Mercredi 6 janvier 2016
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Chronique du jour : Tendances
2016, youpi !


Youcef Merahi
[email protected]

Cette nouvelle année m’a donné un cafard, comme pas possible. Sérieux, je me suis trouvé dans la situation d’une cervelle qui reçoit des coups de marteau sur une enclume d’un ferronnier en apnée. Vous voyez le tableau ! Puis, il y a des moments, comme ça, qui viennent tourner en bourrique celui qui tente de dénouer l’écheveau des complaintes de 2016. J’en ai conscience. Et ça me fout le bourdon ! Je n’avais qu’à ne pas m’en faire, me dit l’autre. Oui, certainement ! Laisse béton, me souffle la chanson de Renaud. J’ai essayé, en vain. Quand j’entends l’autre me parler de ses bonnes résolutions pour 2016, j’ai juste envie, une envie furieuse et incontrôlée, de le prendre par le collet et le bousculer grave. De quelles bonnes résolutions il s’agit, ya kho ? Tu devrais, me chuchote l’autre, avec son minois espiègle, l’air de ne pas s’en faire, t’estimer heureux. Je le soupçonne d’avoir fait le change en euros, il est à combien aujourd’hui, chez un cambiste illégal, mais ayant pignon sur rue ; mieux encore, je le soupçonne de disposer d’un visa de cinq ans et qu’il s’apprête à atterrir là-bas, ce là-bas hexagonal objet de tous nos fantasmes, pour un bon bout de temps. Bye-bye l’Algérie ! J’aimerais bien me mettre dans un coin de sa valoche, être invisible aux yeux des pafistes, d’ici et de là-bas, et me retrouver à traîner la nostalgie de mon pays le long de la Seine ; ou les yeux crevant d’envie devant l’opulence que je ne peux m’offrir. L’Algérie te manque déjà, me répète l’autre. J’arrive à former un «oui» timide. Tu dribbles comme celui qui n’a jamais joué au foot, dit-il en me narguant. Oui, j’ai la nostalgie de l’Algérie ; mais de «mon» Algérie ! Là, je me paie une mini-crise de patriotard, en vert blanc rouge, une étoile et un croissant au centre. J’ai même failli gueuler, à pleins poumons, «one two three, viva l’Algérie !» Sauf que j’ai pensé à notre langue officielle, l’arabe, bien sûr ! Et je me suis ravisé, car, l’autre là, ne cesse de m’épier de son œil de bourdon mal luné.
Un peu plus tard, je vous dirai qui c’est «cet autre». Donc, l’autre pointe sur moi un index furibard et crie à me percer les tympans : «Tamazight sera demain officiel. Ouyahia l’annoncera demain dans sa conférence de presse. Puis, je tiens ça de source officielle.» Tamazight, langue officielle ? Et ce sera à Ouyahia de l’annoncer. Il y a dans mes oreilles comme un vacarme qui me donne le tournis. Je mets un pied devant l’autre. Je titube, tombe, puis me relève. Au fait, tamazight est-il national ? Bien sûr qu’il l’est, pauvre cloche ? Tu dois vivre dans une planète de grincheux, finit-il par me dire, l’autre. L’autre se met à esquisser des pas de danse, puis graduellement, il augmente les mouvements fessiers, pour carrément se laisser aller à une transe insoutenable. Il se met à hurler : «2016, youpi ! Tamazight, tunsibt ! Tamazight officiel !» Je me mets à suivre bêtement ses contorsions. Je devrais le suivre dans son euphorie. Qu’ai-je à chercher la vérité dans mes entêtements ? C’est vrai qu’il y a une nouvelle mouture de la Constitution. C’est une vieille histoire. On nous bassine du matin au soir qu’elle est consensuelle, alors l’opposition n’a pas eu droit au chapitre. On nous serine du matin au soir qu’elle va révolutionner les mœurs politiques de notre pays. Puis, tamazight aura son trône de l’officialité. Comme cela fait des années que j’ai enterré ma dernière illusion, je ne demande qu’à voir. A soupeser. A étudier.
A confronter. Et à entériner s’il y a lieu. Décidément, cette nouvelle année est une drôle de catin. Je devrais, comme beaucoup, ouvrir grand mes bras et la serrer, je parle de la nouvelle année, contre mon cœur. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à entrevoir la moindre bonne chose. Yakhi oiseau de mauvais augure, me dit l’autre, stoppant net son balancement. Prends ta valise et tire-toi ! Tu vas nous coller ton cafard. Et tu influes négativement sur les forces vives de la nation. Fais-toi tout petit. Baisse le son. Ta chronique est un torchon. Tu sais ce qu’on va en faire, tonne-t-il. Je chuchote en moi-même : «Et ma liberté de pensée ? J’ai droit au respect. J’ai mon opinion, moi aussi. Comme tout le monde, j’insiste là-dessus. Si j’ai envie de nager à contre-courant, c’est mon droit. Et ma liberté de parole, qu’en fais-tu ?» De tes libertés, et autre khorti, j’en fais des confettis. Je te dis que tout va bien.
La crise passera comme la rumeur ; le pétrole atteindra, de nouveau, les sommets, on s’y emploie, peuple et gouvernement ; c’est juste quelques augmentations qui n’auront aucune conséquence sur le portefeuille de l’Algérien ; serrons la ceinture, que diable ; 2016 est une année charnière ; les malheurs sont derrière nous ; la concorde et la réconciliation font leur job ; Ali Benhadj a été accueilli comme un frère en Kabylie ; de quoi te plains-tu ? L’autre est intarrissable, un mouhafedh des années de plomb n’aurait pas mieux tourné son discours. J’ai failli applaudir, c’est dire.
J’ai beau tourner le problème dans tous les sens, j’arrive au même résultat. Cette année me fout le cafard.
Le bourdon. La kounta. Le weswas. Le boukhennaq. Le boukelaq. Tout ce que vous voulez. Je ne la sens pas, cette année. Je n’ai pas de raisons de m’en réjouir. Je ne suis pas loin de la corde de Nerval. Ceux qui ont festoyé pour accueillir 2016, je leur dis «youpi !» Quant à l’autre qui me tient par le bout de la langue, c’est juste le reflet de ma tronche dans ce miroir dépoli. Voilà, c’est tout !
Y. M.

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