Dimanche 13 septembre 2015
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Contribution : Pour Aylan
H’chouma, honte, shame et vergogna à l’humanité !


Par Abdelkader Leklek
Aylan, Chenou, ou bien Kurdi, qu’importe, mais c’était le prénom que des parents, un jour d’extrême bonheur, il y a trois ans de cela, avaient donné au petit corps du garçonnet, habillé en bleu, blanc, rouge, emblème de tous ces pays, charlatans et syndics de démocratie au rabais, que la mer en colère avait rejeté sur une plage de la station balnéaire turque de Bodrum, pour rappeler aux humains de quoi ils sont encore capables. Ou encore en mesure de laisser faire.
Les faits sont là, rendus par l’image d’une façon frontale ; quand bien même, par pudeur et par décence, les télés du monde, acculées par une culpabilisation généralisée, et aussi pour se dédouaner, avaient floutés. Ainsi, après tous les innommables malheurs qu’elle avait eu à subir, l’humanité demeure encore cupide, égoïste, avaricieuse, raide et humainement lilliputienne. La force de cette image du corps menu d’Aylan, balloté par le déferlement du rouleau incessant des vagues de «Dame Mare Nostrum», notre mer, fera-t-elle déplacer les limites de l’empathie, pour que les hommes ressentent enfin ce à quoi sont soumis d’autres hommes, par la folie de leurs semblables, sans avoir rien demandé ? Cette indifférence par la richesse réduirait-elle les humains à n’avoir ni douleur, ni mal, ni peine, ni embarras, ni gêne, encore moins de malaise et de confusion, face aux malheurs humains, pour être heureux ? Quelle misère de l’esprit humain quand le grippe-sou s’érige en mode de vie cardinal ! Il est à craindre, si ce n’est déjà fait, que cette incapacité à sentir et à comprendre l’autre, le plus proche, comme celui qui manifeste et exhale l’ailleurs, à cause de l’opulence, déshumanise ! Il n’est pas dans mon propos, ici, de réinventer les humanismes, ce développement des qualités essentielles de l'être humain.
Cette noble propension à accepter la communauté de destin de la condition humaine. Cependant, ces engagements doivent en tout état de cause être adaptés aux conséquences induites par la mondialisation de l’économie, entendue par les décideurs du moment, ceux qui possèdent les capitaux, comme uniquement la financiarisation des relations humaines ; où celui qui a un sou vaudra uniquement un sou. Quant à ceux qui ne possèdent rien, ceux justement qui prennent la mer et tous les autres damnés de la terre, le simple droit à l’existence leur est, par certains, contesté.
Et là, h’chouma à toute l’humanité ! Enfin, ce n’est pas une envie des humains de faire du mal, parce que chacun, pris isolément, répondra être solidaire des maudits. Mais c’est une indifférence nocive et contaminante, produit de l’enfermement sur soi, pour, croit-on, se protéger de la nocuité des malfamés malgré eux. Ce sont justement ces attitudes-là qui avaient fait le lit de tous les excès, de tous les abus et de la démesure dans toutes ses dimensions. Des hommes réduits à l’esclavage par d’autres hommes, les génocides et les ethnocides des peules d’Afrique, d’Amérique du Nord et du Sud, et d’Asie. Les occupations par le glaive et par le feu des espaces de vie appartenant à d’autres peuples. Avec comme point culminant en matière d’extrémismes, la colonisation de peuplement, qu’aura connue, à titre illustratif, l’Algérie, avec comme sinistres faits de guerre, les enfumades de femmes, de vieillards et d’enfants dans des grottes, et d’autres pogromes. Mais aussi l’extermination de populations entières, en Afrique du Sud et en Australie. Ce funeste et létal inventaire continue avec les guerres européennes auxquelles les jeunes des pays colonisés étaient contraints d’y prendre part, pour uniquement servir de chair à canon.
Les guerres impérialistes qui réduisirent des peuples entiers à l’état de sous-hommes. Les guerres de religion où les soi-disant vainqueurs étaient eux-mêmes des vaincus autant que les réels vaincus.
