Mercredi 5 août 2015
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Chronique du jour : TENDANCES
Digressions d’un juillettiste


Youcef Merahi
[email protected]
Il y a bien quelques années que je n’ai pas mis le nez en dehors des frontières dialna. Je vais truffer ce texte, exprès, de daridja pour mettre mon grain de sel, n’en déplaise aux puristes de la langue, de tout bord. J’ai eu mon visa, à sorties multiples, s’il vous plaît. J’ai fixé la date de départ. Et j’ai tenté l’aventure de l’avion, vous savez, ce machin «tuboïdal» qui grimpe à près de 9 000 mètres d’altitude, volant à plus de 800 kilomètres par heure, et qui me donne des sueurs froides. Oui, je suis comme ça ! Je stresse quand je n’ai pas la maîtrise des événements. Je vois d’ici certains faire la risette devant ces propos. Que voulez-vous, l’altitude me fait flipper. Et l’avion suscite en moi des insomnies quelques jours avant le décollage. De plus, je suis chiffonné à l’aller comme au retour. Mais enfin, la compagnie aérienne (je ne vais pas la citer, je veux bien, mais publicité donne lieu à paiement, voilà !) qui m’a transporté, rassurez-vous, je n’étais pas seul, je n’ai pas les moyens de m’offrir un jet privé, a bien fait les choses : pas de retard à Dar-el-Beïda, un déjeuner correct, des hôtesses souriantes et un atterrissage en souplesse. Eh oui, ya sidi, les voyages forment même la vieillesse ! Ici, dans cette région de volcans, volcans aujourd’hui éteints, heureusement, un vers de l’illustre poète dialna, Lounis Aït Menguellet, me revient en mémoire. Qui dit ceci : «Ici, même les arbres ont de l’éducation.» En effet, c’est le cas ! Je n’ai pas retrouvé, auprès des conducteurs, les klaxons intempestifs des rues d’Alger et d’ailleurs, ni les dépassements à droite où les voitures se frôlent dangereusement, ni les regards courroucés, ni les invectives et autres bras d’honneur. F’ l’bled, conduire est une aventure digne de Harrison Ford. C’est du Stars War, à l’algérienne. «Que la force soit avec toi», sinon, tu coules ya Mouh ! Du reste, ici, on peut se permettre de posséder un «bagnoul», sans avertisseur sonore. Il est inutile, ya h’bibna. Chacun respecte sa ligne de conduite et les rues ne sont pas encombrées. La priorité est à droite, comme elle est à gauche. Laisse-toi guider par la bonne conduite : tu iras, sans encombre, jusqu’à destination. J’ai parlé des arbres qui ont de l’éducation. Est-il vrai, tout ça ? Kiskici ? Les arbres, ici, sont alignés, droits dans leurs bottes, comme des militaires en parade. Il n’y a qu’à se mettre en tête de file, goudam eddalil, ceux qui ont fait l’armée comprendront, il n’est pas question pour l’œil de voir un arbre qui n’est pas sur la ligne. C’est un homme de base ; pardon, un arbre de base. Puis, il y a la même essence d’arbre. Du platane ? Il y aura du platane jusqu’à la fin de la série. F’l’bled, kouar wa êti laêwer ! Chez nous, on met en terre un laurier rose. Plus loin, un olivier. Entre les deux, un peuplier. Et vas-y que je te pousse ! On n’aime pas l’ordre. Ni la symétrie. On aime laêwedj ! Quand ce n’est pas une diarrhée de palmiers, de ronds-points ou de trémies à la noix, ben, il n’y aura rien. Un terrain vague en attente d’un suicide ! Les fleurs, surtout pas. On n’aime pas les fleurs. On les cueille. Puis on les écrase. Ici, attendez, j’ouvre une parenthèse : je ne me plains pas, je fais juste un constat amer, mais un constat tout de même, puis vous avez dû le faire aussi, ya chatrine, c’est-à-dire fi frança, je vois des fleurs partout. Je n’ai pas encore vu une main chapardeuse se tendre et couper une fleur. Des fleurs ? En veux-tu, en voilà ! J’ai vu des pots de fleurs accrochés jusque sur des pylônes électriques. Wallah, c’est la vérité vraie ! Mais comment ils font pour arroser toutes ces fleurs ? Il y a tout de même comme une sécheresse qui touche même Faffa. Aâdjouba ! Zid b’zyada, ces fleurs sont toutes en fleurs. Qui brillent de mille couleurs. Et j’imagine de mille aromes. Je suis venu faire du tourisme, ici. J’en ai fait. Un peu, tout de même. Wallah, je suis tombé en exotisme. Dans les forêts avoisinantes à la ville, il y a un monde fou. Barbecue, ici. Randonnée, par-ci. Visite des volcans, à côté. Je n’ai pas rencontré d’incivilités. Chacun respecte sa place dans la queue. Chacun queute gentiment. Chacun attend son tour patiemment. Sans les nerfs. Ni les bousculades. Tout est pesé, calculé, emballé et vendu. A un moment donné, je me suis dit : cette route, au milieu de la forêt, me rappelle Yakouren. Mais sans les canettes de bière, et autres saletés, qui parsèment nos routes. Tiens, ce lac, en hauteur, me rappelle Taksebt. Mais sans les ordures, et autres canettes de bière, qui jonchent le périmètre. Kiskici, ya Mouhend-Akli ? C’est simple : l’Algérien n’a pas intégré dans son GPS la notion de la gestion du bien commun. Tout ce qui est en dehors de son chez-soi relève du beylik. C’est-à-dire khatih ! Taê dewla ! Je bois et je jette la canette ou la bouteille dans le fossé. Et alors ? Wech dekhlek, ya kho ! Melk