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Contribution : Le baccalauréat algérien et ses dérives (2e partie et fin)

Par Ahmed Tessa, pédagogue
[email protected]

«Il faut arracher l’examen aux misères, aux écueils et aux mensonges de la préparation mnémonique et mécanique.»
Jules Ferry (1880)
Les examens scolaires (5eAP, BEM et bac) accomplissent-ils vraiment ce rôle de certification dont on les qualifie ? De quelle certification s’agit-il ? Formelle ou pertinente? Répondre à ces questions c’est aborder, dans le fond, la problématique de l’antagonisme conceptuel entre l’évaluation formative des compétences et le contrôle/restitution des connaissances.
Un bref rappel des définitions est utile avant d’aborder les conséquences générées par l’organisation de ces examens. L’évaluation en tant qu’activité pédagogique est indissociable de l’acte d’enseigner, tout en étant partie prenante de l’acte d’apprendre chez l’élève. Formative, l’évaluation est aussi formatrice. Elle participe aussi bien à l’amélioration du processus enseignement/apprentissage qu’à l’épanouissement de la personnalité de l’élève, en lui faisant prendre conscience de ses forces, de ses lacunes et en le motivant à adhérer à la remédiation/remise à niveau. Elle renforce son caractère, développe sa volonté, l’initie à l’autoévaluation et à l’autonomie, soubassement de l’autoéducation.
L’évaluation est action dans son mode opératoire : conscientiser l’élève (évaluation diagnostic) – remédier aux lacunes et le remettre à niveau –, le motiver, l’encourager à aller de l’avant. Elle est partie intégrante de la pédagogie de la motivation.
Quant au contrôle des connaissances, il a fait ses preuves par le passé pour sélectionner de façon arbitraire. A l’opposé de l’évaluation motivante, le contrôle se caractérise par le verdict — sans appel – qu’il prononce. Il favorise l’hypermémorisation chez l’élève et le bachotage (ou ‘‘bourrage de crâne’’) chez l’enseignant : deux attitudes néfastes. Chez une certaine catégorie d’élèves, il est source de frustration, d’inhibition. Il les démotive plus qu’il n’incite à l’effort. Pour d’autres, dans le contrôle, l’élève se sent jugé, toujours coupable par anticipation (l’effet pygmalion).
Dans son ouvrage Bac inutile (éditions De l’œuvre, 2012), le sociologue Michel Fize s’interroge : «(...) Peut-on seulement envisager une évaluation valorisante quand, dans le même temps, la fin de la scolarité secondaire est couronnée par des épreuves très académiques ? L’existence même du baccalauréat fait qu’on n’a pas d’autre solution que de laisser primer la logique de compétition.»
En tant que symbole immuable du contrôle, et non de l’évaluation formative, l’examen du bac pèse énormément sur la vie scolaire de nos élèves. Comme l’affirme le sociologue François Dubet : «(...) Un peu comme un verrou dans les esprits (.) Presque tout ce que l’on fait durant les trois années de lycée, tant côté élèves qu’enseignants, est tourné vers l’horizon de l’obtention de l’examen. C’en est étouffant.»
D’autant que, pour certaines familles, ce n’est pas en seconde, mais bien dès la 6e que les regards sont rivés sur le bac. Quand ce n’est pas sur la mention.»

Dérives psychopédagogiques
L’une des dérives du bac algérien réside dans le faible niveau d’exigence de ses épreuves. Qualitativement elles sont en dessous de la moyenne du niveau taxonomique classique. Elles sont élaborées de façon à ne solliciter que les niveaux inférieurs de l’activité intellectuelle de l’élève : la compréhension et l’application de connaissances apprises en classe. Les fonctions intellectuelles supérieures, telles que l’analyse, la synthèse, l’esprit critique, la production originale sont ignorées.
