Chronique du jour : A fonds perdus
La politique en quête de modération



Par Ammar Belhimer
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Quoique laborieuse et exclusivement centrée sur le monde anglo-saxon, l’étude vaut la peine d’être lue dans un pays, le nôtre, abîmé par l’abus, l’excès, l’extrémisme, l’exclusion, la suffisance, la mégalomanie et toute la panoplie des attributs de la tyrannie politique, économique et sociale.
La modération est-elle la meilleure voie pour éviter la tyrannie en politique ? C’est la question que se pose Daniel Schlozman, professeur de sciences politiques à l’université Johns Hopkins, dans le quotidien The Nation(*).
Il se réfère à David S. Brown, auteur d'une biographie de Richard Hofstadter(**), pour attribuer à ce dernier une définition particulière de la tradition de la modération, associée à la notion de «centre vital»: elle ne se limite pas seulement à des arbitrages entre la droite et la gauche, mais consiste surtout à élever la politique au-dessus des intérêts d'une seule faction ou groupe, à la recherche de l'intérêt national.
Les modérés font généralement face à un double écueil, dans un contexte de pluralité d’intérêts : le populisme et son corollaire la démagogie, d’une part ; l’élitisme, l’oligarchie ou la ploutocratie, d’autre part.
Le paradoxe central est qu’une politique de modernisation prônée par des modérés n’aboutit pas forcément à la modernité. Qu’il s’agisse d’Abraham Lincoln, Theodore Roosevelt, ou encore Obama, pour ne citer que les plus connus, tous dégagent un profil intellectuel et particulier : chercher à élever la politique au-dessus des petites divisions partisanes. «La modération n'est donc pas seulement un outil politique, mais un bien en soi».
«Si la notion globale de modération politique peut souvent paraître comme une cible mobile, sa lignée historique est décidément spécifique : elle vient de Henry St. John, le vicomte Bolingbroke.(***) Dans un essai de 1738, Bolingbroke a présenté la notion souple et séduisante de «Patriot King» dont le parti politique transcenderait les intérêts particuliers et gouvernerait en faveur de la nation entière, «unie par un intérêt commun et animée par un esprit commun».
C’est ce Roi patriote («Patriot King») qui a animé la vie publique américaine jusqu’à Obama.
Même si le capital est passé par là, l'idée de gouverner pour l'amour d'une nation est depuis longtemps au cœur du Parti conservateur britannique, même dans les années 1950, par opposition avec l'intérêt de classe du Parti travailliste.
Aux Etats-Unis, John Adams – premier vice-président des Etats-Unis entre 1789 et 1797, puis deuxième président de l'Union entre 1797 et 1801, il est considéré comme l'un des Pères fondateurs des Etats-Unis – était, à juste titre, le «Patriot King», lui qui a fortement critiqué la croyance sans entraves dans la raison humaine, qu'il a vu chez Thomas Paine (connu pour son célèbre pamphlet «Le Sens Commun», tout en restant toujours vigilant contre les effets néfastes de la richesse des spéculateurs – les deux travers menaçant l'équilibre et la vertu qu'il attend d’une communauté civique.
Lincoln a, lui aussi, rêvé d’un Etat qui résiste à la prédation, mais après sa mort, la tradition modérée entame son déclin, sous le poids aussi bien de la corruption politique que de la sanglante «Rédemption» du Sud.
L'espace central où les compromis se produisent dans la politique américaine – et où la modération est la plus essentielle – reste le Congrès. Elle affecte également très fort le Parti démocrate : «L'élite modérée, maintenant largement installée dans le Parti démocrate, s'est transformée au cours des dernières décennies. Même si ses membres fréquentent toujours Harvard et Yale, les modérés du parti se sont diversifiés et, avec cette diversité, ils ont absorbé l'idéologie de la méritocratie pour renforcer leur prétention au pouvoir. Les vieux scrupules à propos de la politique de masse ont également pris de l'avant, désormais intégrés à une technocratie économiste.»
A droite, l’instinct reste à l’arbitraire : «Les républicains peuvent un jour chercher une identité au-delà des réductions d'impôt et de l'extraction des ressources et embrasser quelque chose d'autre que le mythique de Reagan (…). Les événements ont confirmé le long déclin de la modération dans le Parti républicain. Les républicains peuvent regarder vers des légendes comme Alexander Hamilton (juriste constitutionnaliste des plus brillants), Henry Clay (figure majeure de la politique américaine de la première moitié du XIXe siècle) et William McKinley (25e président des Etats-Unis, sa victoire en 1896 est unanimement célébrée comme un tournant de la politique américaine qui marque le début de l'ère progressiste dominée par le Parti républicain), mais le parti qui a longtemps servi comme réceptacle aux centristes est maintenant aux ordres de Donald Trump. Les derniers fils qui l'ont lié à la tradition modérée ont cassé.»
Les Grecs avaient coutume de définir la modération comme la vertu de ne jamais atteindre l'excès dans les choses de la vie. Le christianisme qui l’associe à la tempérance en fait l’une de ses quatre vertus cardinales, aux côtés de la prudence, la force de l'âme et la justice. L’Islam se revendique également comme étant la religion de la modération et du juste milieu, avant que les wahhabites, takfiristes, salafistes et autres obscurantistes ne viennent l’entacher aux yeux des autres communautés humaines.
On doit au Prophète de l’Islam (Paix et bénédiction d'Allah sur lui) ce hadith mettant en garde contre l’excès y compris en religion : «Gardez-vous de toute exagération [ghuluww] en religion car ce qui a détruit ceux qui vécurent avant vous, c’est l’exagération en religion.» (Selon Ibn Mâjah, auteur médiéval du dernier des six recueils de hadith appelé Sunan ibn Majah 3029).
Nizar Kabbani a finalement raison d’écrire : «J’apprendrai à mes enfants que la religion appartient à Dieu et non aux théologiens, aux Cheikhs ou aux êtres humains. Sauf votre respect, J’apprendrai à mes enfants qu’Allah est plus grand, plus juste et plus miséricordieux que tous les théologiens de la terre réunis, que ses critères de jugement diffèrent de ceux des marchands de la foi, que ses verdicts sont autrement plus cléments et miséricordieux.»
A. B.

(*) Daniel Schlozman, Is politics of moderation really the best way to avoid tyranny ?, The Nation, 8 septembre 2017.
https://www.thenation.com/ article/in-search-of-the- vital-center/
(**) Richard Hofstadter (6 août 1916- 24 octobre 1970) est un historien américain, professeur à l'université de Columbia, connu pour son livre de référence Anti- Intellectualism in American Life, qui a obtenu le prix Pulitzer en 1964.
(***) Henry St John, vicomte Bolingbroke (1678-1751), est un homme politique et philosophe britannique nommé en 1700 membre de la Chambre des Communes.




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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/09/19/article.php?sid=2062&cid=8