Mardi 21 novembre 2017
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Culture : NOMADE DE FARIDA SELLAL
Les caravaniers de la mémoire et l’inlassable retour


«Notre destin : le nomadisme sédentaire. Il ne pouvait en être autrement. On l’a assumé avec la ferme volonté de jamais perdre.»  Par-delà l’oxymore teinté d’ironie, Farida Sellal affirme, ici, son désir de toujours prendre à bras-le-corps son destin et rendre grâce à la vie.
Quoique d’une prose largement autobiographique, Nomade est un livre que son auteure a façonné comme une œuvre d’art : elle lui a insufflé une âme et lui a donné la vie. à sa lecture, on redécouvre que l’on peut grandir, changer, continuer à rester debout tout en cherchant à réaliser son idéal. Farida Sellal est une Algérienne courageuse, généreuse, qui sait le prix de la vie. C’est pourquoi la femme, la mère, l’épouse, la personnalité très combative de l’auteure sont au centre du récit. Une femme qui trouve toujours en elle des forces insoupçonnées pour faire face au malheur, surmonter les épreuves et redonner des couleurs à la vie. De la patience et de l’obstination à tracer son chemin, portée par l’amour des siens et des autres, par toutes les expériences vivantes mises en commun...
La volonté de témoigner et d’instruire, ce sont toutes ces portes ouvertes sur l’Histoire, la mémoire, le dialogue des arts et des cultures, sur l’imprévu et les rencontres inattendues aussi. Le goût prononcé pour la découverte, le contact, la contiguïté, l’échange d’expériences fait de Nomade, non pas un récit personnel recroquevillé sur un confort égoïste, mais un texte qui offre de multiples lectures, surtout l’ouverture à la lumière et qui permet la réflexion pour comprendre l’humain.
«Sur cette plage, à cet endroit précis et tant de décennies après, je me rends compte qu’il n’y a pas d’histoires séparées. Que de temps a passé et que de choses ont changé !
Les vagues me caressent, la mer m’apaise», se laisse aller la narratrice, au creux d’une vague de tendresse. La mémoire, la mer, «la vie (...) cette intense vibration». La voix de l’enfant que l’ont était sort aussitôt de son hibernation, elle se fait entendre pour raviver les souvenirs et pour stimuler l’élan créateur de la narratrice.
à partir de la scène de la plage — sorte de préambule aux chapitres qui vont suivre —, le lecteur comprend que l’imagination féconde de l’enfance et son éternelle jeunesse créative seront au rendez-vous de la fresque contemporaine qui se dévoile devant ses yeux. «D’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, nomade aura été ma vie. Aujourd’hui, plus de cinquante ans ont passé et me voici ramenée par le destin en ces lieux qui furent les témoins des plus belles heures de mon enfance. Depuis quelques années, j’y habite ; j’y ai retrouvé plein de ces souvenirs tantôt désagréables tantôt tout de douceur mais qui, à certaines heures, nous submergent car ils font partie de nous-mêmes», écrit Farida Sellal à l’entame de l’avant-propos. Nomade sera ainsi structuré, composé comme une suite de tableaux (de scènes) reproduisant le mouvement de la vie. 
C’est l’expérience elle-même (épisodes ou situations que vivent les personnages) que l’artiste met en scène, dans une action présente et continue. Des «enfilades d’images» ;­ ou encore «des faits et des actes qui ont marqué ma vie et l’ont modelée», précise l’auteure qui, sur cette plage de son enfance, ouvre son texte par cet incipit d’une beauté lumineuse : «Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.» (Winston Churchill). Tout aussi significatifs, les propres mots de la narratrice : «La nature nous raconte ce que nous ne voyons pas : le temps.»  Le voyage à travers le temps et l’humain peut maintenant commencer. «La Nomade sédentaire» ayant «résolu d’entrebâiller quelques-unes des portes» qui donnent accès à son monde, le lecteur y pénètre volontiers.
