Samedi 6 mai 2017
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Actualités : Bab-el-Oued un jour d'élection

Bab-el-Oued ne ressemble guère aux autres jours aujourd'hui, car l'évènement qu'elle feint d'ignorer s'impose finalement à elle, laissant resurgir des contradictions qui ajoutent à la complexité d'un quartier réputé pas comme les autres.
Abla Chérif - Alger (Le Soir)
- Evoquer la fameuse question auprès des habitants de Bab-el-Oued s'avère, tout compte fait, beaucoup moins évident qu'on ne pourrait le penser. Le «avez-vous voté» déchaîne les deux tendances opposées qui s'ignorent royalement du reste. Pas d'agressivité entre «frères» du quartier. On s'en tient à l'essentiel : répondre à une interrogation avec des arguments parfois désarmants. Au centre des deux tendances, il y a aussi ceux qui s'étonnent que l'on puisse encore rechercher les raisons d'une abstention. «Je ne vais pas voter et je ne le ferai pas (...) vous savez parfaitement pourquoi, alors pourquoi chercher à comprendre (...) et puis c'est qui ces gens-là (les candidats) d'abord (...) je n'ai pas fait de hautes études, mais je sais que vous faites semblant de ne pas savoir, de ne pas voir que cette journée est une grande perte de temps et d'argent pour le pays.»
Conscient de la dureté de son ton, l'homme qui s'exprimait ainsi à la sortie d'un cybercafé tient à nous souhaiter une bonne fin de journée. Il est un peu plus de 9h30. La matinée s'annonce chaude. Le quartier, d'habitude très animé, peine à se réveiller. Ici, il est considéré comme jour de congé, presqu'un jour de fête et une aubaine qui permettra à tous de se reposer trois jours durant.
Plantés devant les portails d'écoles qui serviront de bureaux de vote ce 4 mai, des policiers, appuyés par des éléments de la Protection civile, observent les citoyens venus voter. L'activité se fait au ralenti. L'école Mohamed-Boudiaf est réputée être l'un des plus important établissements de ces lieux. L'endroit idéal pour cerner la situation. L'accueil y est chaleureux, les faits impossibles à nier. Les électeurs sont peu nombreux, mais la faute incombe à «l'heure» jugée trop matinale, puis à la «chaleur intense» et enfin «au peu de conscience qu'ont les gens». Il en sera ainsi jusqu'à 16 h, moment auquel on accepte de nous livrer le taux de participation dans ce bureau. Sur 369 femmes inscrites, 57 ont voté durant les huit heures qui viennent de s'écouler. La différence est minime avec les hommes. 59 votants sur 365 inscrits. «Tout peut changer d'un moment à l'autre, vous savez, il n'y a pas de règles dans ce genre d'évènements.» Les échos qui parviennent aux fonctionnaires chargés d'encadrer les élections font savoir que le centre Mohamed-Boudiaf est celui où les élections ont le mieux marché. Un tour dans les autres centres s'avère cependant moins fructueux. Une méfiance mêlée à de la crainte empêche les fonctionnaires de dévoiler les chiffres. Le chef d'un bureau, une femme, veut s'exprimer en privé : «Ma fille avait deux ans lorsque je l'ai sauvée d'un attentat terroriste. Je pleure souvent la nuit en pensant à ce jour, j'ai peur pour mon pays, pour nos enfants, je ne veux pas finir comme les Libyens et les Syriens.» Il est 16h30. De nouveaux électeurs commencent à arriver. Un homme d'une quarantaine d'années répond avec fierté : «Oui j'ai voté, on m'a donné un logement et dernièrement, on m'a remis mon registre de commerce pour faire de la pièce détachée, pourquoi ne pas les remercier aujourd'hui ?» Une vieille dame sort en montrant son index taché d'encre. «J'ai 81 ans, j'ai vu le Président Bouteflika aller voter même sur une chaise roulante, normalement il est à la retraite, mais il a quand même essayé de mettre l'enveloppe dans l'urne. Alors j'ai décidé d'aller voter comme lui.» Accompagné de sa petite-fille, un autre homme, très âgé, arrive. «Je suis fils de moudjahid, je ne peux pas rester indifférent.»
Dehors, le langage est autre. La chaleur étouffante. Bab-el-Oued croule sous des tas d'immondices aux relents pestilentiels. Un groupe de jeunes est en effervescence. Ils semblent en transe. Les discussions à voix haute attirent les passants. «Le Dz joker Chams Eddine vient de quitter les lieux», lance un jeune de 25 ans. «C'est notre ami, il a dit tout ce que vous ne voulez pas dire vous les journalistes parce que vous êtes bien payés, nous on est à la dérive.» Dz Chams Eddine est ce «youtubeur» qui a bouleversé le pays en postant la fameuse vidéo «man sautich» où il décrit la réalité des Algériens. «C'est un fils du quartier ; il nous représente. Le gouvernement dit qu'il a gagné de l'argent avec ça, allez voir, il est là, au café, il n'a pas 20 DA sur lui.»
La question «avez-vous voté ?» déchaîne le groupe. «Jamais, ça ne vient même pas à l'idée d'aller dans un bureau de vote. Eux, ils ont les villas et les belles voitures, nous on a les commissariats et les hôpitaux pourris. Vous voyez chacun est à sa place. Mais pourquoi parler d'élections, ce n'est pas notre problème, intéressez-vous à ce qui se passe à Bab-el-Oued. Dites-leur que des drogues mortelles circulent ici : “zombie et saroukh”, leur effet dure cinq jours et pendant ce temps-là, on est capable de tout.» Le sujet emballe les présents. La journée va s'achever. Les rues sont vides. Des fenêtres des maisons s'échappent des tubes cathodiques des voix qui commentent l'évènement du jour...
A. C.

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