Jeudi 11 février 2016
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Chronique du jour : LES CHOSES DE LA VIE
Un amour de Jijel…


Par Maâmar Farah
[email protected]

Ma première visite à Jijel date de 1972. C’était à l’occasion d’un reportage sur la pêche. Coup de foudre. La ville, débonnaire et élégante, semblait entièrement livrée à la mer, comme si elle voulait se détourner d’un arrière-pays particulièrement accidenté et qui lui rappelait les plus mauvais souvenirs. La guerre et ses ravages. Ses morts et ses sacrifiés aussi, jetés dans le dénuement par la politique répressive et inhumaine des forces coloniales.
Mais comment oublier cette tragédie quand chaque lopin de terre, chaque pierre, chaque arbre vous rappellent que la terre jijelienne a été probablement celle où le sang algérien a le plus coulé durant les sept années de guerre ? Alors, dans cette Algérie sereine des années soixante-dix qui cherchait à oublier les ravages du conflit armé, le recours aux plaisirs de la mer était comme un remède pour reprendre goût à la vie. Et lorsque Abdelmadjid Hadji (que Dieu ait son âme) m’invita à monter dans un hors-bord, j’avais hâte de voir Jijel côté mer. Mais la vitesse à laquelle Madjid — qui était aussi notre rédacteur en chef adjoint à El Moudjahid — conduisait l’engin ne me laissa guère le loisir de profiter de cette vue splendide puisque les embardées intempestives du petit bateau me jetaient d’un coin à l’autre de la banquette, sans que je puisse faire entendre ma voix qui le suppliait de ralentir. Titubant, je finis par m’approcher de lui pour lui crier à l’oreille : «Je ne sais pas nager !» Cet argument fut décisif et Madjid stoppa brutalement l’embarcation avant de la faire glisser sur les eaux ; ce qui me permit, enfin, de jouir du spectacle absolument unique de la côte de Saphir, noyée dans la verdure des montagnes qui surplombaient de petites criques au sable d’or.
Le lendemain, je fus presque rassuré par la taille du chalutier où je devais m’embarquer pour les besoins du reportage. Le bateau s’appelait Le Raïs et avait une bonne dizaine de marins-pêcheurs à son bord. Il faisait encore noir lorsque le chalutier quitta la rade, sous les ordres du vieux capitaine qui semblait avoir roulé sa bosse sur la mer jijelienne par tous les temps. Le bruit de l’embarcation déchirait le silence matinal du port. La mer était d’huile. Les marins-pêcheurs préparaient leur matériel et chacun savait exactement ce qu’il faisait, répétant des gestes appris par cœur. Une fois sur les lieux de pêche, on largua l’immense filet et l’opération, qui semblait facile de prime abord, exigeait la mobilisation et la vigilance de tous les membres d’équipage. Les premiers rayons d’un soleil qui s’annonçait radieux lâchèrent leur lumière pourpre sur les lieux, faisant danser leurs reflets dans une eau limpide et apparemment très poissonneuse puisque la remontée du chalut livra une pêche abondante. D’autres membres de l’équipage s’empressèrent de remplir les cageots de ce poisson frais qui papillonnait encore dans leurs mains, avant de l'arroser d’une grosse couche de sel.
Le soleil est maintenant bien haut. Quelques heures de repos dans une cabine douillette m’avaient permis de récupérer. Nous étions bien loin de Jijel, mais la corniche, inondée de cette lumière saturée de la Méditerranée, était parfaitement visible. C’est en regardant cette terre si intimement unie à la mer que l’on comprend son histoire d’important port qui marqua par son activité les différentes étapes de l’évolution de la ville. Après avoir été un comptoir phénicien connu sous le nom d’Igilgili, la cité n’échappa pas à la colonisation romaine, puis à l’occupation des Arabes qui apportèrent avec eux une religion qui fut rapidement adoptée par la population locale. Jijel est aussi connue pour avoir été un important bastion de la course et l’un des ports refuges des frères Barberousse qui en firent leur première capitale. La colonisation fit de la nouvelle Djidjelli une terre d’accueil pour des centaines de familles qui y trouvèrent toutes les commodités pour exercer leur métier dans la pêche, l’agriculture et l’industrie.