Les résultats à l’examen étant l’unique objectif fixé par notre tradition scolaire, c’est en toute logique que ces fonctions supérieures sont peu suscitées – donc peu développées — par des pratiques pédagogiques, totalement vouées à la préparation de l’élève à l’échéance de l’examen de juin. Au motif que le modèle à suivre est les épreuves du baccalauréat, les enseignants alignent leurs enseignement sur le niveau (faible) taxonomique de ces épreuves. Idem au primaire et au collège pour la sixième et le brevet. Cette façon d’agir participe à l’appauvrissement intellectuel de nos enfants, malgré le fait que toutes les disciplines scolaires visent aussi au développement de ces aptitudes intellectuelles supérieures sans lesquelles l’intelligence ne saurait s’exprimer et encore moins s’éveiller. Des enfants formés dans ce moule (évaluations de niveau taxonomique faible) deviendront des adultes handicapés sur les plans intellectuel et culturel. En font foi les témoignages des professeurs d’université sur les profils des bacheliers qu’ils reçoivent. Même son de cloche auprès des institutions, privées ou publiques, qui recrutent les jeunes universitaires.
Cet alignement sur le modèle des épreuves des examens pousse l’enseignant à utiliser les mêmes procédures de contrôle tout au long de l’année scolaire. Les compositions, les devoirs surveillés ou les simples interrogations, écrites ou orales, n’échappent pas à ce rituel. Ainsi, nos élèves sont exposés, leur scolarité durant, à des épreuves d’évaluation et à des situations d’apprentissage qui ne sollicitent nullement leur intelligence.
Cette conception des épreuves les amène à faire appel seulement à leur mémoire et, la plupart du temps, pour des réponses courtes portant sur des connaissances factuelles. Les spécialistes attribuent ces procédures de contrôle à la nature même du contexte d’enseignement et d’apprentissage. Un contexte archi-connu depuis des lustres où le maître domine. Il sait tout. L’élève est passif, écoute, enregistre et ne participe que rarement à l’animation de la leçon. Est aussi souligné le déficit des enseignants en formation basée sur les techniques d’évaluation : ou comment poser la bonne question ou élaborer des épreuves d’un niveau taxonomique élevé. Soucieux de leur image auprès des élèves et des collègues, laquelle image est conditionnée par les résultats obtenus à l’examen, les enseignants développent deux réflexes préjudiciables à la formation intellectuelles des élèves.
En premier lieu, le bachotage. Cette pratique anti-éducative occulte des pans entiers de la formation intellectuelle de l’enfant/adolescent. Le bachotage est une préparation intensive aux épreuves d’examen. Du dopage à l’état pur ! Une pratique qui transforme l’enseignant en machine à débiter des leçons (et des exercices) et qui infantilise l’élève, le rend assisté. L’enseignant use, en abondance, de l’enseignement magistral (les critiques le qualifient de «pédagogie de la salive») en demandant à ses élèves de mémoriser les leçons et à défaut, en leur distribuant des polycopies. Le bachotage et son pendant, le «parcœurisme», favorisent le laxisme professionnel. En guise de leçon, des enseignants utiliseront la même fiche pédagogique pendant plusieurs années, alors qu’elle est censée être élaborée au quotidien et varier d’une année à l’autre. Cette entorse à la conscience professionnelle a un impact négatif sur le rendement pédagogique dans son ensemble.
Dans la suite de son alignement sur la nature des épreuves et obsédé par le taux de réussite au bac, l’enseignant aura à cœur de ne s’intéresser qu’aux élèves potentiellement habilités à réussir. L’effet pygmalion viendra aggraver cette obsession. Les nobles principes d’impartialité et d’équité en prennent un coup.
Sur le plan psychologique, le contexte d’avant l’examen est édifiant. Les candidats vivent sous tension, stressés. L’environnement distille au quotidien, et allant crescendo, une panoplie d’images angoissantes. Tout le monde s’y met. Une certaine presse utilise des formules assassines («el imtihane el massiri», l’examen décisif ; «el youm el hassim», le jour J), reprises par la famille, les amis. Chez les candidats les moins outillés psychologiquement, ce climat anxiogène a un impact traumatisant. Des situations conflictuelles se créent, aggravées par l’organisation policière du centre d’examen laquelle est perçue par les candidats comme étant un signe de méfiance de l’institution à leur égard. En réaction, des candidats développent un sentiment de défiance (complaisance, triche, actes de violence). Et parfois il y a le pire. En Algérie, ces dernières années, des cas de tentatives de suicide ont été signalées (Oran, Blida en 2011, 2012). Il y a eu ce drame d’une candidate qui décède à la lecture de sa copie d’examen, lors du brevet 2013, à Akbou (wilaya de Béjaïa), des cas d’évanouissement sont monnaie courante au bac, au brevet et à la sixième. Dans d’autres pays où la compétition scolaire est érigée en dogme, les suicides jalonnent l’examen du bac (pendant et après la proclamation) : Égypte, Japon, Chine.
