Lundi 26 octobre 2015
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Contribution : Pourquoi le Nobel est-il allé aux Tunisiens ?

Par Abdelkader Leklek
Le Nobel, cette récompense autant recherchée que décriée, demeure dans sa crédibilité équivoque.
Le crédit dont est censé bénéficier ce prix avait été à maintes fois et pour moult raisons ébréché. Des craquelures garnissent son contour. Oui, car pourquoi voulez-vous que cinq personnes, quels que soient leurs qualités, leurs capacités, leurs compétences, leur probité et autres attributs humains, décident-elles, à partir d’un salon feutré, niché dans le froid nordique, de récompenser une ou plusieurs personnes, sinon une ou des institutions, ayant produit une contribution majeure pour la paix dans le monde ?
C’est-à-dire cinq personnes qui décideraient, à partir d’une grille d’évaluation qui leur est propre, à la place de 7 milliards d’êtres humains, dont les 80% n’ont pas accès à la paix, sinon à une paix boiteuse et inachevée. Une paix souffrant de plusieurs tares et lestée encore d’autres lourds carcans. Ensuite, si à certaines occasions, ce prix avait fait mouche, en gratifiant des personnalités et des organisations, il avait aussi péché par trop de parades marquées : m’as-tu vu ? Ainsi, comment justifier que cette distinction, si tant elle l’est toujours, aille à Barack Obama, pour ses efforts extraordinaires afin de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ? Pour le moins, ce fut fait dans la précipitation.
Le 20 janvier 2009, le premier président noir de l’histoire des Etats-Unis prêtait serment, et le 9 octobre de la même année, il recevait cet honneur. Sans entrer dans d’autres détails, il y a, là, pour le moins, un anachronisme, ce mot qui ne possède pas de terme équivalent en langue arabe, sinon par une périphrase, nous dit l’historien de la pensée islamique et créateur de l’islamologie appliquée, Mohamed Arkoun.
Comment demeurer crédible et persuader l’humanité tout entière du bon choix pour récompenser la paix et la coopération entre les peuples, quand le récipiendaire n’avait pas encore eu le temps de chauffer son siège du bureau Ovale? Et également quand il est arrivé à une encablure de la fin de son mandat qui aura duré huit ans.
Il n’y a qu’à examiner l’état dans lequel se trouvent la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples. Et ce qui se passe aujourd’hui en Palestine en est une illustration parlante. Mais au-delà de ces contresens, l’attribution du prix Nobel de la paix au Quartet tunisien est d’une autre saveur, j’allais dire d’un autre piquant. Oui, car l’exploit n’est pas près d’être reproduit dans la sphère politico-culturelle arabophone. De quoi s’agit-il en fait ? D’une prouesse historique dont l’élément moteur fut la société civile et pas les partis politiques, encore moins tout ce qui se réclame de l’institutionnel tunisien.
Au plus fort de la crise, tous ces politiciens en panne de solutions menaient la Tunisie post-révolte vers un blocage dont les conséquences auraient été particulièrement endurées par les Tunisiens d’en bas, ceux qui avaient justement fait fuir le généralissime résident du Palais de Carthage et sa régente de femme. Il s’était agi de recadrer les discussions sur la nouvelle Constitution du pays, qui allait tracer les contours et préciser les fondamentaux du futur projet de société du pays du Jasmin.
Le samedi 5 octobre 2013, après divers tractations, reports et revirements, l’Union générale tunisienne du travail, l’Union tunisienne de l’industrie du commerce et de l’artisanat, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et l’Ordre national des avocats de Tunisie, dénommés désormais le Quartet, par opposition à la troïka qui dirigeait le pays depuis les élections du 23 octobre 2011, avaient réussi à organiser la première réunion du dialogue national.
