Dimanche 10 mai 2015
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Santé
Culture
Contribution
Ici mieux que là-bas
Reportage
Digoutage
Pousse avec eux
Edition du jour
 
 

Le soir videos


Video sur Youtube

Nos archives en HTML


Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Des mots et des noms ou de l’art et de l’illégitimité


Par Arezki Metref
[email protected]

Occasion pour parler de Fen’art(1), collectif d’artistes visuels algériens qui vient de naître. Ils se sont regroupés pour faire des choses ensemble, exposer, réfléchir, projeter… Première action : expo collective à Paris, RéZolution… Et une causerie sur l’art algérien le 11 avril dernier où on m’a fait l’honneur de m’inviter avec Camille Penet-Merahi et Nourredine Saâdi. Je publie ici l’intervention que j’ai faite.
En vérité, je suis un peu embarrassé car je suis venu à cette rencontre avec des idées un peu confuses et un certain malentendu pour ne pas dire un malentendu certain.
Parce que j’ai, il y a quelque temps, écrit un texte sur la peinture de Kamel Yahiaoui, comme je le fis jadis pour des amis, Ali Silem, Belkacem Tatem et d’autres, on m’a pris pour un spécialiste de la peinture algérienne.
Ce malentendu a été lourdement aggravé par un petit billet que j’ai écrit à la mort de Wahab Mokrani. Réaction éruptive qui m’a été arrachée par la violence de la mort de Wahab, connectée à la violence de sa vie…
Je vous rassure ou plutôt je me rassure moi-même : je ne suis pas un spécialiste de la peinture algérienne, ni un critique ni un historien de l’art. Je n’en ai pas le savoir. Mes propos ne portent donc pas d’autre responsabilité que celle de ma subjectivité.
J’avoue que je ressens, pour encore corser l’affaire, derrière ce malentendu comme une forme d’illégitimité. Illégitimité ? Voilà le mot lâché.
Oui, je ressens profondément comme une illégitimité à parler de peinture et encore plus à en faire, car j’en fais un peu ou plus exactement j’en ai fait à un certain moment.
Il n’est pas impossible que mon manque d’assiduité dans la pratique de cet art provienne de ce sentiment. J’ai l’impression d’être un squatteur en peinture. Et cette impression corrosive fragilise, met même en péril le processus de création.
Vous voyez ! N’est-ce pas confus de commencer un propos sur la peinture lesté de ce sentiment d’illégitimité ?
Ce serait sans doute fatigant et relativement vain, pour ne pas dire inutile, de remonter aux sources de ce sentiment d’illégitimité. Il faut prendre très certainement en compte un élément psychologique personnel, difficile à capter et à expliquer. Mais je suis persuadé qu’il y a aussi des effets ou des restes de cette gangue idéologique nationaliste dans laquelle les gens de ma génération ont été élevés et qui a incrusté ce manichéisme quasi religieux en toute chose entre légitimité et illégitimité. Peut-être qu’un fond de haram, qui appelle de façon pressante à la transgression, et dont je ne me suis pas encore totalement libéré, agit-il encore en ce moment ?
Mais je ne vais pas vous assommer avec des états d’âme. Et voilà qu’en prononçant ce mot- le deuxième, après illégitime, qui m’a construit comme regard sur les cimaises – il s’impose à moi à la fois une figuration et une question.
En lisant Kandinsky pour qui les couleurs et les formes de l’abstraction lyrique sont d’une manière ou d’une autre l’une des expressions d’une fêlure de l’âme, je me demande si la peinture n’est pas tout bonnement un état d’âme. Personne ne bondit ? Je m’explique : il y a, à partir de l’âme, certainement une connexion avec le spirituel et avec le psychisme.
Et la question, que j’ai promise, est la suivante : exprimer un état d’âme est-il légitime ou non ?
Je vais faire un aveu. Je me suis demandé pourquoi des gens comme nous (qui ont eu la chance d’accéder à l’école, à l’instruction) n’ont pas été préparés à avoir une curiosité vis-à-vis de cet art qu’est la peinture ?
Les rares fois où j’ai exposé dans les milieux de l’immigration ou que je me suis rendu à des expositions dans les lieux de cette dernière, j’ai toujours été frappé par une sorte d’indifférence et même une commisération par rapport à la peinture et à ceux qui la pratiquent ou l’apprécient.
Voici prononcé le troisième mot de cette série. C’est en fait le même mot, seulement il est pourvu ici d’un autre sens : illégitimité ? C’est la peinture elle-même qui serait illégitime dans notre univers culturel Si c’est le cas, pourquoi ? Vaste question pour un colloque…
Je vais tenter un commencement d’ébauche de doute qui serait un début de réponse interrogative, si je puis me permettre cette circonlocution… Personnellement, l’un des motifs de mon intérêt tardif pour la peinture est peut-être dû au fait que j’ai appris à l’école la plupart des arts, mais je n’ai pas eu la chance d’y être initié de quelque manière que ce soit à la peinture.
A l’école, on a étudié la poésie, le théâtre, le roman, etc., mais de peinture, point.
Dans cette école primaire de la banlieue d’Alger que j’ai fréquentée pendant la guerre, il y avait même une salle de cinéma et des instituteurs qui nous expliquaient que le cinéma était un art. Mais point de peinture.