La palme revient à la Corée du Sud avec près de 800 suicides par an chez les écoliers, collégiens, lycéens et étudiants. Il est connu que la compétition scolaire génère une concurrence entre les élèves avec l’apparition accentuée des défauts de la nature humaine que l’école a pourtant pour mission de juguler : la vanité, l’orgueil, la jalousie. Et malheureusement aussi, une certaine catégorie d’élèves souffre la frustration, la dévalorisation de soi, le manque de confiance. Des ingrédients annonciateurs de l’échec scolaire. De la violence.

Autres dérives
Si pendant les années 1970-1980, les enseignants et les administratifs se faisaient un point d’honneur de retenir leurs élèves jusqu’à la veille de l’examen du baccalauréat et les autres classes à la fin du mois de juin, la donne a changé. Les mœurs scolaires ont été bouleversées, dans le mauvais sens, aux abords des années 1990. Pour des raisons qui n’ont rien de pédagogique, l’année scolaire se retrouve mutilée à cause, entre autres, de l’organisation des examens. Les élèves se retrouvent privés de tout apprentissage pendant la totalité du mois de juin, voire dès la mi-mai. Plus grave : sous l’instigation de cette minorité d’enseignants/commerçants, de plus en plus d’élèves de terminale désertent dès la mi-avril. Inimaginable ! De plus, il faut organiser la préparation des centres, la passation des examens, la correction, les délibérations. Au finish, l’année scolaire algérienne détient la palme mondiale de la moins courte au monde. Elle ne comporte que 24 à 25 semaines de cours contre 38 à 40 pour les normes internationales. Pour atteindre le volume horaire annuel exigé par les programmes, le ministère est contraint de surcharger la journée de l’élève. Avec les conséquences que l’on sait. Autre record que l’école algérienne traîne depuis des décennies : sur l’ensemble de sa scolarité de 13 ans, l’élève souffre d’un déficit en acquisitions de savoirs équivalent à deux années scolaires. Qu’il soit bachelier ou pas. En France, la patrie du bac, selon un syndicat de proviseurs, 10% de l’année scolaire est escamoté. En hommes de terrain, ces syndicalistes pointent du doigt l’absentéisme généré par le bac français : «Avec l’inflation du nombre d’épreuves, qui a doublé depuis les années 1970, certains professeurs n’ont plus eu de classe entière depuis les vacances de printemps.»
C’est qu’il n’y a pas que les apprentissages qui sont bousculés. Au coup de starter du bac, une véritable machine s’emballe avec une mobilisation tous azimuts au niveau de la wilaya et des chefs-lieux de daïra : les personnels du secteur, épaulés par les services de sécurité, les pompiers, la santé, l’armée ; parfois même des imams sont appelés en renfort (eh oui !). On assiste à un véritable plan Orsec.

D’année en année, et ce, afin de réduire les tentatives de fraude, l’organisation du bac devient hypermilitarisée. Sur le front de cette traque à la triche, des hommes et des femmes avec des missions spéciales, le temps de l’examen : à leur tête le superviseur du MEN, le chef observateur, les observateurs, les quatre ou cinq surveillants de salle. Une chaîne descendante où chacun surveille l’autre, en plus de surveiller les candidats. N’est-ce pas ce climat de suspicion qui règne dans les prisons, partout dans le monde ? La triche, hantise des officiels, a fini par devenir une obsession chez les candidats. Le comble est atteint quand des parents et des commerçants véreux les y encouragent dans cette voie. Et malheureusement, il nous faut le dire, par des enseignants irresponsables. Et si le faible niveau d’exigence des épreuves servait de terreau à ce comportement condamnable ? En effet, quand on exige du candidat de restituer des connaissances mémorisées ou des automatismes montés pour l’occasion, il n’est pas étonnant que la tentation soit forte chez certains d’y recourir. A l’opposé, quand ces épreuves visent à évaluer les capacités intellectuelles supérieures telles que l’analyse, la synthèse ou l’esprit critique, le recours à la triche ne sera d’aucun secours. Depuis 2010, une innovation de ce genre a pris racine, avec succès, au Danemark et en Finlande. Lors des examens, leurs candidats sont autorisés à consulter Internet, via les tablettes numériques, pour se documenter et ainsi pouvoir construire leur raisonnement. La triche ou le copiage n’ont pas lieu d’être puisque les épreuves ne sollicitent que des réponses originales dites d’intelligence. La qualité de la formation des futurs cadres du pays est à ce prix.