Cette assise tant attendue avait démarré le samedi 5 octobre à 9 heures au Palais des Congrès de Tunis en présence, d’une part, des trois leaders de la troïka, le président de la République par intérim Moncef Marzouki, le président de l’Assemblée nationale constituante, Mostefa Ben Jaâfar, et le premier ministre Ali Laârayedh. Et de l’autre, les quatre parrains de l’initiative et les représentants de 26 partis politiques. Toutefois, pour s’imprégner de l’ambiance qui avait prévalu en Tunisie et qui avait conduit à ce que des organisations tunisiennes, autres que les partis politiques, prennent une telle initiative pour le moins inédite sous ces cieux et bien d’autres dans la même sphère géographique, culturelle et civilisationnelle, un retour sur la chronologie des évènements donnera au lecteur plus de visibilité sur mon interrogation de présentation. Tout avait commencé le 25 juillet 2013, le jour de l’assassinat du leader du mouvement populaire et député Mohamed Brahmi.
C’était le deuxième assassinat exécuté en l’espace de six mois, visant une personnalité politique, par des terroristes islamistes tunisiens, après celui commis contre Chokri Belaïd, avocat et secrétaire général du Mouvement des patriotes démocrates, le 6 février 2013, avec la même arme à feu. Ce qui allait devenir le Quartet (UGTT, UTICA, LTDH et Onat) dénonça aussitôt l’assassinat de Mohamed Brahmi et décida de la suspension du dialogue national qui avait démarré en mai 2013. Par la suite, et le 30 juillet 2013, l’UGTT présentait une initiative de sortie de crise qui prévoyait la dissolution du gouvernement en place, et le choix sur fond de compromis d’une personnalité nationale indépendante qui se chargera de constituer un gouvernement formé de compétences nationales, dans un délai de sept jours.
Le 6 août 2013, le président de l’Assemblée nationale constituante, Mustapha Ben Jaâfar, annonçait la suspension des travaux de l’ANC jusqu’à l’ouverture d’un dialogue entre tous les acteurs politiques.
Le 22 août 2013, le mouvement Ennahdha, aux commandes du pays, accepte l’initiative de l’UGTT, envisageant, dès lors, la dissolution du gouvernement conduit par Ali Laârayedh et son remplacement par un gouvernement formé de compétences nationales avec le maintien de l’Assemblée nationale constituante jusqu’au 23 octobre 2013. Après cela, c’est-à-dire le 30 août 2013, les parrains du dialogue national annonçaient que la Troïka s’était engagée à accepter le principe de la démission du gouvernement. Cependant, le 31 août 2013, les partis de l’opposition soumettaient une nouvelle série de propositions au Quartet en réponse à la nouvelle initiative lancée par la Troïka. En réplique, le 4 septembre 2013, le Quartet annonce l’échec des négociations avec le Front du salut national sur ses propositions.
Revenant à la charge, le 10 septembre 2013, le Quartet propose une feuille de route pour relancer son initiative sur la base de la démission du gouvernement et de la reprise des travaux de l’Assemblée nationale constituante en présence de tous les élus. Et le 17 septembre 2013, les organisations parrainant le dialogue national présentaient un nouvel énoncé d’itinéraire, en trois points, en vue de la sortie de crise. Et ce ne sera que le 20 septembre 2013, qu’Ennahdha, qui tenait à conserver et à sauver son gouvernement, fit état de son adhésion à l’initiative du Quartet et de sa pleine disposition à entamer le dialogue national sans condition. Néanmoins, le 21 septembre 2013, le secrétaire général de l’UGTT, Houssine Abbaci, considérait que la réponse du mouvement islamiste En-nahdha à l’initiative du Quartet était restée, dans sa formulation, ambiguë, notamment en ce qui concerne l’acceptation de la démission du gouvernement selon les délais fixés. Ainsi et sans relâcher la pression pour faire revenir les protagonistes à de meilleures dispositions, notamment ceux d’Ennahdha, la commission administrative nationale de l’UGTT proclama l’organisation de mouvements de protestation à l’échelle régionale et sectorielle, en faveur de l’initiative du Quartet. Dès lors, le 26 septembre 2013, des marches pacifiques dans plusieurs