Les guerres idéologiques xénophobes, théorisant et consacrant la hiérarchie au sein de l’espèce humaine, graduée en races, des plus nobles à celles qui n’ont pas droit à la vie, avec comme apogée de ce totalitarisme, l’extermination, dans les camps de concentration nazis, des juifs, des tziganes et autres catégories jugées non conformes aux canons fascistes, comme les handicapés et les homosexuels. Tous ces jusqu’au-boutismes furent subis par des hommes par le fait d’autres hommes. Et à chacune de ces folies, il y a eu des déplacements de populations avec tous les dommages possibles et imaginables, physiques, psychologiques, moraux et maints traumas. Des populations entières furent forcées de changer de géographie, ce qui impliqua pour elles un changement forcé dans leurs histoires. Et comme l’Histoire, même avec un cours différent, des acteurs et des protagonistes distincts, se répète et que les mêmes causes produisent fatalement les mêmes conséquences, la boucle est ainsi bouclée.
Et si, aujourd’hui, l’Europe retrouve ses reflexes individualistes, s’enferme et craint d’être envahie, ce n’est sûrement pas la faute de ceux dont elle a peur, et qu’elle nomme par euphémisme : les migrants. Effectivement, si les Américains et tous leurs hétéroclites alliés n’étaient pas allés guerroyer en Irak sous le fallacieux prétexte que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. S’ils n’avaient mis le feu aux poudres en Syrie, pour renforcer Israël et garantir pour des années la sécurité de l’Etat sioniste. Si les Français n’étaient pas allés déstabiliser la Libye, avec des effets d’entraînements dommageables pour toute la sous-région, avec comme point nodal la déstabilisation de la Tunisie.
L’exode n’aurait pas eu lieu, du moins pas avec cette ampleur. Selon beaucoup de sérieuses études sur les mouvements migratoires, aucune personne au monde, normalement constituée et bénéficiant chez elle du minimum vital, ne choisira l’instabilité, le déracinement et des lendemains incertains, en partant à l’aventure, avec femme et enfants. Aylan Chenou Kurdi n’avait rien fait, ni rien choisi, pour être cruellement noyé et rejeté par la mer.
Chacun comprendra, selon la langue qu’il maîtrise, mon exclamation de présentation, car à ce niveau nous sommes tous concernés. Mais les seuls responsables sont ceux qui n’ont pas encore compris, malgré les siècles des lumières, que la violence, dans toutes ses formes, ne règle aucun problème humain. Au contraire, elle devient la source de régénérescence de tous les malheurs du genre humain. Dans le cas d’espèce, il s’agit d’exode, c’est-à-dire un départ massif à cause d’un cataclysme naturel, d’une guerre, d’une invasion, etc., disent les dictionnaires de la langue française. Mais il n’y a pas que le cas du petit corps d’enfant rendu par la mer comme une raclée à la face de l’humanité. Avant cela, il y a eu ce camion de la honte venu de Hongrie et abandonné sur une autoroute autrichienne, où s’entassaient 71 corps sans vie de personnes mortes asphyxiées, par la rapacité des vendeurs de la mort qui ne reculent devant rien pour gagner de l’argent.