Bien avant l’entrée au lycée, l’examen de 5e AP et celui du brevet sont perçus par les parents comme étant des «obstacles à sauter» pour réussir – sinon c’est l’échec pour leur enfant. Face à l’examen d’accès à l’université, cette perception se retrouve fortement justifiée. Ce diplôme étant la seule voie offerte par le système éducatif pour accéder, plus tard, à un statut social. L’idée, fausse, est fortement ancrée que le poste d’emploi, quel qu’il soit, est du seul ressort de l’université. Elle se transforme en un droit imprescriptible alors que l’université a, d’abord et avant tout, pour vocation de former des esprits. Ainsi, l’utilitarisme est érigé en devise par l’institution scolaire ainsi que par l’opinion publique («travailles bien et tu réussiras à ton examen, à ta composition»).
Comprendre : bachote, mémorise et… triche s’il le faut. En réponse à cet utilitarisme imposé, les parents répondent par un consumérisme effréné, encouragé et stimulé par des «commerçants» qui transforment l’éducation en marchandise (cours payants, ouvrages parascolaires…). Ainsi apparaît sur la scène nationale — au vu et au su de tous, en toute impunité — une école parallèle qui nage dans l’informel et l’évasion fiscale. Une école informelle qui brasse des milliards de dinars annuellement. Elle ne se soucie guère de l’épanouissement des enfants qu’elle réduit en clientèle/cible.
La gestion chaotique de l’école algérienne a donné naissance à une équation infernale, destructrice de tous les référents éducatifs et éthiques : utilitarisme + consumérisme = école informelle ou marchandisation de l’éducation. Et cela dure depuis des décennies. Conséquence de toutes ces dérives : des ingrédients explosifs, connus de tous, se mettent en place pour doper ce consumérisme. Un climat anxiogène à la maison, au lycée et dans le centre d’examen où règne la peur/panique chez certains candidats. Contraints, les parents et leurs enfants se mettent à développer des stratégies dites d’évitement de l’échec scolaire.
Effet placébo, bien souvent. La liste est longue à détailler.
- Avènement des cours payants avec leur cortège de dérives morales – n’est-ce pas la naissance de la corruption/racket dans les langes du berceau scolaire («tu payes et tu auras de bonnes notes») ?
- Achat boulimique de livres parascolaires plagiés (et traduits) à partir de manuels français et d’annales de bachotage dont certaines sont piratées de chez l’Onec (Office national des examens et concours). Les vendeurs sans foi ni loi ont pignon sur rue. Quand ils ne sont pas admis à vendre leur marchandise frelatée et/ou piratée dans les enceintes des établissements scolaires, avec la bénédiction d’une administration complice.
- Visites chez le psychologue pour cause de troubles (surmenage, anxiété, insomnie…) ou chez le charlatan pour enlever le mauvais œil et se remettre l’amulette de la réussite. Le phénomène de la rokia atteint des pics à l’approche des examens scolaires. Belles moissons pour les charlatans qui se font un plaisir d’écumer les plateaux de certaines télévisions à cet effet.
- Attitude ségrégationniste dans certains établissements scolaires. Pour faire plaisir ‘’aux puissants’’, des chefs d’établissement créent des classes spécialement dédiées à leurs enfants (effectif restreint et tri des enseignants pour ces classes).
