Jeudi 16 juillet 2015
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Contribution : Analyse
La poudrière du M’Zab


Par Badr’Eddine Mili
Les historiens idéologues de la conquête française s’étaient empressés, dès 1830, de justifier «la colonisabilité» de l’Algérie en usant de l’argutie selon laquelle le pays était une «terra nullus», une terre de transit n’appartenant à personne, empruntée, des siècles durant, par des peuples et des peuplades allant des Phéniciens aux Ottomans en passant par les Carthaginois, les Byzantins, les Vandales et les Arabes.

Ce n’est qu’accessoirement qu’ils avaient relevé la présence sur le territoire de tribus nomades qui occupaient leur temps à se faire la guerre, en se disputant, dans des razzias meurtrières, les parcours qui jalonnaient la transhumance de leurs maigres troupeaux.
Si le combat de la Nation algérienne n’avait pas fait justice, en son temps, de cette grossière falsification de l’Histoire, malheureusement, reprise à leur compte par certains intellectuels algériens, anciens et nouveaux, les responsables des tragiques événements provoqués, la semaine dernière, dans la vallée du M’Zab, auraient, volontairement, fourni à ces faussaires de quoi alimenter et corroborer, a posteriori, leurs thèses mensongères.
A la réserve près qu’on ne voit pas, en dehors de vieux déterminants qui seront analysés, ci-dessous, ce qui aurait, quant au fond, opposé les acteurs de ces affrontements gratuits.
On ne ferait pas l’insulte aux Algériens de cette région de dire qu’ils s’étaient entretués, en ce mois sacré du Ramadhan, pour quelques lots de terrain, logements, commerces ou emplois, les facettes «modernes» de la rente qui assure, de nos jours, aux citoyens de ce pays, visibilité et positionnement influent au sein d’une société qui continue, au grand dam de ses élites, de rouler à deux vitesses, en rangs dispersés.
Il ne viendrait pas, non plus, à l’idée de quiconque de douter du patriotisme de nos compatriotes de cette wilaya qui avait enfanté cheïkh El-Bayoud et Moufdi Zakaria et de les accuser d’avoir été manipulés par des puissances étrangères, en contrepartie d’une poignée de dollars ou de vagues promesses de sécession miroitées par des troublions marginaux connus pour leurs attaches avec les ONG occidentales d’obédience sioniste.
Si ce n’est ni l’un ni l’autre, alors c’est quoi ? A quoi répond cette accumulation de rancunes et d’acrimonies qui pourrait, à terme, si l’Etat laissait faire, se transformer en haine religieuse, selon les scénarios-catastrophe qui jetèrent l’Ulster, la Bosnie et le Kosovo dans la guerre civile, à la fin du 20e siècle ?
Il faut aller chercher dans les vieilles couches sédimentaires de l’Histoire du Maghreb et aussi dans celles, plus contemporaines de l’Algérie moderne, pour trouver des déterminants sérieux et peu sujets à controverse qui expliqueraient ces éruptions de fièvre qui n’auraient pas resurgi de la nuit des temps si les autorités en charge de la gestion des affaires publiques avaient eu, lorsqu’il en était encore temps, la connaissance et la prescience suffisantes pour en neutraliser l’étincelle déclenchante.
Aucun analyste rigoureux ne se voilerait la face, par démagogie, en ignorant les causes ethniques et religieuses qui ont joué et qui jouent, encore, dans les concurrences latentes et, maintenant, ouvertes opposant les Chaâmbas et les Mozabites, les malékites et les ibadites, causes ethniques et religieuses auxquelles s’ajoutent de nouvelles sources de frictions, celles-là, toutes récentes, liées à la répartition des effets du développement, fût-il artificiel.
Dans sa dimension spirituelle et communautaire, le M’Zab est le produit d’une Histoire de persécutions, certes lointaine mais porteuse de réminiscences non encore totalement soldées.
La majorité des habitants de cette partie du pays sont les descendants des rescapés du royaume rostémide fondé en 776, à Tihert, l’ancienne Tiaret par Abderrahmane Ibn Rostom, un imam brillant et juste. Ses successeurs furent pourchassés par le fatimide Obeïdallah, en raison de leur profession de foi ibadite, pourtant reconnue par l’Islam en tant que rite, en principe, égal aux autres et censé être exercé librement et à part entière.
