Jeudi 16 juillet 2015
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Contribution : Algérie, l’optimisme et la destinée
Songes d’une nuit de Ramadhan


Par Zineddine Sekfali
Situé au centre de l’Afrique du Nord, entre mer et désert, il est un pays auquel la Providence a tout accordé pour qu’il soit en mesure d‘assurer son propre développement économique et social, et procurer à ses habitants bonheur et félicité. Ce pays béni de Dieu est l’Algérie.

Largement ouverte, sur plus de 1 200 km de rivages, vers la Méditerranée et protégée dans sa partie sud par le Sahara, vaste ensemble d’ergs, de regs, de hamadas et de monts volcaniques, espaces désertiques apparemment ingrats mais qui en réalité recèlent des trésors et des richesses considérables, l’Algérie dispose, en termes de ressources naturelles, de presque tout ce qu’il faut pour sortir de façon définitive du sous-développement qui, malheureusement, l’accable encore.
De prime abord, elle est le type de pays où l’on trouve ce que Leibniz a appelé : «l’harmonie préétablie». C’est ce philosophe qui a érigé l’optimisme en un système philosophique, c’est-à-dire en une doctrine selon laquelle : «Tout est bien, dans le meilleur des mondes possibles !»
Voltaire, que les infortunes et les déboires endurés de la part des monarques, princes et seigneurs ont fortement marqué, ne partageait pas évidemment la conception idyllique de Leibniz. Aussi fait-il dire, avec beaucoup d’ironie par un de ses personnages du conte philosophique intitulé Candide ou l’optimisme : «Ceux qui ont avancé que tout est bien dans ce monde ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux !»
Un autre personnage voltairien démontre dans un conte où il est question de la destinée que, par une bonne intelligence des choses, et grâce à la raison et à la logique, l’homme est en mesure de dépasser les contradictions de sa condition humaine, aplanir les difficultés auxquelles il est confronté et résoudre sereinement les problèmes qui se posent à lui. Ce personnage qu’il a appelé Zadig est le type d’homme qui consacre sa vie à la recherche de la vérité et à la quête du bonheur. Ce n’est pas un idéologue, mais un pragmatique plein de bon sens qui ne cesse de s’instruire au contact des choses de la vie. C’est ainsi, par exemple, qu’il mit fin à une querelle entre les religieux de l’ancienne Babylone, alors divisés en deux clans opposés, l’un soutenant qu’on ne peut, au regard du droit canonique, entrer valablement dans une église que du pied droit, les autres soutenant au contraire, par application des règles de ce même droit, qu’on ne devait y pénétrer que du pied gauche. Bien qu’il existe de notables différences entre l’ancienne Babylone et l’Alger de nos jours, force est d’observer qu’un débat identique, tant dans sa forme que dans son fond, agite certains milieux religieux de notre pays. A Babylone, Zadig régla le conflit qui prenait des dimensions dangereuses pour la paix publique en autorisant les croyants à entrer dans les lieux de prière en sautillant à pieds joints. Grâce à cette trouvaille originale, le génial médiateur rétablit la concorde entre les partisans du pied droit et ceux du pied gauche, évita la guerre civile et réalisa la réconciliation religieuse entre tous les Babyloniens. Notons cependant que l’histoire ne dit pas comment les fidèles croyants unijambistes ou paralytiques de ce lointain pays d’Orient procédaient pour entrer dans les temples et églises, en respectant le droit canonique. En Algérie, ce débat sur les pieds de droite et de gauche n’est toujours pas clos. Il est vrai qu’on ne s’y intéresse que très peu car ce qui importe pour les citoyens, c’est de savoir comment, en ces temps de crise économique et financière, pouvoir faire face aux multiples tracas de la vie quotidienne. Cela n’évite pas cependant aux citoyens lambda qui sont les plus nombreux d’être assaillis de questions métaphysico-théologiques récurrentes dont voici quelques-unes. Le fait de