Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Poupées gonflables : combien vous faut-il ?


Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
L'écrivaine saoudienne Nora Channar n'est pas une féministe du genre à casser des cloisons et revendiquer la polyandrie pour elle et ses sœurs, comme voudraient le faire croire les «bonzes» wahhabites. Elle revendique juste sa part d'équité et de justice, dans le strict respect de l'orthodoxie coranique que les théologiens de son pays mettent trop souvent sous le boisseau. Elle mène campagne contre l'imposition d'un tuteur à vie aux femmes, par exemple, avec des arguments aussi religieux que profanes au point d'être timorés, mais ses détracteurs ne la ménagent pas. Surtout depuis qu'elle a apporté publiquement son soutien au théologien palestinien Adnane Ibrahim, particulièrement ciblé par les cheikhs saoudiens et régulièrement taxé de chiite. Les attaques ont été particulièrement virulentes lors du dernier Ramadhan, un mois propice à l'incitation à la violence et à la haine, pour les prêcheurs intégristes en Arabie Saoudite et dans ses dépendances. Elle a ainsi assimilé les sermons d'Adnane Ibrahim au véritable éveil d'un Islam tolérant et convivial, par opposition à l'éveil intégriste, plus proche de l'éruption, pour ne pas dire plus. Nora Channar a dénoncé le racisme latent des théologiens saoudiens qui estiment être les seuls dépositaires du dogme et des fatwas et imaginent même que «le Prophète est saoudien»(1). «Leurs vives réactions au discours d'Adnane Ibrahim et leurs insultes à son égard sont la preuve que ce dernier est dans la ligne de cet islam modéré, sans tentations terroristes, dont les Saoudiens ont besoin», souligne l'écrivaine. Il a ainsi rectifié beaucoup d'idées reçues et de fausses croyances, comme les handicaps mental et religieux de la femme ou la «sieste des commerçants»(2). Dans la foulée, Nora Channar s'est insurgée la semaine dernière contre l'idée répandue que la femme aurait été créée à partir d'une côte d'Adam, en posant la question existentielle : «Comment la femme peut-elle être créée de la côte de l'homme, alors qu'il est né de son ventre ?» Elle a, encore une fois, mis en cause la caste religieuse dans la spécificité et de l'homme, et la «spécialisation» de la femme qui n'est autre que la reconduction de l'éternelle oppression du mâle. Mais n'est-ce pas une attitude normale dans un pays où on organise un colloque pour répondre à la question de savoir si la femme est un être humain ou pas(3). Ce qui l'amène à évoquer la question lancinante de la mixité ou la présence des personnes des deux sexes dans une même pièce ou un même espace, l'un des grands débats qui agitent le monde musulman. Nous sommes, encore une fois, devant le problème et les différences récurrentes dans la lecture des textes. Là aussi, l'écrivaine met le doigt dans la plaie en se demandant pourquoi ceux qui s'apprêtent le plus à se mélanger sont ceux-là mêmes qui s'empressent d'interdire la mixité ou la promiscuité. (!!) Nora Channar observe également qu'au nom de principes soi-disant religieux, beaucoup d'hommes répugnent ou se refusent à travailler avec une femme sur un même lieu. Elle ironise, toutefois, sur le fait que la femme saoudienne qui n'a pas le droit de conduire sa propre voiture peut, cependant, se retrouver dans cet espace fermé avec son chauffeur (!). «Il est quand même étrange, ajoute-t-elle, que la majorité de nos fils soient titulaires d'un diplôme de mœurs dissolues, avec mention honorable, malgré toutes les précautions prises pour l'éloigner de l'autre sexe. Alors que l'on a tout fait pour lui éviter de harceler, ne serait-ce que verbalement, toute femme qui passe à proximité, même si elle ressemble à un sac noir.» Et comme elle s'adresse avant tout aux théologiens bornés de son pays, elle leur demande pourquoi les Lieux Saints de l'Islam ne connaissent pas ce type de problèmes. «La maison de Dieu est ouverte à tous et aux deux sexes, et pour la circumambulation, il n'y a pas un itinéraire pour les hommes et un autre pour les femmes», note-t-elle. «En agissant ainsi, Dieu a voulu, dans son infinie sagesse, que l'homme trouve son équilibre et ne soit pas pris de saisissement et de convulsions, en voyant une femme devant lui», note l'écrivaine avec la même ironie. Elle aurait pu citer en exemple l'autre débat qui a agité récemment le pays voisin, la Tunisie, à propos du caractère licite ou illicite des poupées gonflables. Interrogé sur ce «mode opératoire» qui semble séduire une partie de la jeunesse tunisienne, le mufti Othmane Battikh a préféré botter en touche, se refusant à en interdire la pratique. Comme tout praticien de la chose religieuse, le haut dignitaire a surtout insisté sur le caractère exogène, voire intrus, du recours aux «poupées sexuelles», comme remède au manque d'affection. S'il a volontiers décrété illicite le jeu du «Pokemon go !», Othmane Battikh n'a pas voulu se prononcer clairement sur les poupées gonflables, et a lancé la balle dans le camp du gouvernement. En l'absence de Rashed Ghannouchi qui les préfère bien en chair et voilées, le mufti a, toutefois, insisté sur le caractère nuisible des poupées gonflables, et appelé la jeunesse à les éviter. Réactions intéressantes de cette jeunesse sur le site du quotidien londonien Al-Quds : si vous voulez qu'on renonce à cette pratique, demandez aux parents des jeunes filles tunisiennes de baisser le montant de la dot exigée du futur mari ! Plus impertinente encore : est-ce qu'on a le droit de posséder trois ou quatre poupées gonflables, comme le veut la Charia ?
A. H.

(1) Allusion à une envolée lyrique et patriotarde du chanteur saoudien Mohamed Abdou, affirmant que le Prophète de l'Islam était saoudien, et déclenchant quelques protestations molles de l'establishment wahhabite.
(2) Adnane Ibrahim affirme notamment que la fermeture des commerces à l'heure de la prière n'a aucun caractère obligatoire, et qu'elle est simplement une innovation, comme celles que les islamistes dénoncent quand elles n'émanent pas d'eux.
(3) Il est question ici d'une conférence sur ce thème qui devait être organisée en mars dernier par une institution saoudienne, mais qui a été annulée après une levée de boucliers dans la presse et sur les réseaux sociaux.





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