Mardi 3 janvier 2017
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Contribution : Ascension et déclin des civilisations (1re partie)

Par Dr Mohamed Larbi Ould Khelifa
Culture et civilisation : concept et niveaux de connotations
Dans les écrits non spécialisés et dans les discours, les termes «culture» et «civilisation» sont souvent assimilés, notamment lorsqu’il s’agit de décrire le patrimoine ou d’en faire la comparaison par rapport aux autres pays, aussi bien dans le passé qu’au jour d’aujourd’hui ; or, le lexique et les concepts sont semblables à la monnaie ; leur valeur est liée au contexte dans lequel ils sont utilisés, aux mutations que connaît la société et aux incidences des évènements passés et des charges que ces termes et concepts véhiculent au niveau de la mémoire individuelle et de la mémoire collective.
L’usage fréquent de certains termes et concepts n’a pas pour seul effet de les rendre communs dans la littérature écrite et orale, ainsi qu’au niveau des médias audiovisuels. Il engendre également une ambiguïté et une interférence au niveau des concepts lexicaux qui sont les clefs essentielles dans tous les domaines du savoir relatif à l’homme, à la nature, ainsi qu’aux relations qui les lient à travers la recherche théorique et la recherche appliquée. C’est pour cela que l’entame de ces études exige la définition des concepts lexicaux, ainsi que leurs domaines de propagation, dans l’intellect et dans le monde réel.
De manière générale, les nombreux usages du concept de civilisation se retrouvent à trois niveaux :
Premièrement : La signification répandue sur les individus et les peuples civilisés par opposition aux non-civilisés, aux primitifs ou aux sauvages ; il est clair que cette signification comporte un jugement de valeur et s’appuie sur des normes posées par une seule partie, celle qui se considère être la plus civilisée, tel que décrit dans les écrits de Levy Brouhl sur la «mentalité primitive» ou dans des études de la chercheuse en anthropologie culturelle, Ruth Benedict, sur les modes de culture, ainsi que dans les recherches de Taylor sur les tribus des Bochimans et Dinka au Soudan du Sud.
Deuxièmement : La seconde signification de la civilisation est liée aux formes d’expression de la vie sociale chez toute nation. On retrouve dans les formes d’expression, la croyance, les traditions et l’organisation des relations au sein de la société et de ses institutions symboliques ou celles qui exercent le pouvoir, ainsi que les relations avec la nature. Ces formes sont considérées comme phénomènes civilisationnels, c’est-à-dire que si elles se concrétisent au sein d’institutions et de productions morales ou matérielles, elles sont alors appelées accomplissements civilisationnels.
Troisièmement : Cette signification comprend les spécificités et les caractères communs à un ou plusieurs groupes de peuplades, à une époque donnée de leur histoire. Ces caractères distinctifs sont reconnaissables lorsqu’ils sont comparés à d’autres peuplades ou groupes, au sens large du terme «civilisation».
Néanmoins, il existe dans toutes les civilisations des branches proches ou lointaines d'un tronc commun culturel «appelées sous-cultures» (le terme «sous» n’est pas péjoratif, le terme branche en arabe est d’ailleurs une appellation meilleure que son équivalent en langue française (sous-culture) ou en langue anglaise (subculture) qui prête à l'infériorité). Dans une même société et dans l’aire civilisationnelle globale, on l’appelle la particularité locale ou nationale. Le sociologue Levy Strauss a proposé une définition globale de la culture.
De son point de vue, la culture est un ensemble d’arrangements symboliques, en premier lieu la langue, les règles d’organisation familiale, les relations économiques, les arts, les sciences et la religion.
Que nous considérions la seconde signification sociale ou la troisième signification évolutive, il y a dans la connotation du terme civilisation un sens qui va au-delà de la culture, ce que l’on appelle «bulding» en
allemand, c'est-à-dire la somme de tous les cumuls culturels de la civilisation. Le terme «bulding» unifie les deux termes dans l’ensemble social et la perspective historique. Il y a lieu de dire que la culture et la civilisation sont constamment un état de dépassement d’un présent qui pourrait devenir passé ou avenir dont la valeur est estimée pour son apport matériel et moral à la grandeur d’une nation et au bonheur de l’humanité.