Par ailleurs, le petit cimetière de l’île italienne de Lampedusa regorge de tombes anonymes de gens venus par la mer à la recherche de l’eldorado européen, hélas engloutis par les flots. Le 3 octobre 2013, un navire transportant 500 de ces infortunées personnes fuyant les affres de la guerre coula et il y eut 300 morts, hommes, femmes et enfants. Ce bilan macabre vite oublié n’a rien à envier à une compatibilité de chiffres lugubres des sinistres de guerres. Alors après toutes ces tragédies, les dirigeants des pays européens de destination changeront-ils leur perception de ce problème humain ? En attendant, ils discutent de quotas d’accueil. Quelle conception pour un droit humain réduit à un ratio ! Et encore, ils ne sont pas près de s’entendre. Les comptabilités d’épicier, des dirigeants de l’espace Schengen, n’en finissent finalement pas d’accentuer la fragilité et l’impuissance de ces parias. Est-ce culturel chez ces gens-là ? La régression de l’esprit humain ne connaîtrait-elle pas de fin, malgré tout ce que l’humanité a enduré comme malheurs ? Effectivement, que font les pays qui avaient mis le feu aux poudres en Irak, en Syrie, en Lybie, en Tunisie, dans les pays subsahariens et ailleurs aussi ? Quelle est leur stratégie pour mettre fin, dans le cadre de leur coalition, aux exactions et à l’entreprise de la terre brûlée entamée par les hordes du pseudo Etat islamique ? Faudrait-il après cet exode, causé par la responsabilité des pays occidentaux, qui déstabilise toute une région du monde, pour des raisons de mainmise sur les gisements pétroliers, d’une part, et de l’autre de repositionnement géostratégique pour les protéger, à n’importe quel prix, repenser les rapports de l’homme à la religion, à la culture, à l’histoire, à la politique, aux richesses naturelles matérielles et immatérielles, etc. ? Oui, mais selon quelles grilles d’analyse le ferait-on ? Celles des plus forts économiquement et militairement, pour être des pyromanes quand ils le désirent ? Ou bien selon celles des hommes et des femmes humbles, intelligents et forts de ce qu’ils possèdent pour accepter de le partager avec tous les humains ? Après tant de pénibles et douloureuses épreuves multidimensionnelles, le monde de la dignité humaine reste-t-il à fonder ? Qu’il est encore long le chemin, malgré des millions de cadavres, que la terre a ensevelis pour ce faire ! Quant à la mer... Si le destin terminal de l’homme est certainement la mort ; avant ce rendez-vous ultime, il y a toute la vie. Entre ces deux espaces, les hommes ont-ils opté définitivement pour la guerre éternelle pour se prouver qu’ils existent ?
En attendant, faudrait-il céder au désenchantement, ou bien arrêter de subir toutes les stratégies liberticides qu’échafaudent ceux qui n’envisagent les relations humaines que sous le prisme de la financiarisation de tous les liens entre êtres humains ? Projet titanesque, puisque flirtant quasiment avec le mythe. Par où commencer ? Avec qui le faire ? Sur quels compromis «fraterniser» ? Avec quels moyens l’entreprendre dans ce monde où les écarts entre les riches et les pauvres se creusent davantage chaque seconde ? Le premier écueil sera déjà la complexification du monde à venir qui se peuple toujours un peu plus, mais pas dans les zones de l’opulence, d’où l’inévitable conflit pour la survie, qui entraînera fatalement des déplacements de populations en quête de cieux cléments.
Ce phénomène sera intensifié par le réchauffement climatique, la submersion des terres par les eaux des mers, la raréfaction des ressources hydriques, les fragilisations environnementales et les diverses pollutions... Ce scénario autant pessimiste qu’il soit n’est pas une simple vue de l’esprit. Cependant, si justement cet esprit humain voulait, et là encore une autre œuvre herculéenne, car comment concilier diverses hétérogénéités et moult dissemblances culturelles, cultuelles, philosophiques et j’en passe et des meilleurs, qui font par ailleurs la diversité du monde et le rendent agréable, animé et vivant, pour arriver à un minimum commun, qui servirait de socle de départ ?
C’est à l’esprit humain de décider, comme le dit le philosophe Paul Ricœur, que je prends ici la liberté de paraphraser : «De mourir (ou vivre, ndlr) pour ses idées ou pour ses intérêts.» C’est ce programme-là mis en œuvre par les hommes et les femmes du monde, qui prémunira tous les Aylan de mourir noyés en voulant simplement vivre.
En attendant, rien n’effacera la honte qui a enveloppé l’humanité, quand bien même ceux par la faute de qui ce malheur s’est produit essaient depuis de se racheter en recevant chez eux d’autres Aylan et leurs familles. Messieurs dames, le mal est fait. Faites-en un ressort pour un monde simplement humain, prêt à se regarder dans la glace sans rougir.
A. L.

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