Ne pouvant plus demeurer à Tihert, ils se réfugièrent à Sédrata d’où ils furent, à nouveau, délogés et contraints, sous la menace d’une extermination, de s’exiler au Sahara créant, sur le territoire de la Pentapole, un système de gouvernement fondé sur l’autorité des sages érudits, un puritanisme religieux des plus orthodoxes et l’autarcie de l’économie.
Ils s’assurèrent, dans ces conditions et malgré une nature très hostile, une survie sécurisée qui leur permit de construire une société pacifique, non prosélytique, relativement égalitaire, active et inventive.
Pareille bulle qui exclut, par définition, mariages exogames, mixité et intégration des étrangers dans la communauté n’avait de chance de se reproduire, ad vitam aeternam, que si elle évoluait entourée par un espace vide et inscrite dans l’intemporalité.
Or, avec un voisinage subsaharien plus proche et une colonisation conquérante, les choses durent en aller autrement.
Nombreux furent les natifs du M’Zab qui émigrèrent, à cette époque, dans les grandes villes algériennes où ils prospérèrent dans le commerce sans, pour autant, se mêler aux autochtones, cultivant un particularisme affiché puisqu’ils ne fréquentaient que leurs propres écoles et ne priaient que dans des lieux de culte spécifiques.
A l’indépendance et alors que les différentes souches du peuple algérien brisèrent le carcan de l’isolement colonial et s’affranchirent, en partie, des anciens modes de pensée et d’organisation sociale battus en brèche par l’Etat révolutionnaire de Novembre, le M’Zab contrairement à la Kabylie et aux Aurès n’eut pas l’heur de s’extraire de la gangue de ses pesanteurs ataviques.
Par la force et la logique de ses choix centralisateurs, l’Etat national n’incluant dans ses projets de gouvernement ni fédéralisme ni déconcentration, au sens large, avait, tôt, fait d’encourager, directement ou indirectement, par le canal de l’économie et de l’administration, le développement des flux humains du Nord vers le Sud, dans le cadre d’une unité nationale soucieuse d’un unanimisme idéologique symbolisé par la pensée et le parti uniques.
Ce processus qui fut mis en mouvement sous le mandat du Président Boumediène suscita maintes réserves et réticences et ne déboucha pas, comme escompté, sur un brassage intercommunautaire qui aurait contribué à ouvrir la société mozabite aux autres d’autant que de vieux contentieux dormants l’opposaient à la tribu des Chaâmbas de rite malékite et d’origine arabe et non zénète, comme prétendu par certains «anthropologues».
Les nouveaux migrants du Nord importèrent, dans leur sillage, un mode de vie sociologiquement aux antipodes du puritanisme ambiant et en porte à faux avec les coutumes d’une société très jalouse d’un cloisonnement supposé imperméable à la drogue, à la prostitution et aux maux sociaux en général.
Ce risque de perte d’autonomie fut reçu, par elle, comme une menace de phagocytage attentatoire à son architecture organisationnelle et, par-dessus tout, comme une tentative de remise en cause de son pouvoir économique bousculé par l’entrée en lice de forces centrifuges soupçonnées de vouloir s’emparer des ressources nouvelles en voie d’exploration et d’exploitation.
Nous sommes, donc, en présence d’une démultiplication d’enjeux qui sont en train, progressivement, de transformer le M’Zab, sinon en poudrière pouvant, d’un moment à l’autre, mettre le feu au pays, du moins, un abcès fixateur de contradictions actives, superposées, les plus récentes réveillant et exacerbant les plus anciennes.
Dans les années 1970, l’Etat national, solidement implanté dans l’ensemble de ses territoires où il exerçait une autorité sans partage, résolvait ce type de contradictions, de façon impérative, et même, parfois, brutale, par l’intervention directe de ses représentants locaux opérant au sein du triumvirat administration-armée-parti.
Depuis l’insurrection du FIS et l’effondrement de l’Etat, au cours des années noires, les dirigeants en charge de la gestion du pays, pour la plupart francophones et peu formés à l’exégèse des textes religieux, avaient fait appel aux zaouïas ressuscitées pour faire pièce à l’intégrisme.
Et c’est ainsi que la direction de l’Etat, complexée et incompétente, délégua ses pouvoirs d’intercession civile à des intermédiaires désignés à l’effet de régler, en ses lieu et place, les conflits idéologiques et par extension, d’ailleurs, à d’autres litiges et contentieux allant des manifestations de chômeurs aux attaques ciblant les sièges de ses démembrements.