Le changement, la stagnation et les caractéristiques apparentes :
Quel que soit le domaine d’expansion des deux concepts précédents, un objectif procédural peut les considérer comme le tronc commun d’une référence multidimensionnelle, une spiritualité matérielle et comportementale chez la majorité des groupes humains dans un champ géographique donné. Cette référence exerce sur les individus et les groupes une attractivité par laquelle se réalise l’appartenance propre à la tribu ou au groupe dans sa plus large dimension (la patrie) et l’appartenance générale dans sa dimension historique que partagent plusieurs peuples : hindouistes, bouddhistes, musulmans, chrétiens animistes ; de même pour la doctrine politique qui prévaut, tels que les libéraux communistes ou encore la couleur de la peau, comme lorsqu’on décrit une grande partie de l’Afrique comme étant noire et qu’on distingue les Américains d’origine africaine en les qualifiant de Noirs ou d’Américains de couleur, sans tenir compte des autres caractéristiques de tout groupe d’habitants.
Il est clair que l’appartenance générale dans ses précédentes dimensions ne signifie pas que les petits groupes ou même ceux plus larges sont en état de stagnation et d’immuabilité. Au contraire, ils sont en état de mutation permanente, une mutation qui peut s’accélérer et mener à des formes de conflit au sein des élites et à l’inquiétude, à la stupéfaction et à la crainte chez certaines franges de la société. Cela entraîne ce que l’on appelle la «révolution sociale» et la déstabilisation de l’échelle des valeurs. Cette accélération peut connaître un ralentissement entre deux ou plusieurs générations, si le noyau central demeure dans un état de constance relatif.
C’est-à-dire que les changements surviennent dans son environnement, comme c’est le cas pour les croyances religieuses constantes et les phénomènes qui les accompagnent et qui pourraient connaître des changements en fonction du temps et de l’espace.
Il y a, remarque-t-on, une caractérisation très usitée parmi les gens ordinaires et même par les apprenants non spécialisés en civilisation et en philosophie de l’Histoire. Cette caractérisation consiste en la sélection d’une qualification prédominante dans la civilisation d’une nation ou d’une région entière, qualification dans laquelle sont réduits tous les autres aspects civilisationnels ; ainsi, l’Europe de l’Ouest est décrite comme étant la civilisation du «machinisme» ou la civilisation de l’audiovisuel ou du divertissement. Quelle que soit la qualification donnée à la civilisation d’une nation, elle est en développement continu, elle subit des influences et a elle-même une influence dont la célérité et l’intensité dépendent du temps et de l’espace, ainsi que d’autres facteurs tels que les guerres, le commerce, l’immigration et le colonialisme qui a conduit à la confiscation et au gel d’une culture et la remplaçant par une autre, comme c’est le cas en Amérique du Nord, en Australie et aux îles Caraïbes, par exemple. Il est de notoriété publique que l’évolution et l’abondance des mass-médias, notamment depuis les dernières décennies du siècle dernier, ont donné lieu à une mondialisation culturelle et économique, ainsi qu’à une modélisation qui a fait du mode de vie de certains pays dominants du nord de la planète un modèle suprême, car il n’y a pas d’alternative qui le surpasserait au plan culturel ; il est fondé sur une base technologique qui n’a pas de vis-à-vis capable de le concurrencer, de se libérer, ne serait-ce qu’un petit peu, de son savoir-faire ou de se déployer en dehors des frontières. Le patrimoine exposé, à l’occasion d’échanges culturels ou dans la publicité politique, consiste, le plus souvent, en des industries et arts traditionnels de la vie à la campagne et en la culture populaire spontanée (Falk ways). Tout ceci constitue assurément une partie inestimable du patrimoine ancien et représente une des étapes de l’évolution civilisationnelle. Cette description ne nie, néanmoins, pas la beauté artistique des industries liées à la vie quotidienne ou les vestiges de l’urbanisme.
Beaucoup de chercheurs universitaires se sont intéressés à la question du changement social et ont tenté de trouver une réponse à deux questions, à savoir : comment le changement survient-il ? Et pourquoi ? En d’autres termes, quels sont les facteurs qui influent, en particulier pour le cas de l’Algérie?
Parmi ces chercheurs, il y a Hdjila Rahali, de l’université Mohamed-Khider de Biskra, qui a publié une étude en 2010. Cette chercheuse impute les phénomènes du changement au déluge de la mondialisation qui vient de l’étranger et qui façonne l’économie et, par conséquent, influe sur le monde de l’emploi et l’organisation sociale tout entière ; elle impute donc le changement culturel et ses référents de valeur à un seul facteur exogène, à savoir les influences de la mondialisation. Cependant, le changement social en Algérie est dû à d’autres facteurs qui ne sont pas moins importants ; ces facteurs se sont étendus sur de longues périodes dans le passé et se sont manifestés après la conquête coloniale.
