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Contribution : Un combat asymétrique entre l’enfant algérien et le reste du monde ?

Par Boudalia Bouchenak Malika
[email protected]

Le 3 novembre 2015, l’APS rapportait une déclaration de la ministre de l’Education à l’issue d’un entretien avec la directrice générale de l’Unesco : «Nous avons identifié (avec Mme Irina Bokova), dans le cadre de la coopération, la nécessité d’aller vers une coopération qui puisse donner des clés de résolution de problèmes et non pas simplement le produit fini.»
«Cela veut dire, explique Mme la Ministre, mettre l’accent sur la méthodologie» qui touche l’élaboration de programmes et l’évaluation des manuels scolaires qui «est une reconnaissance du niveau atteint par certains pays».
Cette déclaration, exprimée dans un langage spécifique, avec un vocabulaire propre au ministère de l’Education algérien, est certainement incompréhensible pour la directrice générale de l’Unesco.

Pourquoi
Mme Irina Bokova est originaire de l’Europe de l’Est, l’ex-bloc soviétique, où le vocabulaire usité par la ministre algérienne est inconnu. Elle est la fille d’un dirigeant du Parti communiste bulgare. Elle a fait ses études supérieures à Moscou. Tout un espace où les pédagogies de ségrégation nées aux Etats-Unis et en France sont inconnues.
Passée dans le bloc occidental, comme chargée de l’intégration européenne en Bulgarie, avant d’entrer à l’Unesco, Mme Irina Bokova ne pouvait pas non plus rencontrer le langage de la ministre algérienne. Ce langage n’ayant aucune existence dans les textes fondateurs de l’école européenne. Textes qui distinguent, «transmission» pour les tout-petits et «enseignement» comme, deuxième étape, comme étape intervenant après la transmission.
Comment dès lors pourrait-elle éventuellement comprendre ce que signifie cette requête de «mettre l’accent sur la méthodologie de fabrication de manuels», et offrir à notre ministre des recettes de fabrication de manuels qui lui sont inconnues ? On se demande bien avec quels référents et quels outils l’Unesco pourrait répondre à une telle supplique de la ministre.
La langue du livre est une langue d’écrivains, qui se caractérise par la dimension esthétique.

La langue du manuel se compose de quelques mots simples, à partir desquels l’équipe fabrique des batteries d’exercices.
Les exercices des manuels se substituent à la transmission de l’identité et du patrimoine culturel.


Aussi, la directrice générale, au vu de toutes ses déclarations officielles, se situe clairement du côté de la transmission culturelle.
«La culture n’est pas un objectif, mais un moteur pour le développement», déclare-t-elle dans une interview (EURACTIV.com, le 10 juin 2015).
Elle poursuit : «Nous n’avons jamais voulu faire de la culture un objectif en soi, mais un moteur de développement et de cohésion sociale…»
«... La force des armes ne suffit pas à vaincre l'extrémisme violent… La recherche de la paix passe aussi par la culture…», affirme-t-elle. (Extrait sonore : Irina Bokova, du 24 mars 2017).
Une culture ne s’enseigne pas. Elle se transmet aux tout-petits.
Les œuvres culturelles peuvent faire l’objet d’enseignement au lycée et à l’université. Chez les tout-petits, elles sont transmises, mémorisées.
La ministre algérienne requiert dans sa supplique «des clés de résolution de problème…». Et pourtant, notre culture n’est pas «un problème», c’est un legs. Un legs que les Algériens savaient transmettre durant des siècles, car ils n’en faisaient pas un «problème», mais un devoir naturel.
Un devoir de transmission des valeurs et de l’identité qui se faisait dans le bonheur et la dignité.