régions du pays en faveur de l’initiative du Quartet furent organisées, et le 28 septembre 2013, le Quartet annonçait l’adhésion du mouvement Ennahdha à son initiative. Ce n’est qu’après tous ces rebondissements, que le 3 octobre 2013, l’UGTT avisait du démarrage, samedi 5 octobre 2013, du dialogue national, au Palais des congrès à Tunis. A la fin de cette première réunion, tous les présents, à savoir les 21 leaders des plus importantes organisations qui font le paysage politique tunisien, comme Hamma Hammami pour le Tarti des travailleurs ; Rached Ghannouchi pour le mouvement Ennahdha ; Béji Caïd Essebsi pour Nidaâ Tounès ; Kamel Morjane pour le parti Al-Moubadara ; Maya Jribi pour le Parti républicain ; Mohamed Hamdi pour l’Alliance démocratique Ettakatol ; Mouldi Riahi, et d’autres encore, s’étaient entendus sur l’essentiel. Pour tout cet aréopage, il fallait s’arranger et se mettre d’accord sur une démarche programme qui devait mener le pays vers la sortie de la crise dans laquelle il s’empêtrait et s’enfonçait chaque jour un peu plus. Ces perturbations multiformes touchaient tous les secteurs qui font la dynamique d’un pays. En plus de la crise politique, sévissaient une récession économique et beaucoup de dégâts dans les domaines de la création et de la production culturelle. Cette feuille de route comportait trois grands axes qui se déclinaient en diverses actions et mesures à entreprendre, pour que le pays redémarre. Parmi ces axes et celui sur lequel Ennahdha avait fait une fixette, et ne voulait rien lâcher, celui de la démission du gouvernement. Il fut aplani.
La nouvelle stratégie prévoyait désormais : premièrement, le parachèvement des travaux de l’Assemblée nationale constituante. Ce chapitre était ventilé en cinq points :
1- la reprise des travaux de l'Assemblée nationale constituante, appelée à achever l'examen des questions suivantes dans un délai qui ne devait pas dépasser quatre semaines à compter de la date de la première séance du dialogue national ;
2- le choix des membres de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) et l'installation de cette instance dans un délai d'une semaine ;
3- l'élaboration et la promulgation du code électoral dans un délai de deux semaines ;
4- la mise en place d'un calendrier fixant la date des prochaines élections, et ce, dans un délai de deux semaines à compter de la date de l'installation de l'ISIE ;
5- l'adoption de la nouvelle Constitution dans un délai maximum de quatre semaines en ayant recours à un comité d'experts pour accélérer les travaux de cette opération.
Deuxièmement, la formation du nouveau gouvernement. Cette section était répartie en trois phases :
1- parallèlement à la reprise des travaux de l'Assemblée nationale constituante, commenceront les concertations pour choisir une personnalité nationale indépendante chargée de former un nouveau gouvernement et dont le nom sera annoncé dans un délai d'une semaine. Les concertations qui seront menées par cette personnalité – M. Mehdi Jomaa, un ingénieur quinquagénaire, sans étiquette politique, fut alors choisi pour ce faire – devaient aboutir, dans un délai maximum de deux semaines, à la formation d'un nouveau gouvernement ;
2- le gouvernement de Ali Laârayedh devait obligatoirement présenter sa démission dans un délai maximum de trois semaines à compter de la date de démarrage de la première séance du dialogue national ;
3- la formation du nouveau gouvernement sera approuvée par l’Assemblée nationale constituante.
Troisièmement et enfin figurait le point consacré au dialogue national. Il prévoyait que les acteurs politiques s'engageaient à poursuivre le dialogue national parrainé par le Quartet en vue de parvenir à un consensus sur les points de litige qui entravaient le parachèvement et la réussite de la période de transition.
Pour la concrétisation de ce contenu de la feuille de route, une première réunion dite technique avait eu lieu le lundi 7 octobre 2013, pour en quelque sorte valider le règlement intérieur, qui régulera le déroulement des travaux, qui, selon les participants, devaient débuter soit le jeudi 10, sinon le vendredi 11 octobre 2013.
