Jeudi 14 avril 2016
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Chronique du jour : LES CHOSES DE LA VIE
La terre des géants


Par Maâmar Farah
[email protected]
«Il eût fallu humer la rose à son aurore avant le viol solaire et déchirant !»
(Kateb Yacine)

Chaque fois que j’emprunte cette route ondoyante de la corniche qui contourne la ville pour effleurer la mer, l’image d’une «ville agenouillée» me revient à l’esprit. L’expression est de Kateb Yacine qui a ainsi désigné cette partie de la cité aux genoux repliés sur la Grenouillère.
«C'était à Bône au temps des jujubes, Nedjma m'avait ouvert d'immenses palmeraies», écrivait-il dans Nedjma, le roman attachant et inoubliable qui continue d’alimenter les critiques littéraires avec l’attrait et l’originalité d’une œuvre nouvelle. L’enfant de Hanencha, de la grande et vieille tribu des Keblouti, connue pour avoir vaillamment résisté à l’invasion française, ne cessera de rechercher la «terre sacrée» dans une vaine tentative de réunir les bouts d’une mémoire lacérée. Inlassable nomade, il ira jusqu’au bout du monde, mais il ne trouvera nulle part cette sensualité méditerranéenne qui l’a inspiré dans l’écriture de son chef-d’œuvre Nedjma, les couleurs et les sensations de Bône, Annaba …
Dans le cœur battant de la cité qui coule impassiblement et grouille de vie entre l’Edough et la colline du Fort génois, il fixera un rendez-vous clandestin à la poésie, dans les effluves et le brouhaha des fondouks, ces hôtels-bars où le haschisch a le don de hisser l’esprit vers des lumières supérieures… Il grimpera les rues étroites et pittoresques de la place d’Armes, à la recherche d’un plaisir éphémère pour s’échapper d’un quotidien morose, chargé d’une présence qui lui a ravagé le cœur, celle d’une cousine bônoise au nom évocateur de Nedjma, l’étoile, symbole d’une identité spoliée… Cette atmosphère propice aux bouffées poétiques qui naissent parfois d’une rencontre fortuite, dans les nuits blanches chargées de fortes émotions ou dans les aubes incertaines d’une sortie de bar, le poussera vers un éditeur de la ville qui lui publiera son premier recueil au titre évocateur Soliloques. J’ai longé avec ferveur la route de l’avant-port, les yeux levés vers la haute muraille qui enserre la place d’Armes. J’ai poussé vers le lever de l’aurore, recherchant dans les roches cognées par les vagues indomptables, les empreintes de cette ferveur poétique qui irrigue les pages de Nedjma. Mais je n’ai trouvé qu’une corniche déroulant ses lignes sinueuses sur fond de mer enragée. Je n’ai côtoyé que des pêcheurs endimanchés, alignés sous les hauteurs boisées d’Alzon, heureux et impassibles, le regard absorbé par le mince fil qui relie leur canne à l’hameçon…
Je suis allé à Hanencha, à travers cette route sinueuse qui part de Souk-Ahras, traverse de magnifiques paysages et aboutit à la cité romaine de Thubusicum Numidarum, l’actuelle Khemissa. A la recherche de quoi, au juste ? Je ne sais pas, mais j’ai erré sur les traces de Kateb Yacine, escorté par les grands vents qui s’engouffrent dans les corridors des oueds grossis par les échos du passé. Ici même, Kateb Yacine est revenu à plusieurs reprises sur les terres de ses ancêtres et, en cherchant à démêler les écheveaux d’un itinéraire troublé, il n’a reçu que les souffles tonitruants de l’histoire et n’a rencontré que la même désolation des gorges montagneuses dénudées. Je crois l’entendre clamer, du haut de cette falaise qui domine la route :
«Fugitivement moribond
Je m'envole
Je suis un grand oiseau
L' amour est picoré
Et Nedjma sacrifiée
Ouvre son cœur en parachute»
(Soliloques)
Dans le magma d’une histoire tourmentée, pareille aux soubresauts fiévreux de la nature qui entoure les lieux, il y a pourtant des repères, des indices que l’historien devra chercher et décortiquer. Comme cette fabuleuse histoire de la révolte des Hanencha et des Keblouti, l’aïeul de Yacine, déporté avec ses compagnons en Nouvelle-Calédonie où il connaîtra l’exil et le déracinement. Je ne suis pas historien et mon rôle ici n’est pas celui du reporter. J’écris ce que je ressens et cela est à mille lieues de l’objectivité. Et pourtant, il y a tant de choses à raconter à partir d’ici. J’ai fait le voyage pour écouter le vent chanter sur les cimes des monts du Nadhor, plus haut que le village de Hanencha, vers le Nord, et cela suffit à mon bonheur.