En quoi le langage de la ministre de l’Education est-il déphasé ?
Répondre à cette question nécessite un petit détour par la case départ.
Naissance et origine de ce vocabulaire : C’est au Belc (Bureau pour l’enseignement de la langue et de la civilisation française) qu’est né ce vocabulaire.
Le Bureau, créé en 1965, est placé sous la tutelle du ministère des affaires étrangères de la France postcoloniale.
Sa mission : la diffusion du français dans le monde en tant que FLE (Français langue étrangère).
Il est évident que les méthodes élaborées dans ce Bureau ne concernaient pas l’école française ni l’école ordinaire !
Ces méthodes étaient destinées à inculquer une langue minimaliste à des populations en outre-mer ou à l’étranger, ou à des touristes qui voulaient visiter la France, etc.
Or, en Algérie, à la fin des années 1960, une méthode confectionnée dans ce Bureau est importée par des fonctionnaires et traduite en arabe pour devenir la méthode nationale.
Cette orientation scelle alors le destin de l’Ecole algérienne au Belc, et s’impose avec toute la force et l’enthousiasme du jeune Etat algérien.
Cette méthode est alors produite à grande échelle sous forme de KITS contenant un matériel et un manuel. La recette ou les procédés de fabrication de la méthode, manuel compris, est baptisée «méthodologie».
Le Belc assure alors, le «service après- vente» en quelque sorte puisqu’il assure l’encadrement des utilisateurs de la méthode. Les recettes de fabrication (méthodologie) constituent dès lors, le programme de formation des formateurs algériens, c'est-à-dire les inspecteurs.
On voit bien qu’il faut être un initié, voire familier des méthodes du Belc pour pouvoir mettre en perspective et décrypter la requête de la ministre à l’Unesco.
Politique française et scientifiques français :
De 1967 à 1987, le Belc est dirigé par un prestigieux chercheur, Francis
Debyser. En 1971, Francis Debyser publie dans le 100e numéro du Français dans le monde un article retentissant avec pour titre : «La mort du manuel». (L’article sous le même titre est publié de nouveau dans une brochure de 30 pages en 1973). Nous sommes donc en 1971, et écoutons le directeur du Belc :
«Si l’on souhaite que l’enseignement des langues étrangères survive en l’an 2000, dans les écoles, il faut se débarrasser des manuels, de tous les manuels, et qu’il faut reconsidérer d’un point de vue très critique nos méthodes récentes.» (tous est souligné par l’auteur Francis Debyser)
Il annonce sans ambages : - «Le déclin de l’illusion méthodologique !» et «La faillite des méthodes élaborés au Belc !»
Francis Debyser fait l’inventaire des méthodes incriminées :
- «Voix et Images de France».
- «Bonjour Line».
- «Pierre et Seydou».
- «Le Français et la Vie».
- «Vous avez la parole», etc.
- «Frère Jacques», en ajoutant «Le Belc sort Frère Jacques 3, ainsi que les prolongements des séries méthodologiques à l’usage de l’Afrique francophone et de l’Afrique anglophone».
L’Algérie a été le champ d’expérimentation à grande échelle de la méthode Frère Jacques et sa traduction intégrale a enfanté la méthode : «Malik et Zina». On peut donc en conclure que la méthode Frère Jacques a été conçue pour une production de masse en Algérie.
L’efficacité de cette méthode en terme d’impact et ses répercussions sociologiques (régression de la pensée et du comportement) explique aussi sans doute son élargissement aux écoles de l’Afrique francophone…
Francis Debyser poursuit : «Notre agressivité à l’égard de ces méthodes est globale,… sans nuances.»
«Ces méthodes sont inconciliables avec une pédagogie de la créativité et incompatibles avec une pédagogie de la découverte, puisqu’il s’agit d’une pédagogie du dressage, ne laissant aucune initiative à l’élève et au maître» (dressage est souligné par nos soins).
«Ces méthodes étouffent la classe !» :
«On peut sonner le glas des manuels !» conclut-il. (souligné par nous-mêmes).
En bref, le manuel scolaire est donc déclaré mort à partir de son lieu de naissance par l’un de ses inventeurs, et non des moindres.
Et pourtant, il semblerait que les deux cents experts que nous annonce le ministère de l’Education n’aient pas entendu sonner le glas des manuels.
De même que les milliers d’inspecteurs, dans leurs missions d’études au Belc et leurs allées et venues dans les couloirs et les services du ministère des Affaires étrangères, n’ont donc pas entendu le son des cloches qui annonçaient l’enterrement du manuel.
Et pourtant, en l’espace de 50 ans, que de femmes et d’hommes sincères de ce pays ont tiré la sonnette d’alarme.
Ils avaient compris que le pays faisait fausse route.
Car, le modèle qui a fini par s’imposer par suivisme forcé et obligé a été conçu en tant que modèle pour l’apprentissage des langues étrangères pour les adultes et n’est donc pas destiné aux tout-petits.
Et ces femmes et ces hommes distinguaient nettement entre didactique des langues étrangères et pédagogie générale, qui appartiennent à deux champs scientifiques différents.
Aujourd’hui, alors que le manuel scolaire a été déclaré mort et enterré dans son propre pays d’origine, sous nos yeux, «l’illusion méthodologique» du Belc tente, sans faire ses ablutions, de forcer la porte d’entrée officielle du dernier bastion sacré de la transmission : nos mosquées.
B. B. M.

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