battre sa femme est-il un délit ou un acte de piété ? Cette question existentielle tant pour les hommes qui frappent leurs épouses que pour les femmes battues n’est pas encore tranchée par le Sénat, devant lequel elle a été portée. Les tergiversations de nos sénateurs intriguent. La fermeture des débits de boissons éloigne-t-elle de nous le fléau des tremblements de terre ? Un doute existe, car il y a beaucoup de séismes en Iran et en Afghanistan, alors qu’il n’y a pas de débits de boissons alcoolisées dans ces deux pays musulmans ! Autres questions : puisqu’il serait prescrit de couvrir les femmes de la tête aux pieds, afin de préserver l’homme de la tentation de la chair, quel est le véritable sexe faible, ne serait-ce pas l’homme ? La femme est-elle une créature humaine ou ne serait-elle que Satan déguisé en être humain ? Nos doctes docteurs en théologie devraient ouvrir une grande enquête sur cette question de pure métaphysique. Sachant par ailleurs que le menton de l’homme est par nature pileux, le port de la barbe et accessoirement des moustaches est-il la preuve éclatante de la nature pileuse de l’homme ou le signe de sa profonde piété, et si tel est le cas, qu’en est-il alors des
imberbes ? Bénéficient-ils d’une dispense spéciale ou sont-ils prédestinés à l’enfer ? A propos de la barbe, les jeunes Algériens d’aujourd’hui font de la récidive : ils se comportent comme leurs aînés des années 1950-1960. Ceux-ci avaient en effet, en ce temps-là, porté de manière ostentatoire, bouc et moustaches, à la manière des révolutionnaires «barbudos» des Caraïbes et de l’Amérique latine.
La mode est, affirment les sociologues, quelque chose de changeant. Aussi la question est : quelle différence y a-t-il entre les barbudos d’hier et les croyants barbus d’aujourd’hui ? Peut-être le béret noir du Che et le col Mao des uns et la gandoura orientale des autres. Encore que, comme l’habit ne fait pas le moine, ce n’est pas la tenue vestimentaire qui fait le farouche révolutionnaire ni, en bonne logique, le pieux croyant. Bref, ployant sous ses difficultés économiques et financières et soumis à un questionnement para-religieux de plus en plus serré, qu’en est-il en de nos jours de l’homme algérien en général ? L’optimisme leibnizien est-il encore de rigueur dans son pays ? Ou au contraire, les Algériens ne sont-ils pas en train de devenir des pessimistes ? Sont-ils maîtres de leur destin comme on leur a toujours laissé croire ? Sont-ils en mesure de se construire un meilleur avenir, comme on ne cesse de le leur promettre ? Enfin, sont-ils arrivés au milieu du gué de l’oued en furie qui «ne laisse au fond de son lit que des pierres», et sentent-ils avec angoisse l’inquiétude du lendemain les envahir, leur optimisme céder au pessimisme, et leur désir de changer de destin partir en
fumée ? Ce sont quelques questions que beaucoup se posent, en ces nuits ramadhanesques caniculaires, sauf les distraits et les étourdis, bien entendu.
L’Algérie est un beau pays, tout le monde en convient. Elle a de surcroît une position géostratégique, étant située au carrefour de deux immenses continents et trois grandes régions : l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. A ce propos, il y a lieu de rappeler que l’Algérie a très tôt attiré les regards des pays proches ou lointains, et suscité les envies chez de nombreux autres peuples. Elle a en effet connu au fil des siècles de multiples invasions et occupations. Il y a eu d’abord celles des Phéniciens qui se sont toutefois limités à établir des comptoirs commerciaux le long de la côte, puis celles des Romains dont les Légions ont envahi la quasi-totalité du pays et l’ont annexé à Rome, après l’avoir découpé en provinces, ensuite celle des Vandales venus du nord de l’Europe par la péninsule Ibérique, pour installer un royaume d’abord à Saldae (actuellement Béjaïa) puis à Carthage, après avoir au passage assiégé et ravagé la ville d’Hippone. Saint Augustin y mourut durant ce siège.