Ils ont perduré jusqu’à aujourd’hui sous forme de la famille nucléaire, de l’urbanisation, de l’émigration, des moyens de communication audiovisuelle, de l’éducation, des filles en particulier, dans les villes et dans les campagnes, de l’augmentation relative du revenu personnel et des effets dangereux du malheur qu’a été le terrorisme dans les années quatre-vingt-dix du siècle dernier, terrorisme qui a ébranlé la structure sociale et ses référents culturels, notamment les données religieuses. Le chercheur Dahou Djerbal a publié, en janvier 2016, une étude intitulée «Le changement des valeurs et des idéologies dans la société algérienne», et ce, dans le cadre du dossier de l’espace euromaghrébin : la société et la culture dans l’espace maghrébin. Le chercheur a procédé à une étude analytique, historique, sociale et politique des mutations que l’Etat et la société ont connues au lendemain de l’indépendance, notamment l’élimination rapide du legs colonial dans l’agriculture en particulier. En effet, il y a eu les nationalisations accélérées des biens des colons, l’affranchissement des paysans d’un régime inique qui ne leur permettait de percevoir en guise de salaire que le cinquième de ce qu’eux-mêmes produisaient, le passage des habitants des campagnes d’une situation de sous-prolétariat et d’autarcie à une économie monétaire, l’exode rural et l’émergence d’une force ouvrière qui a accompagné ces mutations, dans le cadre de l’orientation socialiste de l’époque.
Le chercheur indique que l’échec du modèle de l’industrialisation algérienne à la fin des années soixante-dix a divisé le monde du travail en deux pôles ; le premier, adepte des règles et des valeurs du monde du travail européen, héritées de la période pré-indépendance, et le second, attaché aux méthodes et règles de travail définies durant la période post-indépendance, telles qu’elles figurent dans ce que le chercheur appelle le discours du parti-Etat et de l’Etat-nation.
Selon le chercheur, parmi les changements majeurs figurent la multiplication des crises et l’émergence des mouvements culturels identitaires, dans leurs relations avec le système d’enseignement basé sur la méthode pavlovienne.
Cependant, le changement le plus important et le plus notable réside dans l’accroissement relativement rapide du nombre de filles dans tous les cycles d’enseignement : du primaire à l’université.
Les filles sont aujourd’hui plus nombreuses que les garçons dans chacun de ces cycles ; de même qu’une grande partie de la société est passée de la culture basée sur l’oralité à la culture écrite.
La réaction est venue du mouvement berbère, sous forme de protestations contre les idéologies officielles résumées par l’imam Ibn Badis par son célèbre triptyque : l’islam est notre religion, l’arabe est notre langue et l’Algérie est notre patrie ; cette réaction a consisté en la correction de l’histoire en s’intéressant à l’Algérie d’avant l’avènement de l’islam, en réhabilitant tamazight et en appelant à une République laïque. Nous consacrerons, dans une section de cette réflexion, une analyse sur l’utilisation, par les experts du colonialisme, de certaines de ces revendications légitimes.
Le séisme le plus dangereux qui a ébranlé l’Etat et la société est une autre réaction, incarnée par une idéologie extrémiste au nom de l’islam. Cette idéologie extrémiste avait touché le grand public, alors que le discours culturel et ses slogans, évoqués par le chercheur, étaient véhiculés par l’élite culturelle. Le discours et les slogans de l’alternative islamiste étaient servis au petit peuple des quartiers populaires et des campagnes qui souffraient de la pauvreté, du chômage et de la marginalisation.
L’analyse approfondie du professeur Dahou Djerbal est essentiellement basée sur des perspectives politiques et des concepts idéologiques tirés d’une approche spécifique aux sociétés du tiers-monde et de la critique qui ciblait le système socialiste, la centralisation de l’Etat et le discours unique. Quant à la société et à l’Etat en Algérie et pour que le diagnostic, la description et l’analyse soient proches de la réalité, il est utile, voire nécessaire, de compter sur l’expérience historique dans une société qui a vécu sans Etat, mais dont les institutions traditionnelles sont, dans une grande mesure, restées efficaces. Cette société est poussée dans ses derniers retranchements, n’ayant pas réussi à moderniser ses institutions et ayant refusé la modernisation truquée destinée à la soumettre et à l’annexer. En tout état de cause, dans le domaine de la recherche sociale, toute approche sociale est sans nul doute un ajout utile si elle venait à être affranchie de l’enfermement idéologique.

