Mercredi 20 mai 2015
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Chronique du jour : Tendances Âmmi Rabah de Sidi-Naâmane

Youcef Merahi
[email protected]

Ce matin-là, je sors de chez moi les cheveux en bataille, enfin de ce qui me reste comme tifs, les stigmates du cauchemar de la veille encore visibles sur ma tronche. Je cuvais encore mes vagues à l’âme : un chroniqueur en a aussi, rassurez-vous. Je ne savais pas comment allait se passer ma journée. J’avais quelques appréhensions, c’était somme toute normal. Je me mis dans un café et commandai une tasse de «chih», du thé à la vague odeur de thym. Je n’ai pas pu le finir. Je ruminais encore ce cauchemar qui s’agrippe à mes habits comme la mort. Je m’empresse de payer mon thé que je n’ai pas réussi à avaler, à défaut de le fumer, et demande une petite bouteille d’eau minérale. Sauf que le prix de celle-ci me paraissait excessif, cinq dinars de plus qu’ailleurs. Je fais ma réclamation citoyenne. Mal m’en prit, car le cafetier, transformé en kahwadji illico presto, me remit à ma place de citoyen, sans que j’aie le temps de finir ma réclamation. J’ai fait ma tête de mule. Je voulais, à tout prix, finir ma prise de parole, comme tout Algérien qui se respecte. «Pour cinq dinars, tu nous fais un foin du diable ! Et s’il y avait plus que cinq misérables dinars dévalués, tu serais monté au plafond.» Après cela, j’ai eu droit à un cours d’économie de la gagne rapide, nette d’impôt, de la chtara à l’algérienne, aux regards kalachnikov et à la morale révulsée. Je ne cédais pas un pouce de terrain, allumé comme j’étais. «Y en a marre de nous faire plumer au quotidien !» Le kahwadji, furax, me mit la bouteille dans la main et me cria près de l’oreille : «Rouh, ya kho ! Je te l’offre. Bois-là à ma santé, mais vide le plancher.» Je refuse ce marché de dupes (en fait, le dupe, c’était moi). Sentant la bagarre en l’air, je laisse tomber la bouteille et, sans demander mon reste, je quitte l’estaminet, le cauchemar toujours accroché à mes basques. Une partie de moi houspille l’autre : «Cinq dinars ! Tu pinailles, vieux. Tu aurais pu les lui donner et ne pas faire le syndicaliste matinal.» L’autre partie de moi qui répond : «Y en a marre de se faire plumer à chaque coin de rue. On a l’habitude de fermer nos gueules. Et les opportunistes en profitent ! J’achète au prix coûtant, non au prix de l’usure.»
Je continue de faire ma réclamation, pour moi et par moi. Quand j’entendis appeler mon prénom. Je reconnus, de suite, Abdellah K. – un néo-retraité de la Fonction publique –, heureux comme un coq en pâte, le sourire éclatant, qui me fit signe de le rejoindre. Autour de lui, il y avait cinq ou six autres «intritis» de divers horizons. Abdel s’occupe des présentations. Au fond de moi, je pensais avoir trouvé le public qui allait applaudir ma rouspétance. Inutile combat, me dit l’un. Quant au second, droit sur ses pieds, semblant être le boute-en-train de la bande, se mit à me brosser son itinéraire. Mêlant l’arabe au kabyle, âmmi Rabah, de Sidi-Naâmane, se rappelle pour nous de ses années d’emprisonnement, durant la guerre de Libération. On arrivait à tirer de notre malheur ambiant notre joie de vivre, disait-il. Du moins, c’est ce que j’ai compris. Et jure qu’il ne fait pas de politique. D’aucuns semblent regretter ce temps épique ! Ammi Rabah utilise énormément la naïveté des gens simples. Sans fioritures. Sans artifices. Mais aussi la malice. Et surtout le rire cathartique ! Pris par l’ambiance, je me sentais léger. Les effets de la mauvaise allaient en s’estompant, devant le one-man-show de âmmi Rabah, de Sidi-Naâmane, précise-t-il. «Attention, n’en dis pas trop, il est journaliste, tu seras le