Mercredi 1er juillet 2015
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Chronique du jour : Tendances
Lounès, le bien-nommé


Youcef Merahi
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Il a chanté quatre grands chanteurs : Slimane Azem, Cheïkh el Hasnaoui, Aït Menguellet et Idir. Ses aînés, en quelque sorte. A chacun, il a emprunté la voix pour dire sa sensibilité. A tous, il a dit son amour, son admiration et son respect. Azem qu’il appelle affectueusement Ammi Slimane, dont la prémonition se vérifie de jour en jour. Cheïkh el Hasnaoui qui a chanté «la terre noire» des at Douala. Aït Menguellet dont les chansons d’amour ont ensorcelé filles et garçons. Idir qui ressuscite pour nous les contes de grand-mère. Il s’est ainsi lancé dans la chanson kabyle, en s’appuyant sur de solides références. Il s’agit de Lounès Matoub, le bien-nommé !
Il y a quelques années de cela, cela me paraît d’hier seulement, comme le temps passe vite et provoque en nous des remords de nostalgie. D’impuissance rentrée. De colère refoulée. Hier seulement, Lounès éditait régulièrement, coup sur coup, deux albums, balayant tout sur son passage comme une tempête salvatrice. Il n’épargnait personne, à commencer par sa propre personne. Il était entier. Foncièrement franc. Honnête et courageux jusqu’à l’audace des poèmes taillés au burin du rebelle. Il traçait le miroir, invitant les uns et les autres à s’y mirer et à y voir nos tares. Mais aussi notre mythologie. C’est ça Lounès, le bien-nommé. Bien-nommé, car il était l’accompagnateur fidèle qui ne déviait jamais de sa trajectoire : celle de la vérité, aussi amère soit-elle. Deux albums, coup sur coup ! Même du temps où blessé à mort par la tyrannie, Lounès n’a pas tu sa poésie qui tape sur les points sensibles. Même du temps où blessé à mort, Lounès n’a pensé qu’à réitérer sa passion pour les montagnes qui l’ont vu naître. Comment peut-il en être autrement lui qui criait : «Les montagnes sont ma vie» ? Ce vers traduit vers le français ne reproduit pas totalement sa charge affective : alors, lisez-le en kabyle dans le texte, il vous dira l’amour fidèle que Lounès vouait à SES montagnes.
Cet amour était réciproque : les montagnes kabyles le lui rendaient bien et ne cessent pas, par-delà la mort, de le lui porter. Qu’on se rappelle des émeutes qui ont suivi son assassinat ! Quel est «ce fils de sa mère» qui a eu droit et mérité des émeutes populaires, si ce n’est Lounès Matoub ? C’est donc lui, ce «gueulard irréductible» (Tahar Djaout) qui a fait de sa vie un combat, «mon nom est combat», disait-il. Combat pour ses amours, ce fou de Djamila. Combat pour ses amitiés, «Llah, Llah, a Ssi Rouibah !». Mais combat sacré pour la berbérité. La démocratie. La République. Je ne pense pas qu’il ait, un jour, dissocié ses trois dimensions indispensables pour l’Algérie, car il a compris que la nature de l’Etat déterminait tout. Il a compris que l’Etat tel qu’il est monté ne pouvait tolérer l’amazighité, sinon sur un strapontin. On le voit encore de nos jours. «Le temps est venu de construire autrement ce pays», disait-il dans une de ses chansons.
Je me rappelle d’une chercheuse, venue spécialement du Canada, aux frais de son université qui voulait comprendre le phénomène Matoub Lounès et la symbiose qui existe entre lui et son peuple. En effet, fils du peuple, Lounès n’a jamais renié cette filiation. Bien au contraire, il l’a portée haut dans sa poésie. «Mmiss n tmurt» avait pour lui une résonance particulière. Et c’est peu de le dire, comme ça, dans le cadre réduit d’une chronique. En s’appuyant sur les témoignages des proches du Rebelle, en allant d’un village à un autre, en discutant avec les universitaires, la chercheuse canadienne a saisi toute la subtilité de cette relation quasi mystique dont était entouré Lounès. Ceci pour la simple raison que ce chanteur a mis sa vie, son combat donc, dans ses textes. Sans oripeaux. Sans faux semblants. Sans ostentation. Totalement. Entièrement. Avec exigence. Tout partait de lui, jusqu’à la déchirure. Jusqu’à l’écartèlement. Comme un écorché vif, il ressentait plus que quiconque les aléas de la vie, la sienne d’abord, puis celle de sa société. De son pays, notamment la décennie noire. Ses poèmes, véritables pièces historiques, ont reproduit dans le pur style de la poésie de combat la grande blessure de l’Algérie. Après l’assassinat de Tahar Djaout, un autre rhapsode, Lounès a commis un poème d’une grande teneur poétique sur Kenza, la fille du poète assassiné : «Kenza, ma fille, ne perds pas patience face à la grande peine.» Pour Boudiaf, cet espoir flingué publiquement et en plein jour, Lounès a conclu un poème au souffle épique pour dire tout simplement : «Maintenant, reposez-vous, Monsieur Boudiaf.»
C’est un lieu commun que de dire qu’il manque à l’Algérie. Aux tourments de ce pays. Aux dangers qui le guettent. Avec sa franchise habituelle et son courage légendaire, Lounès aura eu à cœur de dénoncer les uns et les autres, ceux qui fourbissent le rêve lâche de faire de ce pays une propriété privée. Il a été le défenseur éclairé des grandes causes liées au combat démocratique. Et tamazight a perdu, en lui, un défenseur inexpugnable. Du reste, après sa mort, la chanson kabyle, hormis quelques voix encore écoutables, a pris des airs de fast-food alarmants. Lounès aurait mis de l’ordre dans maints dossiers, comme on dit. Bien sûr, les universitaires fouilleront son œuvre, en sortiront la quintessence et établiront l’échelle thématique pour que Lounès fasse corps, totalement, avec sa légende. Donc avec son peuple ! «Staêfu tura Mass Matoub !»
Y. M.

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