Mardi 5 avril 2016
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Chronique du jour : A fonds perdus
Quelle démocratie ?


Par Ammar Belhimer
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Alexandre Zinoviev est un patriote russe opposé à la bureaucratie soviétique. Auteur d’une thèse de doctorat sur le thème de la logique dans «Le Capital» de Karl Marx, en 1954, et de nombreux livres et articles scientifiques de renommée internationale, il est contraint de choisir entre la prison et l’exil en 1976. Une «vraie punition» qui le contraint à s’installer à Munich où il accomplit diverses tâches scientifiques ou littéraires.
Fossoyeur de «la tyrannie mondialiste et du totalitarisme démocratique», il ne tient pas rigueur à son pays de naissance et retourne en Russie en 1999, révolté par l’acharnement de la France et de l’Otan contre la Serbie.
Zinoviev est un visionnaire hors du commun qui mérite de retrouver davantage de considération. Dans un entretien, accordé en juin de cette même année, il anticipe «l’évolution de l’Occident libéral vers une démocratie totalitaire»(*).
Soutenant que «la chute du communisme s’est transformée en chute de la Russie», il y voit une volonté masquée «d’élimination de la Russie».
Revenant sur les grands marqueurs du siècle écoulé, il souligne que c’est dans l’adversité avec le monde soviétique – à L’époque de la guerre froide — que le capitalisme a consenti à apparaître sous sa face la plus humaine : «L’époque de la guerre froide a été un point culminant de l’histoire de l’Occident. Un bien-être sans pareil, de vraies libertés, un extraordinaire progrès social, d’énormes découvertes scientifiques et
techniques !»«Les pays occidentaux ont connu une vraie démocratie à l’époque de la guerre froide. Les partis politiques avaient de vraies divergences idéologiques et des programmes politiques différents. Les organes de presse avaient des différences marquées, eux aussi. Tout cela influençait la vie des gens, contribuait à leur bien-être. C’est bien fini. Parce que le capitalisme démocratique et prospère, celui des lois sociales et des garanties d’emploi, devait beaucoup à l’épouvantail communiste. L’attaque massive contre les droits sociaux à l’Ouest a commencé avec la chute du communisme à l’Est (…) Il n’existe plus, en Occident, de force politique capable de défendre les humbles.»
La parenthèse des Trente glorieuses qui a suivi la Seconde Guerre mondiale est à jamais fermée. La chute de l’Union soviétique a ouvert la voie à une mondialisation «pensée en termes de structures verticales, dominées par un pouvoir supranational».
C’est pourquoi «la fin du communisme a aussi marqué la fin de la démocratie», alors que «notre époque n’est pas que post-communiste, elle est aussi post-démocratique», puisque, à ses yeux, «nous assistons aujourd’hui à l’instauration du totalitarisme démocratique ou, si vous préférez, de la démocratie totalitaire».
Le modèle aujourd’hui prédominant partout est construit sur «l’existence des partis politiques purement formelle», la disparition de la démocratie de l’organisation sociale et la soumission des pouvoirs politiques au «totalitarisme financier».
Ce dernier, le totalitarisme financier, est décrit par Zinoviev comme froid et immoral : «Il ne connaît ni la pitié ni les sentiments. Les dictatures politiques sont pitoyables en comparaison avec la dictature financière. Une certaine résistance était possible au sein des dictatures les plus dures. Aucune révolte n’est possible contre la banque.»
Toute révolution sociale est exclue. D’autant que si «toutes les révolutions ont bénéficié de soutien venu de l’étranger», cela est aujourd’hui «désormais impossible, par absence de pays souverains».
Dans le domaine idéologique, le cinéma, la littérature, la philosophie, tous les moyens d’influence et de diffusion de la culture au sens large vont dans le même sens : «A la moindre impulsion, ceux qui travaillent dans ces domaines réagissent avec un unanimisme qui laisse penser à des ordres venant d’une source de pouvoir unique.»
Cet unanimisme repose sur trois piliers : le culte du sexe, de la violence et de l’argent. A ce propos, Nietzsche aura été prémonitoire en écrivant très justement que «tout finira dans la canaille».
Par ailleurs, «le développement des mass-media permet des manipulations auxquelles ni Hitler ni Staline ne pouvaient rêver», dans une logique de nivellement par le bas : «Les Américains s’acharnent, depuis des décennies, à baisser le niveau culturel et intellectuel du monde : ils veulent le ramener au leur pour pouvoir exercer leur diktat.»
Quant aux illusoires droits de l’Homme, «l’idée, purement idéologique, selon laquelle ils seraient innés et inaltérables ne résisterait même pas à un début d’examen rigoureux».
Une nouvelle hiérarchie s’installe hors de tout contre-pouvoir. Selon ses calculs, une cinquantaine de millions de personnes fait déjà partie de la suprasociété qui dirige le monde. « Les États-Unis en sont la métropole. Les pays d’Europe occidentale et certains anciens «dragons» asiatiques, la base. Les autres sont dominés suivant une dure gradation économico-financière. »
Le constat est amer : «Actuellement, nous sommes dominés par un pays disposant d’une supériorité économique et militaire écrasante. Le Nouvel ordre mondial se veut unipolaire. Si le gouvernement supranational y parvenait, n’ayant aucun ennemi extérieur, ce système social unique pourrait exister jusqu’à la fin des temps.»
Le problème est que nous sommes loin d’être au bout de nos peines : «Le processus d’uniformisation du monde ne peut être arrêté dans l’avenir prévisible. Car le totalitarisme démocratique est la dernière phase de l’évolution de la société occidentale, évolution commencée à la Renaissance.»
A. B.
(*) Entretien réalisé par Victor Loupan à Munich, en juin 1999, quelques jours avant le retour définitif d’Alexandre Zinoviev en Russie.
Source :
https://lilianeheldkhawam.wordpress.com/2016/03/27/quand-alexandre-zinoviev-denoncait-la-tyrannie-mondialiste-et-le-totalitarisme-democratique-entretien-1999/
 

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