Dimanche 18 octobre 2015
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Tassadit Mandi, actrice


Par Arezki Metref
[email protected]

Par l’un de ces préjugés non moins imbécile que la plupart des préjugés, j’ai perdu le goût pour le cinéma français. Hormis celui de la Nouvelle Vague. Truffaut, Godard, Rohmer, Varda, Rivette, Chabrol… Le reste ? Je n’y trouve pas mon trip, voilà tout ! Et ça, ça ne s’explique pas, ne se justifie pas, ne se discute pas.
C’est donc – mea-culpa — avec une certaine indifférence que j’ai lu çà et là que le film de Samuel Benchetrit tiré de ses Chroniques de l’asphalte était sorti. Son titre : Asphalte. Je me suis dit, voilà encore un énième film sur la banlieue ! En dehors des caricatures, poncifs et autres clichés, que peut-on encore dire sur la banlieue ? Déglingue, violence, naufrage, désespérance… La litanie. Ça tourne en rond !
Puis voilà que, zappant sur France 2, je tombe par hasard sur l’émission de nuit de Laurent Ruquier, «On n’est pas couché».
J’y surprends les Benchetrit, père et fils. Ruquier lui-même, le grand pape du talk-show, et ses cardinaux Léa Salamé et Yann Moix, tressaient des lauriers à n’en plus finir à Benchetrit.
Pour autant, cela ne suffit guère à dissiper mes préventions car bien que téléspectateur épisodique, je n’en remarquai pas moins la connivence d’une poignée de types qui quadrillent le paysage audiovisuel français. Ils s’auto-congratulent à qui mieux mieux, se renvoient l’ascenseur jamais en panne, s’invitent les uns, les autres, se jettent des fleurs et parfois jouent à ne pas être d’accord. Jusque-là donc, j’ai pensé, face aux louanges qui encensaient Benchetrit, c’est raccord. On est dans cet innocent copinage qu’à la télé on nomme professionnalisme. Pas méchant…
Puis quelqu’un évoqua avec enthousiasme le casting. Isabelle Huppert à contre-emploi ? Formidable de retenue. Jules Benchetrit, ado en mal d'amour maternel ? Formidable. Gustave Kervern en ringard romantique ? Formidable. Valeria Bruni-Tedeschi en infirmière de nuit looseuse ? Formidable. Michael Pitt en cosmonaute de la NASA échoué dans un plat de couscous ? Formidable. Et Tassadit Mandi ? Là, doublement formidable.
N’est-elle pas d’At Yani et même d’Agouni-Ahmed, Tassadit, tout comme votre serviteur ?
Mon chauvinisme villageois se réveilla in petto. Je me suis consolé en me souvenant qu’Abdelhamid Benzine lui-même, grand internationaliste devant l’Eternel, s’était laissé un jour aller à la faiblesse de clamer que Zinedine Zidane venait d’un village à côté du sien.
Le fait est que, dès que j’ai entendu ce dithyrambe à l’égard de Tassadit Mandi, je décidai d’aller voir le film. Et je n’allais pas le regretter. Non !
Asphalte, c’est un regard un brin décalé sur des épaves sauvées par la tendresse. Les pires clichés, et il y en a quelques-uns, sont dilués dans un grand bain de douceur et d’humanité. Un film touché par la grâce. Trois couples improbables trouvent une sorte de rédemption par l’amour dans cet immeuble sordide qui ressemble un peu à l’arche de Noé.
Mais ce n’est pas du film dont je veux causer ici. C’est de Tassadit Mandi. Elle joue remarquablement le rôle de Madame Hamida, une mère kabyle qui accueille ce cosmonaute américain dont la capsule a atterri sur le toit de l’immeuble. Dans l’attente que la NASA le récupère, elle lui prête la chambre de son fils et son maillot de foot de l’OM. Où donc est son fils ? Je vous le donne en mille. Où pourrait bien être un jeune immigré de banlieue sinon en taule ?
