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Culture : LES FACÉTIES DE DJEH’A DE LOUNÈS BENREJDAL
Le fou qui enseignait la sagesse


«Si je faisais comme tout le monde, je ne serais plus Djeha», avait dit, un jour, le célèbre personnage des contes populaires. 
Quelqu’un lui avait demandé où était son oreille... Il avait alors passé son bras droit par-dessus la tête pour toucher son oreille gauche ! Un geste d’un comique extravagant et déroutant. Sa réponse illustre elle aussi combien Djeha aime cultiver le sens de l’absurde. Celui qui joue le faux-naïf à l’esprit facétieux crée, de la sorte, des situations burlesques qui font autant rire que réfléchir. Les histoires marrantes de Djeha font partie du folklore et de la culture ancestrale du Maghreb, du Moyen-Orient, de Turquie et elles circulent même en Pologne et en Chine. Elles se comptent par centaines et sont racontées sous forme de contes (généralement les mêmes) dans toutes les sociétés où ce héros populaire fait partie de la tradition orale. Et s’il continue de traverser les siècles, les générations et les frontières, celui dont on raconte, sans se lasser, les mêmes aventures, change seulement de nom : il peut ainsi s’appeler Djeha, Goha, Ch’ha, Mulla Nasr Eddine, Nasr Eddine Hodja, voire Srulek.
Dans Les facéties de Djeh’a, un recueil de douze contes qu’il vient de publier aux éditions l’Harmattan, Lounès Benrejdal propose une version kabyle du personnage. Autrement dit, l’auteur donne à lire quelques histoires drôles parmi les plus connues et qui s’adressent au public le plus large, aux enfants en particulier. «Le conte se raconte tous les soirs autour du kanoun (âtre) où se réunit toute la famille grands et petits. à l’époque, le conte remplaçait la télévision. Il faisait œuvre pédagogique. En ces temps-là, l’école n’existait pas. Ils pourraient le faire encore maintenant, si les parents se donnaient la peine de raconter des contes à leurs enfants pour leur transmettre notre belle culture ancestrale, qu’on n’a pas le droit de laisser sombrer dans l’oubli à l’ère du simple clic. En général c’était la grand-mère qui racontait aux petits et aux grands les contes merveilleux qui faisaient vagabonder les imaginations», écrit-il dans son introduction à ces récits oraux, courts et acérés qu’il propose aux lecteurs. Il y a là, évidemment, la patte de Lounès Benrejdal, un conteur né qui fait écouter une voix souple et bien conduite. Le texte merveilleux est ainsi rehaussé dans le forme, mieux adapté à l’époque moderne, l’auteur prenant soin de faire subir aux aventures de Djeha quelques légères transformations qui n’altèrent en rien les péripéties de l’acception originale. Par la magie de l’écriture, le lecteur pénètre alors, d’un seul coup, dans un autre monde, comme dans un jeu d’échecs.
Parmi les pièces d’échecs : le roi, la dame (la reine), le cavalier, la tour, le pion et... le fou. Oui, le fou ! Cette pièce qui se place, en début de jeu, à côté du roi et de la reine et qui a l’avantage de pouvoir circuler sur autant de cases qu’on le veut, en diagonale.
L’analogie est frappante, autant par la liberté de manœuvre de Djeha que par ses actions pleines d’enseignements («Un fou enseigne bien un sage», dit le proverbe). 
La sagesse populaire enseigne également que le fou des contes n’est pas du tout atteint de troubles mentaux. Il se comporte d’une manière déraisonnable, extravagante plutôt pour tourner en dérision la bêtise humaine, l’injustice sociale, la vanité des puissants, la paresse, l’égoïsme, l’ignorance, etc.
Djeha serait donc un fou intelligent qui chercherait à sans cesse parfaire son savoir ? Les facéties de Djeh’a, contes facétieux par excellence, viennent rappeler aux petits et aux grands que «à l’ère de l’informatique, de la parabole, de la télévision, d’internet», la sagesse populaire doit désormais être transmise aux nouvelles générations par l’écrit et le multimédia, comme le souligne l’auteur. L’humour fin, l’auto-dérision contenus dans ces histoires simples et qui expriment beaucoup de vérités invitent à la méditation et à la réflexion. «Heureux celui qui apprend à devenir sage aux dépens d’autrui», disait le poète comique latin Plaute. Les douze contes du recueil de Lounès Benrejdal illustrent parfaitement la pertinence et le bon sens de cette formule empruntée à la sagesse antique. Douze belles leçons de conduite en société et de sens moral, surtout que ce Djeha des montagnes kabyles «n’a pas eu une enfance heureuse. Issu d’une famille de paysans pauvres, la vie était dure» («Les souliers de Djeh’a»).
Le personnage «vivait d’expédients. Travailler n’était pas son fort»! («L’âne de Djeh’a») sauf qu’il avait plus d’un tour dans son sac : «Djeh’a, sa vie durant, a été un grand farceur qui a joué des tours et des tours à tous ceux qui l’ont approché» («Djeh’a et les œufs»). Il menait les autres par le bout du nez et ses «prouesses (...) dépassaient largement les frontières du Maghreb» («Le double de Djeh’a»).
Hocine Tamou

Lounès Benrejdal Les facéties de Djeh’a. Contes kabyles, éditions l’Harmattan, Paris 2015, 60 pages, 10 euros.

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