Le fossé civilisationnel : constats et diagnostic
De larges couches de l’élite intellectuelle et dirigeante, en Algérie et dans la plupart des pays du tiers monde, ont pris conscience de la gravité des défis qu’impose le sous-développement hérité de la période d’avant l'occupation et aggravé davantage par le colonialisme et des difficultés à dépasser ce sous-développement, après l’indépendance, sans la coopération du monde développé du nord de la planète. Ce constat a fait que les appels à la préservation de l’authenticité, c'est-à-dire appeler le passé à la rescousse, ont été moins nombreux et se sont limités, parfois, au souvenir de la résistance qui a caractérisé le mouvement de Libération nationale contre les résidus postcoloniaux. Ces appels s’amenuisent encore plus et tendent même à disparaître chez la troisième génération ou aspirent à un rang social, à une part de la rente et à une participation aux cérémonies d’occasion.
Les controverses autour de l’identité et la course à la mise en relief des spécificités et des différences au sein de chaque pays et entre des pays voisins, notamment après l’échec de l’union civilisationnelle et politique, basée sur un seul élément qui exclut les autres, tel que l’appel à une nation musulmane, une et indivisible, allant de Jakarta à Tanger ou bien à une nation arabe unifiée allant du Golfe à l’Océan, ont toutes échoué dans cette région. Elles sont tombées dans l’oubli, ou ont donné lieu à un résultat totalement opposé à celui recherché, ou ont mené à l’extrémisme, par la reproduction du mode de vie d’il y a 14 siècles, en tentant de l’imposer aux autres par la force et la contrainte. Tout cela nous montre des traits et des profils inquiétants pour une région dont l’élite souffre de misère civilisationnelle, perdue entre un passé qui ne reviendra jamais et un présent duquel elle est absente.
D’autres franges de la société ont préféré se mettre au service d’autres cultures, au lieu de dialoguer avec elles et d’en adopter les connaissances après les avoir adaptées, comme ce fut le cas pour les civilisations qui se sont succédé à travers l’histoire. En réalité, la région subit, depuis fort longtemps, un émiettement et un affaiblissement de l’intérieur, provoqué par les guerres intestines et la destruction des vestiges du passé, notamment les symboles d’une civilisation qui a réussi, à certaines périodes de son histoire, à conjuguer le rayonnement spirituel, loin de la sorcellerie qui est synonyme d’immobilisme et de sous-développement, et le rayonnement rationnel novateur dans les différents domaines de la connaissance.
Par conséquent, nous pouvons résumer la situation civilisationnelle d’une région dont les peuples sont répartis sur plusieurs continents, par la question suivante : le passé civilisationnel de toute nation ou d’une région géopolitique n’est-il pas représenté par les réalisations du présent ? La réponse à cette question nécessite le recensement et l’analyse d’un grand nombre de facteurs enchevêtrés dans leurs dimensions historiques anciennes et nouvelles, des facteurs internes relatifs à l’état de la société et aux responsabilités des élites dans les différentes fonctions, des raisons de la faiblesse, du sous-développement et des luttes permanentes au sein de la région, et l’interventionnisme et de l’ingérence des grandes puissances qui veulent asseoir leur hégémonie et leur domination sur les ressources des parties les plus faibles et les soumettre par tous les moyens.
Tout cela a eu lieu avant et après l’adoption des chartes onusiennes qui prônent la paix, la coopération et le respect des droits et des libertés des individus et des peuples. En fait, ces chartes ressemblent beaucoup plus à des calmants et mettent en relief le fossé énorme qui sépare les pays qui sont à la traîne et ceux qui sont dans le peloton de tête. Il y a des exceptions, à l’instar de certains pays de l’Asie du Sud-Est qui ont réduit cet écart civilisationnel, comme le Japon et ceux qu’on appelle les Tigres émergents, ainsi que la Chine qui aspire à se joindre au groupe de tête, sans pour autant renier une civilisation vieille de cinq mille ans qui revient au goût du temps.