Bien entendu, sitôt après avoir vu le film, je me suis précipité sur les critiques pour savoir ce qu’ils disaient d’elle. Unanimité des louanges : formidable, magnifique, merveilleuse, délicieuse… Et là, j’ai pensé : mais comment une fille d’Agouni-Ahmed en est-elle venue à monter les marches du Festival de Cannes ?
Le virus du théâtre, Tassadit l’a chopé à l’école des sœurs blanches d’Aït Larbaâ, une fin d’année scolaire où, avec les copines, elles avaient monté Les 4 saisons de Vivaldi. «Je jouais le soleil», se souvient-elle.
Et elle ajoute : «C’est chez les sœurs blanches que j’ai tout appris . Elle insiste : «Il faut l’écrire.» Après le bac, elle est admise à l’Ecole Normale de Ben-Aknoun d’où elle sortira avec un diplôme d’enseignante. La voilà professeur au collège Larbi-Mezani de Taourirt-Mimoun, chez elle à At Yani.
Sans doute y serait-elle encore si un événement majeur n’avait tout bouleversé. Sa mère décède et Tassadit rejoint son père à Colombes en France. Nous sommes au début des années 1970. Elle a 20 ans. Elle s’inscrit en lettres modernes à la Sorbonne. Elle y décroche une maîtrise de lettres et enseigne le français à des étrangers. Depuis Vivaldi, le démon du théâtre la tenaille mais, en souvenir de sa grand-mère, elle en fait en Kabyle. Elle rejoint la troupe qui, autour de Mohya, monte Molière et Brecht en tamazight. C’était au siège de l’actuelle ACB à Ménilmontant (Paris 20).
Elle enseigne donc, un pied dans le théâtre, le cœur dans le cinéma. Un jour de 1992, elle demande à l’un de ses voisins qui travaille dans le cinéma de l’emmener sur un lieu de tournage. «J’étais même prête à faire le ménage sur le plateau pour pouvoir y assister», précise-t-elle.
La voici sur le tournage de La Crise Coline Serreau avec Patrick Timsit et Vincent Lindon. Eh bien elle est prise ! Aujourd’hui, elle en convient : «J’ai eu la chance de rentrer dans le cinéma par la grande porte.»
Dès lors, les rôles s’enchaînent. Elle décide de quitter l’enseignement et de prendre un agent. «Et depuis, ça marche», me dit-elle.
Parmi la quinzaine de films tournés depuis, on notera Le Plus beau métier du monde de Gérard Lauzier en 1996, Vivre me tue de J.P. Sinapi en 2002, Les Invincibles de Frederic Berthe en 2013, et Dheepan de Jacques Audiard en 2015.
Son rôle dans la série de téléfilms Aïcha de Yamina Benguigui entre 2008 et 2011, lui donne de la visibilité. Elle joue aux côtés de Gérard Depardieu, Vincent Lindon, Patrick Timsit, Daniel Prévost, etc. Sa participation à la série culte Plus belle la vie la consacrera au petit écran. Et puis un jour, elle passe avec succès le casting d’Asphalte. Elle n’aurait jamais imaginé que cela puisse la mener aussi loin.
Instruite, puisqu’elle est prof de français, cultivée, Tassadit joue avec beaucoup de vérité des rôles de femmes simples et illettrées. A propos de lettres, cette amoureuse de la poésie qui admire Rimbaud et Verlaine taquine elle-même la muse lorsque la nostalgie de son village natal la submerge. C’est le cas dans ce Sonnet pour le Djurdjura écrit il y a une vingtaine d’années :
«(…) Et moi petite fille de Grande Kabylie (à Ath Yenni)/ Je serai plus heureuse que les filles de Paris/ Qui se promènent le soir sur les Champs-Elysées/Moi j’irai pieds nus par les chemins, les sentiers/Pour aller dire bonjour à ma douce pauvreté/ Qui a semé en moi mille graines de liberté.»
Je lui ai demandé quelle était son actrice préférée. Elle me répond : Marylin Monroe.
A. M.

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