sujet de son prochain papier.» Ses copains le taquinent ainsi. Et il se prend au jeu. Que reste-t-il au retraité, à part compter les jours défaillants ? Ammi Rabah refuse cette fatalité. De son combat révolutionnaire, il saute à son statut de fan invétéré de la JSK, son équipe de toujours. Là, j’ai commencé à le vanner : la saison prochaine, vous irez jouer contre Tadjenanet. Embrasse ton œil, me dit-il. Qui pourra faire dégringoler «MA» JSK ? Ça n’est pas toi, en tous les cas. La JSK est «indégringolable». A âmmi Rabah de compter les titres, les championnats, les coupes. Et tout le reste ! Qu’elle gagne ou qu’elle perde, c’est mon club et ce sang qui coule dans mes veines, crie-t-il à la ronde de retraités qui le charrie fraternellement. Je me mis, moi aussi, de la partie. C’est de l’Aït Menguellet, lui dis-je. Si tu veux, concède-t-il. Je sentis, un moment, qu’il voulait vider son sac, ô combien de fois vidé devant ses copains retraités. Tous connaissent ses sempiternelles histoires sur le bout des doigts. Oui, j’ai fait la France. Tu t’es rendu, lui disent les autres. Non, l’khobza, ya djmaâ. Paris, je la connais comme ma poche. Louvaloiparé. Roch’ou’choir. Barbiss. Là, je vois ses yeux briller. Ça marque, les années parisiennes. Et les Parisiennes, aussi ! Là-bas, j’ai gagné au PMU. H’ram, lui disent ses amis. Non, machi h’ram, j’ai rêvé de la combinaison gagnant, wallah que c’est vrai, Dieu m’a envoyé les sous. Et alors, lui dis-je, combien ? Quatre millions de francs de l’époque. Attends, et des poussières. Je mets les sous à la poste. Je reprends le boulot. Puis j’achète une 404 break, flambant neuve, rentre en Algérie, m’installe en tant que commerçant ambulant de fine lingerie. En boutique, m’inquiétai-je. Non, en ambulant. J’ai fait tous les villages de Kabylie. Je gagnais bien ma vie. Tu ne traitais qu’avec les meufs, lui dis-je. Un éclair traverse le regard du brave âmmi Rabah. Et alors, s’insurge-t-il. Comment arrivais-tu à vendre les soutiens-gorges ? Comment dit-on soutien-gorge en kabyle ? Ammi éclate de rire. Non, aucune ne me donnait de numéro, dit-il. C’est au jugé ! Et c’est le rire général. Tu les vendais par paire ? Kifech ihi ? Bel habba, wella wech, yakhi quoum yakhi ! Je suis totalement pris par l’ambiance de ces jeunots (!) qui ne coupent pas le cheveu en quatre, ni ne font dans la dialectique pour aborder un phénomène. Ma mauvaise nuit s’en est allée clopin-clopant, sans esquive, pfut ! Le moral est vite retrouvé. Ammi Rabah y est pour beaucoup. Il parle, parle. Il n’arrête pas. A peine s’il respire ! Et la JSK, par-ci. Et la JSK, par-là. Elle ne tombera pas. Je voulais l’arrêter un instant et lui demander son avis sur le remaniement ministériel. Lequel ? Le denier, pardi ! Ce n’est pas un remaniement : juste une illusion d’optique ! Je voulais que âmmi Rabah m’explique innocemment comment on choisit un ministre. Et pourquoi garder un ministre qui a fichu la pagaille dans un autre secteur. Mais âmmi Rabah ne veut rien savoir, il veut juste que son équipe fétiche ne dégringole pas vers la D2. Tu verras, me dit-il, Cevital mettra les sous qu’il faut, Mahieddine Khalef sera directeur sportif et Djamel Menad, le baroudeur, entraîneur en chef. Une âme pure, âmmi Rabah ! Comme je vous le disais, au début. Il n’arrête pas de tirer des plans sur la comète ; tout comme moi ! Pourvu qu’il ne se retrouve pas à compter les mouches et à applaudir son équipe favorite, la JSK, en train de jouer en division inférieure ! C’est tout le mal que je souhaite à âmmi Rabah, l’Algérien comme je l’aime. Alors, remaniez, remaniez, il ne restera dans l’oued que ses galets.
Y. M.

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