Lundi 15 février 2016
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Chronique du jour : Kiosque arabe
Damas, juste avant l'apocalypse…


Par Ahmed Halli
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Théoriquement, les Turcs ne sont pas avec Daesh, puisqu'ils sont membres de la coalition occidentale liguée contre la milice intégriste wahhabite, qualifiée abusivement de califat. Théoriquement et officiellement, l'Etat et le gouvernement turcs ne commercent pas avec Daesh et ne servent pas de relais à ses exportations de pétrole vers l'Occident en échange d'armes et de technologies de communication. Dans la pratique, personne n'est dupe, et tout le monde connaît les liens étroits qui unissent la Turquie et le «califat» de Mossoul, en ses «provinces» d'Irak et surtout de Syrie. Alors, c'est avec un certain étonnement que nous avons appris la semaine dernière que la Turquie et l'Arabie Saoudite allaient s'engager dans la bataille, censée détruire les tanières terroristes. Etonnement de courte durée, puisque nous apprenons que les avions turcs sont entrés en guerre en Syrie, mais contre les Kurdes, qui combattent Daesh. Comme s'ils n'avaient pas été au courant, les Américains protestent et demandent aux Turcs de cesser de bombarder les Kurdes. Vous n'avez pas une impression de déjà vu ? Si, il suffit juste de mettre des Israéliens à la place des Turcs, les deux étant interchangeables, et de remplacer les Kurdes par les Palestiniens, ce qui est le rêve de tout Arabe, aux ambitions sans frontières.
Les Américains qui ont envahi l'Irak et déboulonné Saddam Hussein sous prétexte, entre autres, de protéger les Kurdes, aussi sunnites que vous et moi, et wahhabites en puissance, sont vite rassurés : la véritable cible est l'armée syrienne. Or, cette armée revigorée par l'intervention des Russes, chassés jadis des pays arabes par les Américains, est en train d'avancer. Bachar Al-Assad que l'on voyait déjà rejoindre Ben Ali dans l'exil, mais pas dans le même sanctuaire, marque des points et affiche même l'arrogance d'un futur vainqueur. Il y a quelques mois, il avait un genou et même les deux à terre, et le voilà qui se met à faire des projets d'avenir. Il s'agit, bien sûr, de son avenir à lui, indissociable au demeurant de celui de la Syrie, où son défunt père a érigé un trône pour sa destinée, sans s'embarrasser de révisions constitutionnelles. Tous les espoirs lui sont permis puisqu'il est encore jeune, avec une «opposition démocratique» plus divisée que celle de Bouteflika, et qu'il est soutenu par Moscou et Téhéran. Les Russes seraient déjà des milliers au sol, en plus d'être dans les airs, et les Iraniens ont même déserté le Liban pour s'installer en Syrie, quitte à retraverser la frontière virtuelle au cas où. Du reste, le Hezbollah libanais, importé d'Iran, peut toujours invoquer les nécessités de la lutte contre Israël qui reste un bon fonds de commerce.
Et les Saoudiens, me direz-vous ? Alliés «objectifs» de la Turquie et disposant d'avions achetés à l'Occident, le wahhabisme ne produisant que des prophètes, les Saoudiens sont encore là. Ils n'ont jamais cessé d'être là, d'ailleurs, depuis le début du conflit syrien, que ce soit en finançant et en armant des milices islamistes, ou en envoyant leurs propres djihadistes sur le terrain. Dans cette affaire, seuls les Turcs jouent réellement la carte politique, ce qui ne veut pas dire qu'ils ont perdu de vue leur ambition affichée de rétablir le califat ottoman, aboli par la révolution kémaliste. Mais avant cela, il y a un objectif plus immédiat : empêcher la formation d'un Etat kurde, et s'il n'y a rien à faire, réduire de façon drastique la population de ce futur Etat. A ce jeu, ils ont tué sans doute plus de Kurdes que Daesh depuis le début du conflit, mais cela ne les empêche pas de crier au génocide, dès que les Russes bombardent des terroristes d'origine turque dans le nord de la Syrie. Les Saoudiens, eux, sont obnubilés par la question religieuse, et ils ne cachent pas leur peur de la vraie arme fatale du moment, le chiisme. C'est là que réside le seul point de divergence avec leurs alliés turcs, à savoir qu'ils sont prêts à envisager l'existence d'un Etat kurde, pourvu que force reste au sunnisme, les Kurdes offrant les meilleures garanties, en ce sens.
Dans la bataille qui oppose actuellement les deux pôles de l'Islam, Téhéran et La Mecque (Riyad n'étant que la capitale administrative du royaume wahhabite), tout semble donc devoir se jouer à Damas. C'est là, selon la prévision millénariste remise au goût du jour, que devrait avoir lieu la bataille d'Armageddon, la bataille finale précédant l'apocalypse, entre le Christ et l'antéchrist. Ce que n'ont pas prévu les augustes prédécesseurs, c'est que cette bataille pourrait avoir lieu entre le sunnisme et le chiisme, le chiisme que l'islamisme, revu et corrigé, assimile au "dadjal" (littéralement l'imposteur ou l'antéchrist). Après s'être affrontés, indirectement, au Bahreïn, puis au Yémen, Saoudiens et Iraniens pourraient bien s'affronter dans des batailles terrestres. Dans sa plus récente contribution au journal électronique libanais Shaffaf (ME.Transparency) l'écrivain palestinien Hassan Khader s'étonne de cette initiative des Saoudiens qui ont «mangé du lion», selon sa propre expression. Il les voit s'engager dans un deuxième conflit, après celui du Yémen, alors que tous les stratèges militaires mettent en garde contre les guerres sur deux fronts. Il se demande ce qui a bien pu inciter Riyad à s'impliquer directement dans une guerre alors que jusqu'ici les Saoudiens se bornaient à utiliser la manne financière dans divers conflits. L'ambition de devenir une grande puissance et la diminution des recettes pétrolières semblent être à l'origine de ce changement de stratégie, estime Hassan Khader. Toutefois, ajoute-t-il, un engagement de plus ne ferait qu'ajouter du bois sur un feu vorace, comme il le dit. Nous retombons encore sur l'histoire de «Hamalatou al-hattabi», la porteuse de bois, épouse d'Abou-Lahab, vouée ainsi que son époux aux flammes inextinguibles de l'enfer. Juste après l'apocalypse !
A. H.

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