Les Vandales, dont le nom a donné le mot vandalisme dont l’un des synonymes est prédation, furent chassés par les Byzantins qui cherchaient de nouveaux territoires à conquérir et des mécréants à évangéliser. Les Arabes ont effectué leurs premiers raids en Algérie dès le VIIIe siècle. Quant aux Banou Hilal originaires du sud de la péninsule Arabique, ils ne se manifestèrent en Algérie qu’assez tardivement (2e moitié du XIe siècle), en masse et par tribus entières, pour s’installer dans les Hauts-Plateaux et quelques plaines avoisinantes, évitant les zones montagneuses du nord, car ils ont vite compris qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Vers la même époque ou peu de temps avant, sont arrivés, cette fois du sud-ouest, les Berbères Almoravides (XI-XIIe s.) puis Almohades (XII-XIIIe s.), avec à leur tête des chefs politico-religieux extrémistes et d’autant plus zélés dans leur façon de pratiquer la religion qu’ils étaient pour la plupart des néophytes ou de nouveaux convertis. Ils ont, certes, réunifié le Maghreb, mais celui-ci revint assez vite à son atavique émiettement tribal. Du reste, il est toujours divisé, en dépit de tous les discours incantatoires sur l’unité du Maghreb. Les Ottomans débarquèrent à leur tour au XVIe siècle, on sait qu’ils y sont restés plus de trois siècles. Les Français ont débarqué en 1830 et n’en sont repartis qu’en 1962.
Par contre, on n’a pas connaissance de mouvement migratoire algérien vers l’étranger, sauf dans deux cas. Le premier eut lieu à l’appel de prédicateurs chiites venus d’Orient, pour aider les Fatimides qui avaient décidé d’installer en Égypte un khalifa concurrent de celui de Baghdad. Les Kotama du Nord constantinois ont été en effet le fer de lance des forces fatimides. Ils ont fortement contribué à la prise de Fustât, alors capitale de l’Égypte, puis aidé à la construction de la ville du Caire, devenue depuis ce temps-là la capitale de ce pays. On ne souligne pas assez, dans les livres, ce point de l’histoire, parce que les religieux malékites d’Algérie n’ont jamais pardonné à leurs congénères Kotama d’avoir adopté le chiisme et pris fait et cause pour les Fatimides contre les Abbassides ! La seconde fois où les Algériens ont quitté en grand nombre leur pays pour l’étranger, ce fut pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont débarqué en France sur les côtes de Provence et en Italie. Ils sont allés, à marches forcées, jusqu’en Allemagne qu’ils ont libérée, sans peut-être se rendre tout à fait compte de qui et de quoi, puisque certains d’entre eux croyaient, bien naïvement sans doute, qu’ils allaient par la même occasion se libérer du colonialisme. En tout cas, ils ont déchanté à partir du 8 mai 1945, quand la répression policière s’abattit sur eux à Sétif notamment, que le général Duval lâcha ses troupes dans le Nord constantinois faisant plus de 25 000 morts et que le sous-préfet Achiari ralluma les fours crématoires à Guelma. Aujourd’hui, les mouvements migratoires sont appelés «harga». Nos gardes-côtes secourent de temps à autre des harraga algériens perdus en mer, rapportent nos journaux. Ce phénomène migratoire d’un genre nouveau semble cependant contenu du côté algérien. Pour autant cela ne signifie pas que l’envie d’émigrer a baissé chez les Algériens.
Un sondage dont les résultats ont été révélés lors d’un débat organisé à Alger au début de mois courant par Nabni évalue à 25% le nombre des jeunes de ce pays qui veulent le quitter. Par contre, la harga prend du côté libyen des proportions inquiétantes, ce qui a amené l’Europe à mobiliser, sans concertation, croit-on savoir, avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, une armada comprenant un porte-avions, trois ou quatre navires de guerre, un sous-marin, des avions, des hélicoptères et des drones d’observation. Cette armada, d’ores et déjà opérationnelle, est en mesure d’imposer à tout moment un blocus des côtes libyennes et appuyer des opérations terrestres alliées en territoire libyen contre le terrorisme. Cela ne saurait apparemment tarder à se produire, car certains chefs militaires européens, abandonnant leur traditionnel mutisme, menacent publiquement d’aller faire la guerre en territoire libyen, qualifié pour les besoins de la cause de «hub terroriste» par le ministre français de la Défense, M. Le Drian, et de «mix prêt à exploser» par Mme Mogherini, haute représentante aux Affaires étrangères de l’Union européenne. Or, pendant que les scénarios guerriers s’affinent au niveau des états-majors occidentaux, et que les politiques deviennent plus menaçants, les Libyens pinaillent sur les projets d’accord présentés par la médiation onusienne et se font la guerre, une guerre pour le pouvoir, totalement stupide et sans gloire.