J’ai voulu simplement saluer ces lieux mythiques et ignorés par les circuits officiels, qui racontent l’histoire du peuple, ses sursauts, ses débâcles et ses élans d’espoir, sur cette terre qui m’est chère, dans cette Numidie berbère qui m’a tant donné ! Alors, j’ai poussé vers le Sud, vers Tiffech, la prairie supérieure, gavée d’eau et de lumière, terre d’histoire gorgée de vestiges archéologiques. Les vents d’avril le capricieux parcourent l’herbe folle et agitent les violettes sauvages dispersées autour des barrages qu’on ne se lasse pas d’admirer. Et puis, en descendant de Tiffech, on débouche sur M’daourouch, ville natale d’Apulée, philosophe berbère connu pour avoir donné à l’humanité son premier roman, L’âne d’or. Esprit brillant, il a marqué de son empreinte la philosophie et la littérature de son siècle, utilisant la langue du colonisateur, «butin de guerre» comme disait Kateb Yacine. Un chercheur marocain a parlé de «l'amazighité du texte romanesque» d’Apulée. A vol d’oiseau, une trentaine de kilomètres à peine séparent Madaure de Hanencha, quelques arpents de cette noble terre de la Numidie amazighe qui raconte la farouche résistance des autochtones. Cette imagination, cet amour du merveilleux, ce goût prononcé pour les paraboles, on les trouve chez les deux auteurs, le fils de Hanencha et celui de M’daourouch. Mais il est également un autre écrivain, l’un des meilleurs de sa génération qui a grandi dans cette région. Laissons-le parler : «Je suis né dans un douar de la campagne, d'une famille qui comptait quatre garçons, mon père en a mis deux à l'école de langue française, deux à l'école en langue arabe. J'ai vécu dans la pureté, de l'existence et de l'âme, nourri du spectacle des collines sur lesquelles tombait le crépuscule, jouant de la flûte derrière les brebis et les oies.» Il s’agit de Tahar Ouettar, né à Saf El-Ouidane et qui a grandi à M’daourouch, village qui a servi de décor à son chef-d’œuvre, L’As dont une partie des personnages a réellement existé. Auteur controversé aujourd’hui, l’homme a été marqué par la vie des petites gens confrontées à la complexité de la vie. Passé maître dans le style réaliste, il s’était également imposé dans le symbolisme, avec des histoires imaginaires qui nous replongent dans le monde merveilleux des contes populaires.
J’ai quitté l’axe Sédrata-Bir-Bouhouche pour emprunter la route secondaire qui mène au douar de Saf El-Ouidane, là où est né Tahar Ouettar, issu d’une tribu chaouie connue pour son sens de l’honneur et de l’hospitalité. Cette excursion est aussi une recherche décousue de repères historiques sur les grands écrivains de ma région, et j’ai rencontré la même simplicité paysanne, la même ténacité des hommes, ces «Chaouis» à la tête «dure» qui ont habité la Numidie berbère depuis la nuit des temps. «De l’oued, il ne restera que les pierres», peut-on retenir comme leçon de L’As. Il reste aussi que l’on ne peut oublier un autre monument, amazigh lui aussi, et dont la dimension universelle n’est plus à prouver. Il s’agit de Saint-Augustin, philosophe et l’un des pères de l’Eglise chrétienne, né à Souk-Ahras et qui a trouvé en M’daourouch, la ville culturelle qui servit à son épanouissement intellectuel. Celui qui a dit «Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède» avait ce sens du réalisme et du pragmatisme que je retrouve aujourd’hui chez les paysans de Djebel Boussessou… On peut citer aussi Maxime de Madaure, grand grammairien et philosophe latin, Martilnus Capella, auteur de Les Noces de Mercure et de la Philologie, roman écrit entre 410 et 439 et qui est né à M’daourouch, vers le début du IVe siècle (un cratère de la lune porte son nom). Et puisque je suis parti de Bône, revenons-y pour signaler que le grand écrivain français Albert Camus est né juste à côté, à Mondovi, l’actuelle Dréan. L’absurde qui alimente son écriture n’est-il pas aussi le fruit légitime de ce «viol solaire et déchirant» ?
Ma contrée a donné à l’humanité des génies de la littérature et de la philosophie... ignorés dans leur propre pays !
M. F.

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