Le recul de l’Etat moderne commença par là. Toutes les concessions ultérieures qui menèrent le pays à la situation, mi-figue, mi-raisin, qui est, aujourd’hui, la sienne, y ont puisé leur source.
Si l’Etat avait conservé son emprise directe sur son objet, des événements tels que ceux survenus à Guerara et à Bounoura n’auraient, jamais, été concevables.
Imaginons que pour venir à bout de crises analogues en Corse ou en Bretagne, le gouvernement français se trouverait dans l’obligation de passer outre les institutions et les mécanismes prévus, à cet effet, par la République, et recourrait aux services de l’archevêché de la région ou à ceux des associations des cornemusiers du coin.
En vérité, ce genre de conflit aurait émargé à l’ordre du virtuel si un gouvernement démocratique représentatif de toutes les composantes de la société fonctionnait selon les normes du droit en vigueur dans le monde moderne.
Sous un tel régime, les conduites sociales et politiques résulteraient d’un dialogue responsable et civil dont la raison d’être serait de dégager les compromis dont le vivre-ensemble a besoin.
Un Etat démocratique, prolongement de l’Etat national, aurait œuvré à produire les équilibres nécessaires à la viabilisation d’une société en butte à ce genre de différends. Dans le cas qui nous occupe, il aurait dissuadé toute velléité d’intégrisme religieux et ethnique et protégé non pas le particularisme auto-mutilant mais la spécifité culturelle enrichissante, le tout accompagné d’une politique économique inclusive et anti-monopolistique à la conception et à l’exécution de laquelle auraient été associées toutes les parties prenantes, sauf celles qui n’auraient pas renoncé à leurs visées occultes et à leurs prétentions idéologiques hégémoniques.
Ceci étant dit, rien n’interdit aux fils du M’Zab d’investir, plus massivement, dans toutes les régions du pays et de se fondre dans les populations d’accueil, se qui atténuerait leur rigorisme ainsi que certains d’entre eux l’ont fait et continuent de le faire, avec une certaine réussite et une grande ouverture d’esprit, en Europe et en Amérique.
De toutes les façons, le jour viendra où tous les Algériens devront rénover leur conception de la vie en société, en accord avec les synthèses impactées par le progrès.
Cela concernera autant les Chaâmbas que les Mozabites et, au-delà, l’ensemble du kaléidoscope algérien qui sera appelé, à une échéance plus rapprochée qu’on n’y imagine, à puiser la force de son identité autant dans les valeurs de ses terroirs que dans celles, hiérarchiquement supérieures, de la Nation.
La responsabilité de cette évolution qui frappe à nos portes, avec insistance, incombe, au premier lieu, aux élites, à la condition, toutefois qu’elles s’émancipent du rôle qu’elles se sont attribué de donneuses de leçons paternalistes, prisonnières, pour certaines d’entre elles d’une culture de reader-digest, version internet, recyclant de vieilles références que tout le monde connaît ainsi que des idées-gadgets qui, sitôt formulées, éclatent au moindre coup de vent.
Le progrès comme le bonheur sont des idées relativement récentes, ni linéaires ni données une bonne fois pour toutes.
Les sociétés avancées en connaissent un bout, en particulier, ces derniers temps, où malgré de fortes poussées scientifiques et technologiques, l’heure est à la stagnation et à l’inquiétude face à de nouvelles peurs nourries par le chômage, la précarité, le terrorisme, le recul des valeurs démocratiques et aussi par les prochaines guerres de l’eau, du climat, de la démographie qui développent un potentiel de nuisance susceptible de rendre caduc, plutôt qu’on ne le pense, l’eldorado promis à une humanité avide de rêves et de fantasmes.
En Algérie, visons ce qui est à notre portée. Sortons notre peuple, tout au moins, une partie d’entre ses maillons les plus faibles, des ornières de l’ignorance, de l’affabulation et de la fatalité d’une «possible perspective de recolonisation» agitée par certains.
Si nous atteignons cet objectif, nous remporterions une victoire décisive sur l’intégrisme, l’enfermement, le désespoir, la neurasthénie politique et sociale, en un mot, sur le refus de la vie.
Alors, au travail : commençons par crever l’abcès du M’Zab avant qu’il ne prenne la forme d’une poudrière contagieuse !
B.-E. M.

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