Lundi 21 mars 2016
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Reportage : CARNET DE VOYAGE D’AREZKI METREF
SI TU VAS À SAN FRANCISCO...
9/ Steinbeck et les laitues de Salinas


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Nous quittons San José aux aurores. Enfin… sur les coups de 8 heures. Le cœur battant de la Silicon Valley n’a pas encore déclenché ses pulsations pour irriguer et réguler le monde.
Dahmane, qui connaît le coin par cœur pour y avoir bossé longtemps, me désigne des pavillons coquets perdus dans la verdure luxuriante ou de discrets buildings en verre fumé.
- Ici, c’est Google, là, c’est EBay, un peu plus loin, tu vois là, c’est Yahoo…
Et le reste à l’avenant ! On a du mal à croire que c’est de l’intérieur de bureaux si paisibles que part ce flux cybernétique qui fait trépider le monde, de la mégapole occidentale au dernier hameau du Groenland…
Nous traversons Palo Alto par le Camino Real laissant à main droite la bifurcation qui mène au campus de Stanford…
Nous roulons vers le sud à présent. Sachant que je pourrais ne pas repasser dans le coin, je fais part à Dahmane du regret de me résigner à ne pas visiter Oakland, ville natale de Jack London. Passer si près et ne pas s’y arrêter ! Je m’en veux de ne pas m’être mieux organisé… Bon, c’est comme ça !
C’est là que mon compère me sort la divine surprise qu’il tenait comme une simple solution de rechange :
- Je me suis rencardé sur le chemin à prendre pour passer à Salinas…
ça me disait quelque chose, oui ! Salinas ! Mais quoi ?
- La ville natale de Steinbeck…
Comment n’y ai-je pas pensé ?
Aussitôt prononcé ce nom surgissent de ma mémoire les après-midis caniculaires d’été aux Eucalyptus en cette année 1969 où je lisais fiévreusement ses principaux romans… En un combat douteux, Des souris et des hommes, A l’Est d’Eden, et surtout Les Raisins de la colère. Ils m’ont rendu familiers ces paysages des plaines de la Californie à la fois luxuriante et brûlée par le soleil et souvent par la colère des victimes du profit. Je me suis pas mal intéressé aussi à Steinbeck à la faveur de ses positions – décevantes — sur la guerre du Viêt Nam.
Comment oublier cependant la fascination exercée par MacLeod, ce personnage magnétique, sur le jeune attiré par le romantisme révolutionnaire que je crois avoir été ? Dans En un combat douteux, il est envoyé par le Parti communiste pour fomenter une grève dans les vergers de Californie à l’époque de la cueillette des pommes. Pourtant, d’après un article de Maurice-Edgar Coindreau de l’université de Princeton, datant de 1939, ce roman engagé, comme on disait à l’époque, déplut certes aux conservateurs, ce à quoi il fallait s’attendre, mais aussi aux communistes, du fait que «certaines pages étaient incompatibles avec l’orthodoxie».
Pour l’heure, nous roulons sur l’autoroute 101, direction Salinas où nous arrivons vers 11heures et demi. Dahmane ne desserre pas les dents, sans doute irrité par quelques bouchons dans lesquels nous nous trouvons coincés. Sitôt arrivé en ville, je ressens la poussiéreuse chaleur qui imbibe les romans californiens de Steinbeck. La bourgade qui, en 1939, servait encore de rencontre annuelle de cow-boys pour des rodéos réputés dans toute la Californie, est coupée de l’océan par la barrière de la montagne Santa Lucia. Voilà une ville dont les avenues larges semblent tracées au cordeau à partir de collines presque tabulaires au pied desquelles s’allonge le bitume comme un entrelacs…
Nous trouvons à nous garer à côté du 131. Le hasard vient de régler deux problèmes. D’abord, il nous fait atterrir devant le Sang’s, un restaurant qui arbore cet écriteau au milieu de la chaussée : «Sang’s where John Steinbeck ate.» On l’aura compris, c’est le restaurant du centre-ville où la gloire de Salinas aimait venir se sustenter. Accessoirement, et pour faire deux coups de la même pierre, nous trouvons l’établissement idéal pour nous arrêter tout à l’heure pour le déjeuner.
Première visite : le musée Steinbeck. Ça tombe bien, il est là, juste à quelques mètres, face à nous. Plus qu’un musée d’ailleurs, c’est le National Steinbeck Center (Centre national Steinbeck) qui arbore, pour justifier plus que par la naissance de l’auteur de Des Souris et des hommes dans cette ville, cette déclaration d’amour à Salinas : «Strange how it keeps the tone of Salinas in my head like remembered symphony.»
Sans doute y a-t-il un savoir-faire américain, une sorte d’ingénierie dans l’art de créer une histoire avec trois fois rien. On le voit bien à travers la brève histoire des États-Unis qui n’a que deux siècles d’existence. Ces quelques dizaines d’années deviennent, par la grâce de ce savoir-faire, l’histoire de l’humanité.
Le principe du Centre national Steinbeck situé au 1, Main Street à Salinas procède de ce savoir-faire. A l’aide de photos, de textes et d’une scénarisation, l’univers de l’écrivain — à la fois romans et adaptations cinématographiques — est là tout entier devant nous. Pourtant cette perfection pédagogique ne parvient pas à réveiller cette émotion que l’on ressent à la lecture de ses œuvres.