- Mobilisation de sommes colossales avec le coût de nos trois examens qui s’élève à des centaines de milliards de centimes déboursés chaque année. Et encore, cette estimation chiffrée ne prend pas en compte la perte en argent des leçons perdues et en utilisation de moyens extra-secteur. A titre indicatif, en France, le syndicat des proviseurs avance la faramineuse somme de 1,5 milliard d’euros, et ce, en comptabilisant les trois semaines de cours perdues pour cause d’organisation.
Conscients de ces dérives, le ministère de l’Education nationale tente — depuis la Conférence d’évaluation des cycles primaire et moyen (20 et 21 juillet 2014) — de redorer le blason terni de la pédagogie algérienne. Ce ne sera pas une mince affaire. La refonte pédagogique, cet axe stratégique adopté depuis la rentrée de septembre, a besoin d’un colossal travail de sensibilisation auprès de toutes les couches de la société. A commencer par les membres de la communauté éducative. Concernant l’examen du baccalauréat, il y a fort à parier qu’il fera l’objet d’une réforme qui sera détaillée lors de la prochaine Conférence d’évaluation du cycle secondaire. Lors de sa dernière sortie médiatique, la ministre a laissé entrevoir des pistes de changement. Qu’elles soient radicales ou progressives, des innovations sont inévitables afin de rendre dynamique l’école algérienne. La retirer de cette inertie sclérosante qui n’a que trop duré.

Une alternative
En France, chaque année, des voix, y compris celles des ministres du secteur, s'élèvent pour demander la suppression pure et simple de l’examen du bac dans sa formule actuelle – similaire à la nôtre. Elles avancent les arguments de son coût et de sa valeur symbolique : son organisation coûte cher au contribuable et au Trésor public. De plus, à partir du moment où plus de huit candidats sur dix vont le décrocher, il n'a plus vraiment de valeur. Ils estiment que «le bac participe même au nivellement général de l'éducation». Et aux détracteurs de la formule actuelle du bac de porter l’estocade en faisant remarquer que les futurs élèves français, qui postulent pour des formations post-bac dans les instituts universitaires technologiques ou dans les fameuses classes préparatoires, ont déjà été pré-recrutés sur la base de leur livret scolaire, avant même le début des épreuves du bac. Sommes-nous condamnés à attendre que la France daigne bien s’ouvrir au changement pour éradiquer les dérives charriées par nos examens scolaires ? Des solutions existent. Loin de coûter en argent, elles sont pourvoyeuses d’économies, comparées à l’actuelle débauche de moyens déployés par l’Etat chaque année pour organiser nos trois examens scolaires. Toutefois, aucune réforme du système d’évaluation scolaire, voire même de l’université ne pourra aboutir sans l’indispensable valorisation de la voie professionnelle. L’urgence de cette valorisation est fortement signalée. Elle conditionne, pour une grande partie, la réussite de la nouvelle stratégie mise en place par le MEN depuis septembre 2014 (voir article «La déperdition scolaire n’est pas une fatalité», dans Le Soir d’Algérie du lundi 29 juin 2015).
La question du verrou universitaire s’impose d’année en année. En établissant le veto aux lauréats des Instituts supérieurs d’enseignement professionnel, l’université coupe la branche sur laquelle elle est assise. Le recrutement des seuls bacheliers, via une orientation internet, lui fait courir le risque d’une overdose d’effectifs. Ce qui est déjà perceptible, avec des amphithéâtres bondés à ras bord. Et la qualité de ses prestations s’en ressent à vue d’œil. Autre verrou, celui de la Fonction publique dont la réglementation stipule l’obtention du bac par le fonctionnaire, pour toute promotion. A la clé de cette contrainte, des bataillons de candidats libres – des fonctionnaires pour la plupart. Et c’est parmi eux que sont signalés la majeure partie des incidents qui émaillent l’examen du bac. Ils viennent arracher le sésame de la promotion interne. Alors que ce genre de promotion se règle facilement par la formule de la VAE (Validation des années d’expérience) en vogue dans les pays développés. Il est bizarre que nos législateurs ne s’en soient pas inspirés, depuis le temps.