Le monde musulman et arabe a, depuis longtemps, connu plusieurs diagnostics de sa situation civilisationnelle, par des approches différentes. La première a été l’histoire encyclopédique d’El Messaoudi, intitulée «Les prairies d’or», qui jette la lumière sur le début de l’effondrement et de la faiblesse du Califat, à la fin du IIIe siecle de l’Hégire (XIIe siècle). El Messaoudi est soutenu par Chemsddine Meqdassi, dans son ouvrage, Les perles ; il écrit dans un passage très important, ce qui suit : «Elle (Baghdad, capitale du Califat) était la préférée des musulmans, une capitale suprême et même au-delà de ce que nous pouvons décrire, jusqu’à ce que le Califat faiblisse, ce qui l’a ébranlée ; quant à la ville, elle n’est que ruine, elle régresse chaque jour davantage, conséquence de la corruption rampante, de l’ignorance, de la dépravation et de l’injustice du sultan.»
Nous n’allons pas voir trop loin dans le diagnostic récent que l’on retrouve, par exemple, chez les mouvements réformateurs, chez Mohamed Abdou en Égypte, chez l’imam Ibn Badis et de son compagnon cheikh El Ibrahimi et leurs collègues, chez Malek Bennabi et son école de pensée qui parlent des conditions de la Nahda (renaissance), et que l’on retrouve également dans les pays du Levant, en Inde et au Pakistan. Depuis ces dernières décennies, de nombreuses recherches se sont focalisées sur le modernisme, notamment depuis les années soixante-dix du siècle dernier. Parmi ces recherches, celle de Tayeb Tizini, intitulée «Du patrimoine à la révolution», 1978, celle de Ali Ahmad Saïd (Adonis) : Le fixe et le mouvant, en trois volumes, 1974-1978, celle de Mohammed Al Djabiri : Du discours arabe contemporain, 1982, mais également celle du chercheur Américain, M. Hudson, sur L’avenir arabe, publiée dans une revue spécialisée dans les questions critiques (Critical Issues), 1979, les lectures du renouveau du chercheur Mohammed Arkoun, dans son étude sur les aspects de la conscience islamique, du chercheur Abdou Sleiman qui a défini la problématique civilisationnelle dans La crise dans l’esprit islamique et l’étude de l’Américain d’origine palestinienne, Edouard Saïd, intitulée «Culture et impérialisme».

La civilisation : tourner autour du plafond
Ces recherches ont apporté de nombreux éclairages sur la réalité civilisationnelle du monde arabo-musulman et bon nombre d’entre elles ont mis l’accent sur la question de la modernité, pour laquelle nous faisons les deux observations suivantes :
1. L’accumulation des créations dans les sciences, les arts et la littérature dans le monde arabo-musulman a enrichi le patrimoine civilisationnel de l’humanité, que ce soit reconnu ou pas. Cette accumulation a été décrite, en toute objectivité, par Adam Mitts, professeur à l’université de Bâle (Suisse), dans son étude intitulée «La civilisation de l’islam» ; l’itinéraire des civilisations est ininterrompu, selon une continuité historique axée sur l’être humain et son environnement naturel et social. En effet, les civilisations peuvent cohabiter et converger, tout comme elles peuvent connaître des divergences entre leurs différentes composantes ou avec d’autres civilisations voisines, comme c’est le cas en Méditerranée, ou d’autres civilisations très éloignées, comme pour l’Europe (Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, France) et d’autres continents lointains tels que l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et l’Australie. Les empires européens émergents avaient traversé l’Atlantique et le Pacifique pour en exterminer les populations autochtones, éradiquer leurs cultures, piller leurs matières premières et matériaux précieux (or notamment), asservir les peuples et les déplacer de force vers le nouveau monde (Amérique). Les chercheurs N. Pansel et P. Blancher ont présenté une très intéressante étude intitulée : «Zoos humains, XIXe-XXe siècles», Paris 2002, dans lesquels les Noirs étaient enfermés dans des cages et exposés sur les places de Paris comme des animaux sauvages. Quant à la civilisation islamique à laquelle plusieurs peuples ont contribué tout au long de plusieurs siècles, elle est d’une très grande richesse et d’une très grande diversité dans son contexte historique. Cependant, elle est actuellement dans une phase transitoire du mouvement continu de l’histoire et de ce fait, elle n’est pas en position de force en matière de réflexion et de créativité humaine. Elle a besoin d’être refondée, en commençant d’abord par une analyse critique de sa situation actuelle, loin de toute ostentation ou d’autoflagellation, une critique destinée à l’enrichir et à accélérer son dynamisme, à la lumière des acquis scientifiques et technologiques, pour accéder au cercle du savoir et de la connaissance et de leurs applications sur l’être humain et sur la nature. Cette tâche nécessite des générations hors du commun, poussées par une volonté inébranlable et guidées par des dirigeants pour lesquels rien n’est impossible ; pas celles qui ne cessent de répéter des slogans tant martelés, tels que le progressisme, le modernisme, le retour à l’islam et au salafisme – les pieux ancêtres qui n’étaient pas tous pieux –, des slogans qui se sont transformés dans certains discours en des duels verbaux insensés.