babek ? Je jette où je veux. Je sors la poubelle, plutôt le sachet de poubelle. Je jette juste derrière le pylône électrique du quartier. Et alors ? Ça te regarde ? Occupe-toi de tes propres ordures ménagères, ya ben âmi ! L’baladia jami terfed lewsekh, yakhi mir, yakhi ! Que veux-tu ? Je les mets dans mon estomac ? Pour les puristes de la langue, je tente un calque. Et hop, le sachet rejoint la grande tribu des sachets en plastique qui retiennent difficilement leur contenu. Qui s’étale sur le trottoir comme un vomi. Ici, on est très loin devant. On est au tri sélectif : le verre wehdu, le papier et autres cartons wehed’houm, et le reste peut servir de compost. Je mets un bémol : je ne suis pas plus algérien que les autres, ni meilleur conducteur, ni plus poli, ni plus éduqué, ni… ni… ni… J’engage un monologue. Surtout qu’on ne se méprenne pas sur mon compte. Je ne suis ni meilleur ni pire que les autres. Alors, pardon d’avance ! Hacha, ya kho ! Je suis tenu de faire ce constat. Chaque Algérien le fait régulièrement. Mais on ne s’y met pas, du tout. On laisse faire. Puis, on tombe dans la haine de soi. Comme je le fais dans cette chronique. On a honte de se regarder dans le miroir, ni de se comparer aux autres, ni de bouger le petit doigt, ni de proposer des initiatives, ni de tenter la propreté. Certains s’essayent, ici et là, en Algérie. Comme à Zoubga. Ou à Iguersafène. Je saute, peut-être, du coq à l’âne. C’est quoi cette histoire de daridja ? C’est de l’officiel ? Ou un canular. Les réseaux sociaux se déchaînent. Les pour. Les contre. Les je-m’en-foutistes. La daridja, on la pratique au quotidien. C’est la langue nationale première. Qu’on le veuille ou pas. Qu’elle soit enseignée à l’école, où est le problème ? Langue impure ? Dialecte ? Patois ? Sous-langue ? Lie de la fousha ? Et alors ? C’est bien cette langue que nous parlons au quotidien. Je me vois mal demander mon pain, en fousha, à mon boulanger. Ou de l’essence au pompiste de Naftal. Ou expliquer ma migraine à mon toubib préféré, en fousha. Certains le peuvent, grand bien leur fasse ! On est le produit de son école, n’est-ce pas ? Et l’école algérienne n’a plus le niveau. La ministre, hadik l’fehla, ne cesse de le proclamer. A moins que je prenne mes illusions pour de la réalité. L’mouhim yal khawa, on a oublié tamazight-nni. Celle-ci est censée être dans l’école algérienne depuis 1995. Or, elle ne fait que regarder par le trou de serrure ce qui se passe dans la grande famille de l’éducation nationale (sic !) Elle est orpheline, sans statut, sans tuteur et sans perspective. Puis, on accable le pauvre HCA ! Tiens, on parle de 20 wilayas pour recevoir cet enseignement. Quelle gageure ! Je mets au défi le MEN de revenir à l’origine de cette matière, c’est-à-dire à 16 wilayas. Et on vient nous barber avec l’arabe dialectal. Oui, il a sa place. Et puis ? Où est le fil d’Ariane ? Cela nous mènera vers quel énième cul-de-sac ? Posons les problèmes comme il se doit : quelle est la place de l’enseignement des langues maternelles en Algérie, avec comme premier souci celui de tamazight ? Comment redéfinir l’échelle des valeurs de notre enseignement ? Quel devrait être son contenu ? Comment remédier à la baisse des niveaux ? Comment rééquilibrer les régions pour disposer d’un enseignement semblable, et par là rééquilibrer les niveaux ? Soulever une polémique sur un probable enseignement de la daridja relève de chahut», mais aussi d’un manque d’horizon pour le MEN, il faut le reconnaître. Il y a plus urgent à régler dans l’éducation nationale que de proposer cet enseignement. La situation est catastrophique qu’il faut une refonte généralisée. Le replâtrage n’augure rien de bon. On l’a vu précédemment avec les différents ministres qui ont fait beaucoup plus dans l’idéologie que de pédagogie. Ne tombez pas dans ce travers, Madame la Ministre ! Restons dans la simplicité et le réalisable ! Faites en sorte que notre école fasse de nos enfants les citoyens de demain. Un citoyen ! Pas des zombies ! Pas des décérébrés ! Pas des demandeurs de visa ! Pas des harraga ! Pas des analphabètes trilingues ! Je veux bien de la daridja, moi. J’ai mis mon grain de sel. Je voulais savourer mon exotisme, ici, fi frança, voir ce que la culture peut faire de bien pour le citoyen et la ville, se frotter à l’ordre (il n’a pas le même sens que chez nous qui signifie contrainte, ici dialogue et concertation), contempler le Beau dans toute son étendue, toucher du doigt la propreté, insister du regard sur la citoyenneté et marcher sereinement sur un bout de trottoir, bien commun, de tous, sans bousculade ni récrimination. J’ai vu ces Français un livre à la main, dans les transports publics, les terrasses de café, sur pelouses des parcs… C’est quoi ça ? L’Algérie, tout de même, me manque ! Je propose, sans s’mir, cette pensée de Fella : «En Algérie, ils voulaient faire de nous des clones résignés de la pensée unique et nous sommes devenus des clowns agités de la pensée multiple.»
Y. M.

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