Comme solution radicale, en plus de valoriser la formation et l’enseignement professionnels, il s’agit de préparer l’université à s’adapter à la suppression du baccalauréat napoléonien. Le modèle anglo-saxon dont celui de la Finlande doit nous
interpeller : évaluation continue couplée à un examen terminal allégé et ciblé pour ensuite recruter sur concours les futurs étudiants. Cela mettra fin à l’orientation/clavier qui a donné naissance à des inepties. Elle pousse de plus en plus d’étudiants de première année à refaire leur bac, pour fuir la spécialité imposée. Quant au relèvement du niveau taxonomique des épreuves d’évaluation (examens, compositions et devoirs surveillés), il sonnera la fin du tandem infernal bachotage/mémorisation, source des dégâts récurrents tels que la triche et le business des cours payants. Pour les sceptiques, attachés au mythe du mérite napoléonien, nous conseillerons de voir ce qui se passe dans les pays développés.
D’ailleurs, avec l’avènement d’universités privées dont celles de pays étrangers, on ne donnera pas cher de notre examen du bac dans sa version actuelle. Peut-on penser que les patrons de ces universités l’accepteront comme unique passeport pour y accéder ? Ici quelques exemples de ce qui se fait à l’étranger.
En Espagne, il n’existe pas de baccalauréat. S’ils veulent accéder à l’université, les lycéens doivent passer un examen, la «Selectividad». Les autres pays européens – à l’exception de la France — n’organisent pas l’examen terminal comme seul voie d’accès à l’université. Ils adoptent l’évaluation continue sur toute l’année ou sur tout le cycle secondaire couplée à un examen basé sur les disciplines de spécialité et parfois avec une ou deux épreuves au choix. En Finlande par exemple, une fois obtenu le diplôme de fin d’études secondaires, l’élève passe un concours d’accès à l’université. Chaque faculté possède ses propres modalités de recrutement. Par contre en Chine, le gaokao (équivalent du bac français), ce symbole de bachotage à la chinoise, connaîtra sa réforme en 2017. Cet examen, essentiellement sous forme de questions à choix multiple (QCM), favorise le «parcœurisme». La pression est tellement écrasante que certains candidats abandonnent. Ses opposants le qualifient «d’examen abrutissant». N’a-t-on pas vu des drones surveiller les centres d’examen où se bousculent pas moins de 9 millions de candidats pour la session de juin 2015 ? Ahurissant !

Conclusion
Mettre fin au bac napoléonien revient à évacuer le motif idéologique qui lui a donné naissance. Seule l’éducation globale et son corollaire l’évaluation formative & formatrice doivent préoccuper l’acte pédagogique au service de nos élèves.
Basée sur l’encyclopédisme et les examens sélectifs, la pédagogie traditionnelle privilégiait l’accumulation formelle — et souvent passive — des connaissances. On disait de l’école qu’elle donnait le savoir. Cette vision de l’éducation scolaire n’est plus de mise avec les bouleversements technologiques et les progrès de la psychopédagogie de ces dernières décennies. L’école n’est plus seule à fournir des savoirs. Elle doit donc s’adapter au monde de demain en mettant au premier plan le pouvoir de l’élève à construire ses connaissances, pouvoir participer à sa propre éducation/instruction tel que préconisé par les nouvelles approches. Et pour reprendre Adolphe Ferrière «le but de l’école nouvelle n’est plus dans l’acquisition des connaissances inscrites dans un programme, mais la conservation et l’accroissement de puissance de l’esprit de l’enfant». N’est-ce pas que c’est la puissance de son esprit qui confère à l’élève/enfant ce pouvoir et… ce savoir tant recherchés.
La réforme du baccalauréat ou pour être plus précis, l’instauration/généralisation de l’éducation formative et formatrice doit avoir pour seule matrice pédagogique cette approche moderne esquissée dans les propos de A. Ferrière. Cette puissance de l’esprit qui construit le savoir et permet de s’adapter aux changements constitue le viatique le plus solide pour poursuivre des études universitaires et réussir dans la vie.
A. T.

P.S : Pour un meilleur éclairage de cette contribution en deux parties, lire dans Le Soir d’Algérie du lundi 29 juin 2015 «La déperdition scolaire n’est pas une fatalité».

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