téhéran Abdesselam Djelloud. Grâce aux Syriens, on sait aujourd’hui qu’à l’instant même où l’avion algérien était abattu, un Gruman libyen, ayant à son bord le chef de la diplomatie de Tripoli, s’envolait de Damas en direction de Téhéran.
Selon le témoignage de Chadli, les Irakiens croyaient descendre l’avion libyen pour faire avorter la médiation de Kadhafi.
Quatorze diplomates algériens périrent dans l’agression.
La commission d’enquête a vite rendu ses conclusions : l’avion présidentiel a été accidentellement abattu par un missile irakien de fabrication russe – ce que les Soviétiques confirment. Ses conclusions restent confidentielles, de peur nous dit Boubakir «qu’elles ne réveillent les sentiments anti-arabes et la colère du peuple après les événements du Printemps berbère».
Bachir Boumaza, ex-président du Conseil de la nation, dont on ne peut douter de l’amitié sincère qu’il portait au régime de Saddam et de l’aversion qu’il ressentait pour les mollahs, avoue «trouble» et «soupçon». Un détail l’intrigue au point d’en faire part ouvertement à Tarek Aziz, le puissant chef de la diplomatie irakienne : l’absence de ce dernier aux funérailles de Benyahia ! «Je comprends, à vos questions, que mes propos ne vous ont pas totalement convaincus», lui avait alors déclaré Tarek Aziz. Boumaza conclut son compte rendu de l’entretien avec le responsable irakien par des propos quelque peu amers : «Même si Baghdad arrivait à convaincre de sa bonne foi le gouvernement algérien, il lui resterait à dissiper le malaise ressenti dans le public, même en Irak, à la suite du double drame, la disparition de toute une équipe de médiateurs et, avec eux, celle des espoirs de paix que leur voyage avait soulevés.»(**)
Ainsi périt l’homme qui aura marqué ceux qui l’ont connu pour sa modestie, sa discrétion, sa modération, son érudition et de ses nombreuses autres qualités intellectuelles.
Le parcours de Benyahia – né le 30 janvier 1932 à Jijel – croise à plusieurs endroits celui de Ferhat Abbas, lui aussi natif de Jijel (Taher). Son empreinte dans la formation du jeune Benyahia. Il en fit d’abord son directeur de cabinet lorsqu’il présidera le second GPRA à partir de janvier 1960, avant de l’envoyer à Melun en juin 1960 comme porte-parole du «groupe de Tunis» chargé de coordonner les positions avec les «pensionnaires d’Aulnay».
Au sein du même cabinet, il cohabitait avec Mohamed Bedjaoui qui relève d’une toute autre trajectoire. Nous n’en dirons pas plus.
Dépourvu d’administration propre à la tête du GPRA, Ferhat Abbas ne réunit autour de lui qu’un cabinet d’une demi-douzaine de collaborateurs parmi lesquels se distingue le jeune avocat de vingt-huit ans qui a déjà fait le tour du monde pour assurer la représentation du FLN au Caire, aux Nations unies (en 1957), à Accra (1958), à Monrovia (1959), en Indonésie, à Londres et ailleurs. Le 21 juin 1960, le GPRA envoie trois émissaires, Mohamed Benyahia, Hakimi Ben Amar, Ahmed Boumendjel pour rencontrer à Melun le général Robert de Gastines (officier de cavalerie), le colonel Mathon (cabinet militaire de Michel Debré) et Roger Moris (ancien contrôleur civil au Maroc) qui doivent préparer de futurs entretiens de Gaulle-Ferhat Abbas.
Mais la délégation réclame des rencontres au niveau le plus officiel, un entretien avec les prisonniers d’Aix, notamment Ahmed Ben Bella, une liberté de manœuvre vis-à-vis de la presse et les ambassades étrangères, une plate-forme officialisant les contacts. Issus d’un même socle, celui d’une bourgeoisie urbaine cultivée, Benyahia et Abbas avaient, et garderont, plus d’un trait en commun : une intégrité à toute épreuve, un esprit libéral et pondéré. C’est Jijel des Lumières. Avant que l’Algérie ne recouvre sa souveraineté, il fut encore chargé de présider la réunion du CNRA à Tripoli (Libye) en 1962. Il y présidera la commission de sondages, avant de déplorer l’incurie des congressistes et de déposer sa démission et celle de ses deux collègues. Benyahia, qui connaissait à la lettre les poèmes de Jacques Prévert, souffrait du mépris qu’affichaient les nouveaux maîtres de l’Algérie à l’endroit des «diplômés» et de la «chasse aux sorcières» qui leur était faite – le bureau politique du FLN ne comprenait aucun diplômé et leurs candidatures à l’Assemblée constituante désignée par le bureau politique écartées. Il prendra du recul en occupant le poste d’ambassadeur à Moscou et à Londres.
«On a englouti l’Histoire pour effacer le nom des acteurs (…). Chez nous, l’hommage n’est rendu qu’aux morts... Et pourtant, il est des morts qui dérangent et dont on craint l’ombre », écrivait feu M’hammed Yazid, le 4 mai 1993, dans une évocation du souvenir de Mohamed Seddik Benyahia.
A. B.

(*) Echourouk, 18 avril 2015.
(**) On retrouvera un exposé détaillé de la version de Tarek Aziz dans le livre de Bachir Boumaza, Ni émir ni ayatollah, pp. 276-277.

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