Photos, artefacts, expositions interactives : une salle est consacrée à chaque roman de Steinbeck.
Dahmane regarde l’heure et me signale qu’il faut se presser car la maison natale de John Steinbeck, ouverte à la visite, va bientôt fermer.Nous hâtons le pas dans la canicule d’un soleil au zénith. On a l’impression que les rares passants accélèrent le pas en quête de cette ombre précieuse et introuvable, comme dans un roman de Marquez.
Dans les larges avenues, très peu de voitures. Dahmane fixe la masse sombre des collines qui écrasent la bourgade, puis il capte la fuite bitumeuse de la route, l’ennui qui suinte des pavillons victoriens, et ramasse ce sentiment de temps figé dans cette sentence qui sonne comme un algorithme :
- Quand on grandit ici, deux solutions : soit on se flingue soit on devient écrivain.
Visiblement, Steinbeck n’appartenait pas à la première catégorie. Ainsi donc, c’est ici, au 132, Central Street qu’est né John Steinbeck en 1922. On peut imaginer ce que devait être Salinas à cette époque qui précédait la Grande Dépression de 1929. Il n’est pas certain d’ailleurs que le village ait été plus ennuyeux qu’il ne l’est aujourd’hui. Au contraire, je viens de voir au musée une photo de Main Street dans les années 1930. Il y avait tant de voitures et tant d’agitation qu’on eut dit une rue de New-York.
Zone agricole, Salinas fournit 80% de la production de laitues des États-Unis. C’est dire que c’est une région économiquement active. Nous arrivons à la maison natale de Steinbeck transformée en restaurant-librairie. Deux femmes d’un âge avancé sont sur le point de fermer. On doit au bagout de Dahmane qu’elles acceptent de retarder d’une demi-heure la fermeture à condition d’acheter quelque article à la librairie. J’opterai pour des cartes postales.
Les gardiennes nous laissent enfin visiter. La possibilité d’y déjeuner en compensation est écartée, la cuisine ayant fermé. Donc, guidés par l’une des gardiennes, nous visitons les pièces de cette maison victorienne où John Steinbeck est né et a vécu avec son père d’origine allemande, sa mère d’origine irlandaise et ses trois sœurs.
Maison reconstituée de bric et de broc mais qui parvient néanmoins, par la disposition des objets, certains ayant appartenu à Steinbeck ou à quelque autre membre de sa famille, à donner une idée de ce qu’elle devait être dans les années 1920. On croit reconnaître, à cette atmosphère justement, la maison d’Adam Trask qui se trouvait aussi à Salinas et que rend bien le film d’Elia Kazan avec James Dean.
Du coup, on nous presse d’achever la visite. Ces braves femmes ont envie de fermer. On finit dans la librairie, au sous-sol de la maison, dans ce qui devait en être la cave. Le libraire nous surprend à parler, Dahmane et moi, de la position délicate de Steinbeck pendant la guerre du Viêt Nam. Dans notre novlangue, il capte des mots en français et il reprend le malentendu habituel :
- Non, on est Algériens…
Il nous apprend qu’il revient de France où il se rend régulièrement et il nous exonèrent de la nécessité d’expliquer pourquoi les Algériens parlent français. Il connaît cette histoire !
La déambulation entre les rayons me fait découvrir un autre Steinbeck qui semble être en passe de gagner un prénom, Thomas Steinbeck, le fils de son père. Il a l’air courageux. On ne peut échapper au geste presque pavlovien de la comparaison mécanique quand on porte le nom d’un géant comme Steinbeck. Mais les géants aussi ont commencé petits et parfois même fini plus petits qu’on ne l’aurait cru.
C’est justement le cas de John Steinbeck le progressiste qui, sur la fin de sa vie, devient l’ami du président Johnson et un fervent partisan de l’agression US du Viet Nam. Il alla jusqu'à décrire les communistes vietnamiens qui luttaient contre la grande puissance impérialiste pour l’indépendance de leur pays, de «parasites du corps politique, parasites difficiles à expulser tant qu’un vermifuge de raison et de bonté n’a pas opéré un certain temps».
On sait qu’il dût se rendre au Viêt Nam et qu’au retour du bourbier où chaque jour crevaient des jeunes appelés américains, il tempéra son ardeur. Il mourut avant de manifester une quelconque baisse d’enthousiasme pour la mission civilisatrice américaine auprès des parasites vietnamiens, nettoyés au napalm.
Sommes-nous condamnés à nous presser ? Oui, il le faut, une fois de plus. Retour à Main Street. Le Sang’s, où nous voulions déjeuner comme le fit tant de fois Steinbeck en son temps, est fermé. Raté de quelques minutes. Cette fois, le bagout de Dahmane n’a pu tenir lieu de sésame.
On atterrit dans un restaurant mexicain contigu au Sang’s. J’y ai mangé le meilleur de ces sandwichs mexicains au pain pita que j’aie jamais connu.
Dans la voiture, je m’aperçois que nous avons oublié deux rites aujourd’hui. Le matin, au départ de San José, nous n’avons pas fait d’arrêt Starbucks. Et nous n’avons pas non plus cherché à trouver à Salinas l’inévitable Algérien…
A. M.

Demain : 10/ Les lacets de la côte Ouest.

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