Au lycée, nous faisions un peu de dessin et même de la peinture, mais c’était une matière technique. Je ne me souviens pas que notre brave professeur, un artiste lui-même au sens du comportement, nous ait un jour incités à aller visiter une exposition. Et encore moins nous y emmener. De mon temps, il n’y avait pas de visite de musée. J’irais au Bardo sur mes jambes d’adulte. Chez moi, il y avait une bibliothèque montée grâce au volontarisme passionné de mon paternel, mais je n’ai jamais vu de reproduction de peinture accrochée au mur, pas même dans ces almanachs des PTT qui étaient courants à l’époque.
Je m’arrête deux secondes sur la séquence du lycée (j’y suis entré en 1964) qui est pour moi celle d’un paradoxe. A l’exception de quelques noms (Azwaw Mammeri, dont on parlait dans le village, Issiakhem, Khadda, Racim), je ne savais rien de la peinture algérienne. Je n’irais pas jusqu’à dire que, dans mon ignorance, j’allais jusqu’à me demander comment une peinture peut être algérienne mais je n’en étais pas loin. Par contre, je m’intéressais, par une sorte d’acculturation réalisée par le système éducatif, à la peinture comme passion des poètes que j’admirais. Mon penchant pour la poésie m’a fait découvrir des noms de peintres, à défaut de leurs œuvres, notamment ceux dont parlait Baudelaire – un bon critique – qui avait une admiration pour Delacroix, ou Apollinaire dont la tombe, au Père – Lachaise, présente un monument conçu par Picasso lui-même et qui a été financé par la vente aux enchères de deux œuvres de Matisse et de Picasso en juin 1924.
Voilà la peinture et la poésie comme des sœurs siamoises dans mon esprit. L’intérêt que j’ai ressenti pour le surréalisme, mouvement mené par des poètes, m’a fait découvrir les peintres comme Picasso, Dali, Miro, Chagall, Masson. Mais aussi Baya. La première fois que j’ai rencontré ce nom, c’est sous la plume d’André Breton.
La relation siamoise entre écriture et peinture m’a été révélée incidemment par une appréciation de Baudelaire disant de Fromentin, écrivain parisien et peintre orientaliste, que «ses toiles soulèvent en moi des vapeurs enivrantes». Sainte-Beuve, lui, voyait en Fromentin un homme «armé des deux mains», la peinture dans l’une et l’écriture dans l’autre.
Alors, quand on vient d’un désert pictural comme le mien, comment finit-on par peindre ? En 2003, j’ai commencé à peindre. Comme une prédestination, je le faisais la nuit, à la lumière artificielle, clandestinement, balafrant de traits insomniaques une matière inerte et trop étroite à mon goût. Une toile a toujours été pour moi un espace trop réduit pour contenir l’infini des angoisses qui président à Je cherchais moi-même l’explication et c’est bien plus tard que je le rencontrerais dans cette sentence d’Edward Hopper (peintre américain) : «Si vous pouvez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre».
Mon propos resterait encore plus illégitime que la moyenne si je n’ajoutais aux quelques mots autour desquels il s’articule des noms qui comptent dans ce chemin de découverte de la puissance ontologique de la peinture.
Denis Martinez, chez qui j’allais à Blida dans les années 1970, et chez qui cohabitaient peintres et poètes dans une seule et unique passion. J’y ai rencontré Oussama Abdedaïm, Silem, Laghouati (qui est lui aussi peintre d’une main et poète de l’autre), Tibouchi et d’autres… Sans compter Denis — lui qui a publié de la poésie.
Khadda, avec qui j’ai eu de très longues discussions, dont j’ai publié une partie dans Parcours Maghrébins en 1987, sur la critique ou plutôt l’absence de critique d’art en Algérie à l’époque. Je crois pouvoir observer que les choses ont empiré depuis sur le plan de la critique, pas de la peinture elle-même.
Tahar Djaout. De mes pérégrinations dans le journalisme culturel depuis 40 ans, Tahar est le seul journaliste qui a été attentif à la peinture et aux peintres de façon permanente et talentueuse. Je me souviens de discussions âpres à Algérie Actualités, lorsqu’il réclamait des pages pour des papiers sur des expos.
Hamid Tibouchi, ce vieux compère, est un peu comme une balise d’intégrité. Poète, il s’est donné à la poésie. Puis peintre, il s’est fait une place dans… la marge. C’est à lui que je dois de me complaire dans l’illégitimité comme dans une œuvre en soi.
Et enfin, la bande de Nacib, Yahiaoui, les jeunes quoi, qui apportent un tonus nouveau et une audace nouvelle renouvelée à la peinture algérienne. Un dernier mot… En quoi une peinture est-elle algérienne ? En vertu de cette généralité invisible observée par Kandinsky : «Toute œuvre d’art est l’enfant de son temps et bien souvent, la mère de nos sentiments. Ainsi de chaque ère culturelle naît un art qui lui est propre et qui ne saurait être répété.»
Je cite encore, à propos de cette fusion écriture-peinture, René Char, le grand poète que l’on sait, qui disait des peintres que ce sont des «alliés substantiels». Je cite enfin Voltaire : «L’art de la citation est l’art de ceux qui ne savent pas réfléchir par eux-mêmes.»
Je savais que je n’avais absolument aucune réflexion là-dessus. Merci de m’avoir écouté. Ou lu !
A. M.

1) Pour en savoir plus sur le collectif Fen’Art, on peut consulter la page Facebook :
https://www.facebook.com/groups/fenArt/?fref=ts

Nombre de lectures : 1

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site