Culture : Rêveries de l’acteur solitaire de Hamid Benamra
Ode au cinéma et à la folie de filmer


Il aura fallu attendre le dernier jour des Journées cinématographiques d’Alger pour vivre un véritable moment de cinéma avec le docu-fiction de Hamid Benamra Rêveries de l’acteur solitaire, un portrait furieusement poétique du comédien algérien Mohamed Adar.
Révélé, il y a de cela une trentaine d’années, par son rôle principal dans la pièce El khobza de Abdelkader Alloula, Mohamed Adar porte ses soixante-quinze ans et ses fantômes avec autant d’amertume que de légèreté.
Imbibé d’une culture populaire vivante et d’un amour sans bornes pour le théâtre et le cinéma, il déploiera toutes ses capacités de séduction, de colère, de dérision et de silence devant la caméra sulfureuse de Hamid Benamra qui, lui, n’hésite pas à laisser danser sa folie dans un univers en perpétuelle oscillation entre le réel et l’onirisme. Le cinéaste surprend, déroute et malmène le regard en faisant virevolter ses plans d’une atmosphère à une autre, souvent sans transition, guidé seulement par le rythme intime d’une chorégraphie charnelle où les images et les voix se rencontrent et s’entrechoquent selon leur langage propre dont les codes échappent parfois au spectateur. Bien sûr, Mohamed Adar est la figure centrale mais autour d’elle gravitent des milliers de fragments, tantôt assemblés dans un récit fiévreux, tantôt dispersés dans une danse folle où se confrontent plusieurs mémoires et autant de blessures gravées sur la chair du cinéma, du théâtre, du comédien et du réalisateur lui-même… Rêveries de l’acteur solitaire compte sur un montage incisif et déroutant pour restituer une certaine idée de l’art intransigeante mais tout aussi tendre.
De fait, il s’agit ici de laisser parler une émotion que rien ne vient farder ni freiner, pas même le souci d’une cohérence de façade qui rendrait le visionnage du film plus «confortable».
Au contraire, à l’image de cette chorégraphie échevelée, la confrontation avec le propos et les personnages de ce docu-fiction s’avère être une aventure en soi en ce sens qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre ni comment organiser son propre émoi face à tant d’exubérance, de mélancolie et de sensualité.
La mise en scène de Hamid Benamra tend à composer un univers visuel aussi proche que possible du caractère abstrait et éthéré du contenu.
Ce dernier se décline en plusieurs facettes : les souvenirs de Mohamed Adar, ses déceptions et son amour hargneux du théâtre ; des variations éparses sur la symbolique du clown ; de nombreuses archives dont des images d’une conférence fort pertinente de Farouk Belloufa ou encore les fantômes des dessinateurs assassinés de Charlie Hebdo ; et puis ces bribes poétiques essaimées aux quatre coins du film qui donnent un souffle inouï au reste et justifient d’autant plus le lyrisme des séquences.
Le réalisateur refuse la prudence et rejette tout conformisme en décidant de livrer des émotions et des beautés sauvages dans la nudité et la colère de leur moment fondateur et il faut dire que la complicité rarissime entre lui et Adar mais aussi avec son épouse Stéphanie et sa fille Hanna contribue au perfectionnement de la soudure dramaturgique liant efficacement les différents fragments. Tout est donc poésie et onirisme dans ce film qui va jusqu’au bout de sa logique esthétique et demeure fébrile, irrévérencieux et étrange tout au long de ses 103 minutes sans jamais tiédir ni verser dans le radotage.
Rêveries de l’acteur solitaire pousse enfin à une remise en cause de notre propre perception du genre documentaire et de la réalité actuelle du cinéma en général : à travers ses décousures et ses chevauchées, l’œuvre invite à se laisser guider par le ressenti et le charnel et non par le réfléchi et le rationnel. Elle fait fusionner l’essence factuelle de son propos et la forme transcendante de sa plastique, tout en assurant une rigoureuse homogénéité et un sens aigu de la prouesse technique.
Sarah H.



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