Midi somnolait dans les eaux transparentes de la Méditerranée. C’était l’heure du déjeuner. Le menu ? Du poisson frais frit à l’huile de tournesol, bien sûr. Mais juste pour l’invité car l’équipage préférait un ragoût de pomme de terre à l’agneau. Un bon café noir finira par me réveiller totalement, ce dont j’avais besoin pour poursuivre ma contemplation quasi religieuse de cette inoubliable côte de Saphir. En fin d’après-midi, et après avoir débarqué du Raïs, au milieu d’une foule bigarrée venue attendre le chalutier, je voulais découvrir de plus près cette corniche qui n’a pas son semblable sur toute la côte algérienne. La route, sinueuse, empruntait un parcours dessiné pour charmer les plus exigeants en matière de paysages exotiques où la mer et la montagne faisaient la fête et jouaient le plus bel air sous la direction d’un chef d’orchestre imaginatif : le soleil méditerranéen ! Voilà Ziama-Mansouriah, souriante comme une île, ouverte aux quatre vents de la mer, rassasiée de soleil et de friture, fière dans sa tenue de touriste rayonnante. Une halte au restaurant d’un vieux pied-noir qui a préféré rester au pays et qui n’en est pas mort ! Et puis, les Grottes merveilleuses qui portent si bien leur nom. Fabuleuse construction tout en désordre, mais si harmonieusement esquissée dans les profondeurs de la montagne qu’elle finit par vous impressionner comme le ferait le tableau d’un grand maître… Et, toujours omniprésente, la mer vous renvoie encore les images des batailles navales livrées par les frères Barberousse, Aroudj et Kheiredine, qui ont sillonné ces rivages maintes fois pour les défendre des agresseurs mais aussi pour agresser et piller des navires étrangers ! Corsaires, ils allaient jusqu’au bout de leur mission…
Ma seconde visite à Jijel eut lieu en 1974, alors qu’elle dépendait de la wilaya de Constantine, à l’occasion de la couverture d’un voyage présidentiel. La route qui partait de Constantine longeait des paysages montagneux qu’elle avait du mal à parcourir, se limitant parfois à un petit filet de bitume trottant laborieusement au bord de gouffres impressionnants ou se tortillant au milieu de gorges dominées par de hauts pics. Parfois, ne trouvant plus d’issue, elle embarquait dans un tunnel jadis réservé au train mais qui ne jouait plus cette fonction depuis le sabotage des installations ferroviaires par l’ALN durant la guerre de Libération. Nous éviterons cette fois-ci ce tunnel qui menait aux villages de la haute montagne, car notre route devait se poursuivre vers Jijel. Ancer et ses riches plaines, Sidi-Abdelaziz ou le village agricole socialiste que l’on prenait pour une station balnéaire et, enfin, la dernière ligne droite vers Jijel, avec l’omniprésence de la mer à droite. Jijel nous accueillit comme d’habitude, avec le sourire millénaire de ses habitants et leur légendaire hospitalité. Le couscous au mérou pris chez une famille de la ville était certainement le meilleur du Maghreb.
Partie de dominos dans un café du centre-ville. Et comme il n’y avait pratiquement plus de place pour les journalistes dans les rares hôtels de la ville, on nous dirigea vers le dortoir d’un lycée. Mais le hasard fera que notre groupe sera invité par un citoyen de la ville, celui-ci deviendra un grand ami, Lyès. «Pas de dortoir ! Vous êtes les bienvenus chez moi !» On ne pouvait pas refuser l’offre. Après un repos bienfaisant, on nous servit un petit déjeuner royal. Un bon remontant avant d’entamer une couverture présidentielle toujours éreintante ! Mes autres voyages ne se comptent plus.
Les années quatre-vingt et leur semblant de bonheur… Les années quatre-vingt-dix et leur lot de malheurs, mais de bravoure aussi. Qui se souvient de Zahra, l’héroïne oubliée qui fit le serment de venger son fils et de défendre l’Algérie contre le projet intégriste ?
M. F.

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