2. Aux yeux d’un nombre important d’élites intellectuelles et de gouvernants, le summum actuel de la civilisation et du progrès est celui atteint par la civilisation occidentale (européenne et américaine), de par son aspect matériel et créatif. A partir de ce constat, le reste du monde, y compris le monde arabo-musulman, se retrouve classé à différents niveaux de l’échelle ascendante ou déclinante, par rapport à ce summum civilisationnel qui ne s’est pas réalisé de manière fortuite ; c’est, au contraire, l’aboutissement d’une série de progrès dans le temps et dans l’espace. C’est pour cette raison que toute étude ou recherche sur une quelconque branche du savoir nécessite une introduction sur son épistémologie à l’instar de l’histoire des mathématiques, de la physique, de l’astrologie, des arts, de la littérature, des religions ou de la politique. Cependant, la contribution de la civilisation islamique est souvent ignorée pour de nombreuses raisons, telles que le manque d’informations, le complexe de supériorité ou l’impact du conflit historique entre l’Orient et l’Occident qui pousse à sous-estimer l’Autre.
A titre explicatif, le monde musulman a connu deux expériences qui démontrent la nature de sa relation politico-civilisationnelle avec l’Occident, la première est celle de l’ataturkisme, qui a adopté des concepts le rapprochant de l’Occident et notamment des Etats-Unis. Ainsi, les préceptes de l’islam et les rapports antérieurs d’Istanbul avec la région arabo-musulmane – avant l’effondrement de l’empire ottoman – étaient devenus, aux yeux de cette doctrine, la cause principale de son retard et de ses défaites face à l’alliance occidentale, sans compter le sentiment de trahison et de collusion de la part des provinces ottomanes qui ont conspiré avec les puissances anglaise et française au Moyen-Orient (Sykes-Picot). Toutefois, après des décennies d’ataturkisme, la Turquie renoue avec son passé de califat ottoman, pour des raisons politiques et des visées géopolitiques pragmatiques, dans le cadre de l’OTAN et de sa relation spécifique avec Israël. Cette relation est une des conditions de son admission et de son rapprochement avec l’Occident. Aujourd’hui, la Turquie est membre du groupe des vingt et l’alliance occidentale critique à voix basse le conflit avec les Kurdes et l’incarcération ou l’exclusion de plus de 30 000 citoyens, civils et militaires (juillet 2016), dont 2000 enseignants universitaires ; en effet, les intérêts prennent le dessus sur les droits de l’Homme.
La deuxième expérience est celle de la Révolution islamique en Iran ; le shahinshah ou le Roi des rois a imposé la culture et le mode de vie à l’européenne, tout en stigmatisant les traditions et le patrimoine culturel postislamique, considéré comme symbole de sous-développement. Le Shah et son entourage ont œuvré à la glorification du patrimoine et de l’histoire de l’Iran, à l’époque de l’empire sassanide. De même qu’il a demandé de purifier la langue persane des termes arabes, de renforcer les relations avec les Etats-Unis et Israël et d’étendre son hégémonie sur le Golfe et le détroit d’Ormuz. Cependant, cette puissance et cette modernité de façade n’ont pas pu résister face au déluge du khomeynisme qui a envahi la société iranienne révoltée par le gaspillage et la violation publique des traditions. Cette victoire écrasante de la révolution iranienne a été acquise grâce aussi à la présence d’un immense réseau de cellules infiltrées dans la société chiite (les husseiniyets) ainsi que les écoles du chiisme, appelées al-hawzate, en Irak et à Qom, près de Téhéran. Ainsi, tous les traits de modernité introduits par le Shah ont été éradiqués de l’Etat et de la société et l’Iran est devenue ce qu’il est aujourd’hui.
M. L. O. K.
(A suivre)

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