Pour ce qui nous concerne, une remarque importante s’impose : il convient en effet de souligner que les Algériens n’ont jamais tenté de coloniser ni les Égyptiens, ni les Français (au contraire, ils les ont libérés de l’occupation allemande), ni les Italiens, ni les Allemands !
Un peuple épris de liberté répugne à priver tout autre peuple de sa liberté et à le spolier de ses terres. Ce qui par contre continue à ce jour d’intriguer les observateurs étrangers, c’est la conservation, dans un état quasi intact, des caractéristiques essentielles de l’identité algérienne, cela en dépit de toutes les invasions et occupations que le pays a subies.
L’Algérie, quel que fut le nom qu’elle eut au cours de l’Histoire, n’a jamais été une «terra nullius», concept de l’ancien Droit des gens, que les juristes emploient encore et qui signifie terre sans maître ou terre sans propriétaire. L’Algérie a toujours eu ses habitants originels lesquels en étaient les propriétaires imprescriptibles, même si les vicissitudes de l’Histoire ont fait qu’ils furent parfois dépossédés par la force et illégalement expropriés. L’identité d’un peuple étant, ainsi que l’observe Amin Malouf, ce qui différencie ce peuple des autres peuples, celle du peuple algérien d’aujourd’hui, s’est forgée au fil des siècles autour de deux ou trois éléments constitutifs de base, dont l’ethnie, la religion et la langue. On retrouve, il est vrai, ces mêmes éléments identitaires chez les peuples voisins, tunisien et marocain en particulier. Ce qui fait la différence non seulement entre nous et eux, mais aussi entre eux-mêmes et explique qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres, c’est l’existence chez chacun de ces peuples d’un profond sentiment d’appartenance à leur pays — on peut dire aussi à leur patrie — tout à fait distinct et séparé du pays et la patrie des autres peuples. L’identité de l’Algérien s’étant cristallisée autour des trois éléments cités ci-dessus, la prise de conscience d’appartenir à la patrie a consolidé et cimenté cette identité nationale. Nous appartenons tous, que nous soyons pris individuellement ou collectivement, à notre patrie. C’est bien, en effet, l’individu qui appartient à la patrie et non la patrie, bien commun par définition, qui appartient à l’individu. Il y a dans cette idée que l’identité est consubstantielle à la patrie quelque chose qui participe du «jus soli» ou droit du sol, concept essentiel du droit de la nationalité.
Il y a aussi un autre fait qu’il convient d’acter : les envahisseurs et les occupants étrangers se sont tous, sans exception aucune, émerveillés devant la beauté des paysages de l’Algérie, l’harmonie de ses reliefs, la douceur de son climat, le bleu sans pareil de son ciel et la fertilité de son sol. L’Algérie fut le grenier à blé de Rome, nous enseignent les livres d’histoire. Pour les colons français, elle fut un Eldorado, voire même l’éden sur Terre ; beaucoup de Français sont encore pleins de «nostalgérie», pour reprendre ce mot-valise, néologisme inventé par Henry de Montherlant.
La grande chance de l’Algérie reste cependant la présence à profusion dans son sous-sol du pétrole et du gaz. Ces deux sources d’énergie ont ouvert à l’Algérie la voie royale vers un développement économique et social rapide, équilibré et général. Hélas, force est de constater que malgré tous les plans de développement mis en œuvre depuis 45 ans — on compte une douzaine de plans pluriannuels et de programmes spéciaux — et les sommes astronomiques dépensées pour l’investissement, l’Algérie n’est encore ni un pays industriel ni un pays agricole. Pire, elle ne figure même pas dans la liste des pays émergents. Elle reste un pays «mono-producteur» et «mono-exportateur» d’hydrocarbures, qui importe tout, si bien qu’au moindre «choc pétrolier», c’est tout l’Etat qui vacille et c’est le peuple qui doit serrer la ceinture. La découverte d’un gaz non conventionnel, dit gaz de schiste, agite depuis quelques mois les autorités qui brûlent d’impatience de passer à l’exploitation de cette nouvelle manne dont on espère qu’elle permettra de renflouer les caisses. Ces mêmes autorités seraient cependant en train de consulter quelques oracles étrangers sur la question de savoir si ce gaz de schiste est exploitable sans risque pour les populations locales et sans trop de dégâts environnementaux.