Il s’était agi, selon M. Mohamed El Fadhel Mahfoudh, avocat, bâtonnier de Tunis et porte-parole du Quartet, de régler des questions réglementaires relatives au processus décisionnel, à l’organisation du travail, à la fixation du lieu où se dérouleront les travaux de la commission et à la manière dont seront abordées les questions délicates, particulièrement celle relative à l’institution supérieure indépendante des élections. Ainsi et par-delà cette poussive arrivée à bon port, faite d’atermoiements, de tergiversations et de louvoiements, les acteurs de la société civile et les protagonistes du paysage politique tunisien nous avaient renvoyé, à travers cet épisode de leur histoire contemporaine, une maturité, qui demeure encore perfectible, dans la gestion des différends idéologiques et philosophiques, mais surtout une image nette du triomphe de la raison sur la force et sur tous les extrémismes.
Cependant, pourquoi cette première tunisienne qui augurerait des jours meilleurs pour la pratique de la politique dans ces espaces culturellement proches, n’avait-elle pas essaimé ? En plus de l’histoire de la formation de la classe politique tunisienne ; matériellement l’œuvre de l’action syndicale de gauche, dont certaines illustres personnalités avaient fait les annales et l’avaient ancrée dans la postérité.
Les leaders tels que Tahar Haddad, Farhat Hached, Ahmed Ben Salah, Habib Achour, Taïeb Bakouche et bien d’autres encore avaient laissé un testament toujours renouvelé par des générations de Tunisiens à chaque étape.
La classe politique tunisienne actuelle a eu l’avantage de bénéficier d’un droit d’inventaire, mais aussi de bien l’utiliser. Historiquement ce mouvement politico-syndical de gauche avait été de tous les combats.
L’UGTT et son légendaire leader Farhat Hachad avaient, dès le début, c’est-à-dire depuis son congrès fondateur en 1946, inscrit le mouvement syndical dans la lutte tous azimuts du mouvement tunisien pour l’indépendance nationale. Cet héritage militant de gauche avait toujours fait contre-pouvoir à tous les dirigeants de la Tunisie indépendante, tant à Bourguiba dans ses années de gloire, qu’à Ben Ali dans ses années d’errance mégalomaniaque, cornaqué par la duègne de Carthage, Leïla Trabelsi.
Par ailleurs, les Tunisiens, leurs islamistes y compris, furent prudents et lucides pour ne pas s’aventurer là où leurs voisins d’islamistes algériens avaient mené leur pays. Ils avaient été échaudés par ce qui s’était passé en Algérie durant les années 1990 et par ses conséquences catastrophiques sur tous les segments qui constituent un pays. Ils furent aussi inquiétés par tout ce qui s’était passé et persiste encore en Libye, où le spectre de la scission du pays est tous les jours de plus en plus menaçant. Enfin, et le plus intéressant dans ce cas de figure, j’allais dire cas d’école, c’est le mors, les rênes et la bride qui freinèrent les dérives qui menaçaient la Tunisie depuis les élections du 23 octobre 2011, tant au niveau politique que socioéconomique, de division et de dissidence. Ce ne fut point l’armée tunisienne, ni la rue qui les actionnèrent. Mais ce seront l’opinion publique en général et la société civile en particulier, qui avaient pesé sur la balance des rapports de force en présence et avaient contraint tout ce beau monde politique à se rencontrer, à se parler et à amorcer les premiers jalons de sortie de crise sous la houlette de ce que les Tunisiens avaient baptisé : les organisations parrainant le dialogue. Et c’est là où ce parangon secoue et interpelle, parce qu’il est singulier et inhabituel dans nos contrées. Et qui plus est, pour une fois, depuis les greffes d’émancipation, vite vaincues par l’islamisme, qu’un Mohamed Ali en Égypte, Mohamed Abdou, El-Afghani, les jeunes Tunisiens, les jeunes Algériens avaient entées et toutes les réformes diverses, dites des nahdhas, cet exploit démocratique tunisien n’était pas importé, il était autochtone, pur jasmin. Alors quand il est de surcroît ainsi couronné, c’est la preuve par la raison contre la tyrannie, l’oppression, toutes les contraintes, mais aussi contre tous les archaïsmes, les obscurantismes et autres mimétismes corrupteurs, que, sous les cieux de l’espace arabophone, vivent des hommes et des femmes capables de réussir la paix sans reproduire la violence les uns contre les autres. Bravo à nos frères tunisiens !
A. L.

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