Les Algériens ne veulent pas en effet être de nouveau les cobayes d’expériences dangereuses. Ils le furent lors des essais nucléaires de Reggane, dont ils portent encore les stigmates et ils en gardent un mauvais souvenir. Espérons que les experts en gaz de schiste consultés n’ont aucun fil à la patte et qu’ils conseilleront l’Algérie honnêtement, ou tout au moins objectivement. On croit savoir que nos autorités chercheraient aussi à s’assurer que l’exploitation du gaz de schiste sera, en tout état de cause, rentable.
Le pétrole et le gaz, cette manne aussi divine qu’«al menna wa es-selwa» des Ecritures Saintes en diffère cependant de façon fondamentale car elle ne nous tombe pas du ciel, toute cuite et prête à la consommation. Cette manne-là provient du sous-sol qu’il faut forer de plus en plus profondément, ce qui exige beaucoup de capitaux, des investissements coûteux, des efforts et du travail. Mais à propos du travail, n’est-il pas dit dans un célèbre conte philosophique qu’«il éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ?» Il y est souligné en plus que l’homme n’a pas été créé pour la paresse et l’oisiveté, puisque le Créateur l’a très vite expulsé du paradis pour l’envoyer ici-bas où il doit gagner ses moyens de subsistance à la sueur de son front. Pour en revenir à la manne pétrolière et gazière, chacun sait qu’à peine extraite, celle-ci est illico presto exportée chez ceux qui nous la payent en dollars et en euros. Avec le temps et malgré leur foi en la Providence divine, mais à cause des cours erratiques des prix des hydrocarbures et des précédents chocs pétroliers, les Algériens préfèrent dire désormais «rente» plutôt que manne. Il est permis de penser que le choix du terme rente a été fait afin de marquer la différence qui existe entre ce qui provient du ciel, et qui est sacré, et ce qui est enfoui dans les entrailles de la terre, et qui est profane. Plus généralement, on pense que le terme de rente, mot technico-juridique non teinté de religiosité, a été introduit dans le vocabulaire courant par les économistes, même si certains hommes politiques et quelques religieux continuent de parler de manne divine aimant y voir là une sorte de préférence et de privilège accordés par Dieu aux Algériens ainsi inclus dans le club huppé des pays producteurs de pétrole. Notons aussi que l’Algérie a par ailleurs cette remarquable singularité de disposer d’une multitude d’économistes, tout en demeurant incapable, après plus d’un demi-siècle d’indépendance, de jeter les bases d’une économie nationale. L’Algérie a des économistes mais pas d’économie, oserais-je dire, en pastichant un philosophe du XVIIIe siècle qui, observant l’état sanitaire déplorable de la France d’alors, a écrit que ce pays «avait des médecins mais pas de médecine» ! Mais la rente est fluctuante et son niveau peut chuter très vite, dans des proportions catastrophiques.
Le comble est qu’on y peut pratiquement rien pour contrer ces phénomènes qui tiennent de phénomènes naturels ou de circonstances purement économiques (surproduction, sur-stockage, spéculation, récession), ou encore d’évènements politiques sur lesquels nous n’avons pas prise (tensions, conflits, guerres locales, révolutions…). C’est ainsi que le 6 juillet courant, on apprenait par voie de presse, que le prix du baril de pétrole avait chuté à moins de 58 $ à la Bourse de New York ! Les experts prétendent qu’il y a des raisons objectives à ce nouvel effondrement des prix mais aucun d’eux ne dit comment redresser la situation. Le fait est que les conditions sont à nouveau réunies pour que nos réserves en devises fondent comme neige au soleil, et que le pays s’enfonce dans la crise. Le scénario infernal que chacun connaît se met du reste irrésistiblement en place : pénuries, coups de frein à l’investissement, poussée du chômage, augmentation de la fiscalité, retour à l’endettement étranger, réduction des dépenses, remise en cause du soutien des prix, réduction des dépenses sociales, limitation des importations, hausse des prix, austérité, baisse du niveau de vie, mal-vie, mal-être. Cela devrait finir, sauf miracle, par de l’agitation sociale et par ce que nous craignons le plus, c’est-à-dire des dérapages. Certes, quand tout va bien, la rente est imposante ; elle représente des milliards de dollars. Mais comme chaque médaille a son envers, cette rente a ses défauts intrinsèques. En effet, la rente abondante pervertit les grands du pays et les rend sensibles au lucre, au luxe et enclins aux dépenses somptuaires et à la prodigalité. Les coûts des projets passent du simple au double, et au triple, tout en traînant en longueur et en lenteur : on peut citer des centaines d’exemples. La rente a par ailleurs favorisé, au sein de la jeunesse, l’oisiveté et le farniente. La main-d’œuvre nationale, au demeurant remplacée dans les grands chantiers par une main-d’œuvre étrangère, s’est ramollie sous les effets conjugués du laxisme, des transferts sociaux et des droits acquis. La présence massive d’un prolétariat chinois ne choque plus personne, pas même l’UGTA dont la vocation est pourtant la défense des intérêts des prolétaires nationaux. Elle n’est point perçue par ce syndicat national ni par le ministère de l’Emploi ni peut-être par une bonne partie de la main-d’œuvre algérienne elle-même comme une invasion insupportable ou une concurrence étrangère illégale. Pour la plupart, cette situation est le signe que la coopération algéro-chinoise se porte bien ! Les Chinois, qui ne sont pas dupes, prononcent le sigle UGTA «ougta» avec ironie, et refuseraient, croit-on savoir, de considérer ce syndicat comme un partenaire crédible.
Devant la chute drastique de nos recettes en devises, le gouvernement, pour rassurer la population sur la capacité de l’Algérie de se créer de nouvelles recettes, a annoncé qu’il existait de fabuleux filons d’or dans le Hoggar ainsi que de colossaux gisements de minerai de fer à Gara Djebilet. Si l’or du Hoggar est relativement facile à extraire, puisque la presse signale depuis quelques jours que des orpailleurs clandestins sont déjà sur place, la mise en exploitation du fer de Gara Djebilet, ainsi que son transport vers les ports du nord du pays posent de sérieux problèmes en termes d’infrastructures, de distance et de coût. Il y a en effet quelques ombres dans ce tableau idyllique des potentialités minières qu’on nous annonce. Gara Djebilet se situe à environ 2 000 km d’Alger ! Une étude réalisée en 1952 par l’ingénieur des mines Georges Matheron, intitulée «Le gisement de fer de Gara Djebilet» et publiée en mai 1955 par le Bureau des recherches minières d’Algérie (BRMA), soulignait déjà ce fait. On y lit en effet que le bassin minier de Gara Djebilet se trouve à environ 200 km de piste au sud de Tindouf. Or, sachant que Tindouf est à 1 744 km d’Alger, Gara Djebilet est donc à 1 944 km d’Alger. C’est plus que la distance qu’il y a entre Alger et Tamanrasset ou Alger et Bruxelles. Les études techniques et économiques seraient terminées, les calculs des coûts et les prévisions d’amortissement seraient connus.
Il reste à fixer la date du lancement de l’exploitation, arrêter les plannings de travail et la date probable des premières exportations du minerai. A partir de là, il va s’écouler quelques décennies, avant que les premières recettes provenant des exportations du minerai de fer de Gara Djebilet ne tombent dans les caisses de la Banque d’Algérie.
Conclusion : il y a trente ans, le peuple, brisant le cocon de l’illusion de la puissance dans lequel on le berçait depuis des décennies, s’est subitement trouvé confronté à sa plus grave crise économique. De ce mal pouvait naître un bien, à savoir la relance et le décollage économiques. Mais pour cela, il aurait fallu qu’en haut lieu, on fut persuadé, comme on l’enseignait partout, qu’il n’y a pas de décollage économique sans croissance, pas de croissance sans industrie et pas d’industrie sans une agriculture solide. Trente ans après, il faut se rendre à l’évidence, nous avons raté le train du développement économique, équilibré et cohérent. Mais n’oublions pas que si se tromper est humain, persévérer dans l’erreur est diabolique.
Z. S.

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