Les prémices des idéaux, chez Farida Sellal, ont été forgés dès l’enfance. «Avec du temps et de la patience, la feuille de mûrier deviendra soie», enseigne le proverbe chinois. Aussi, le chapitre premier est un digne hommage aux parents. Tout ce qui fait d’elle un être libre, elle le doit essentiellement à un père lui ayant appris l’honneur, la sagesse, la droiture, la parole donnée, la vérité, le courage, l’honnêteté, le don de soi, la justice, la quête du savoir et de la connaissance, l’amour de l’art... «Mon père était boulanger-pâtissier. On l’appelait Ammi Bouzid et il était l’un des plus grands artisans-pâtissiers d’Alger...» Un homme «né au début du siècle et orphelin à l’âge de cinq ans», qui n’a jamais mis les pieds à l’école et qui a appris tout seul, à la dure école de la vie. «Très tôt, il se noua entre lui et sa cousine Saâdia, la fille de cet oncle prestigieux, une affection profonde. Elle aussi était orpheline ; sa mère était morte en la mettant au monde.» Après bien des épreuves, «fut franchie la première étape du destin de Bouzid qui, peu après son mariage, partit avec Saâdia pour Alger, à la conquête de la vie...». Première boulangerie achetée à la Redoute (El Mouradia), «le jour de ma naissance», ouverture d’une médersa, activités militantes au service de la révolution (dont une cache d’armes et de tracts dans sa boulangerie)... Bref, «à mes yeux, Dadda était un modèle. Il était mon héros qui avait su braver l’adversité pour forger son destin». Quant à la mère, «que n’avaient pas épargnée les vicissitudes de la vie (elle) était une maîtresse femme. Loyale, droite, elle n’avait jamais peur d’exprimer ses opinions».  Cette mère «était un puits de savoir et de sagesse, mais je ne l’ai compris que bien des années après», fait remarquer la narratrice. Entre une mère «qui réglait tous les problèmes de famille» et un père qui «haïssait l’injustice faite aux femmes» («Notre petite fille, nous la soutiendrons pour mener à terme ses études. Elle sera diplômée de l’université et sera notre fierté», disait le père), la petite Farida grandissait et apprenait à se construire. Ces parents à qui elle doit tant « concouraient, dit elle, à me préparer à ma vie d’adulte balisée par des principes structurants et des valeurs positives». Au commencement était donc le Verbe... Oui, la révolte aussi : «Toute jeune, la révolte a été le moteur de mon existence. Ma mère l’a alimentée. Cette femme qui m’a enfantée, m’a enchaînée dans le dédale de notre mémoire commune.» Et c’est la même maman qui lui disait : «Le Paradis est sur la terre de ton pays, ma fille.»
Après l’émouvant hommage aux chers disparus, la tendresse accumulée cède brutalement le passage à l’effet de fantastique. Dans le chapitre suivant («Lost»), la trame du récit réaliste est rompue par une sorte de crise onirique, où l’imaginaire et le rêve transcendent la réalité (plutôt des empreintes de réalité), comme si la «Nomade» est déportée vers un ailleurs d’elle-même, territoire propice à une nouvelle naissance, une seconde vie. «Lost» (perdue, égarée) est le rêve éveillé qui régénère la mémoire, c’est une parabole qui évoque un inlassable retour sur un lieu d’ancrage : le désert. A la fin du délire onirique, cette chute et le retour à la réalité : «— Nous nous sommes égarés dans le désert, madame, cela fait trois jours que nous vous avons perdue. El Hamdou’Allah, des nomades vous ont trouvée gisant dans l’oued, sans connaissance...»
A lui seul, ce chapitre illustre la littérarité de l’œuvre de Farida Sellal. L’auteure exprime sa sensibilité frémissante avec le mélange des genres, l’utilisation d’effets spéciaux (dont la poésie en surimpression), le jeu des images, le pouvoir des mots qui semblent entraînés dans une folie tourbillonnante. C’est son reflet intérieur qu’elle donne à voir au lecteur. Cette manière de raconter sa mésaventure dans le désert montre combien son texte est d’abord un important travail sur l’écriture. On se rend compte que celle-ci demeure, pour l’auteure, un espace de liberté et de création, mais aussi un moyen de délivrance et de résurrection, un rempart contre la déraison, la mise au monde d’un monde nouveau. 
C’est une écriture dont la simplicité fait toute la beauté et la puissance du texte. Elle est à la fois dense, fluide, alerte, réaliste et onirique, sombre et lumineuse, héroïque et frondeuse, douce et piquante, séduisante comme la magie de l’Imzad et du Sahara.
Le lecteur goûte avec délectation les chapitres suivants, aussi courts qu’incroyablement denses et puissants. «La vie a le goût qu’on veut bien lui donner», disait le père de la narratrice. Sage précepte et que l’auteure de Nomade a suivi au cours de son parcours, en toutes choses, y compris dans l’écriture de ce livre. Cette vie de nomade telle que racontée par Farida Sellal commence à partir du chapitre intitulé «Tourbillon». Elle écrit : «Les temps se mélangent et les souvenirs se brouillent autant que ma vue. Des images pleuvent dans ma tête ; mes yeux s’embuent, je me revoie.» Il s’agit maintenant de calmer le tourbillon intérieur. 
Dans le miroir des souvenirs défilent des images, des évènements, des défis qui aident à grandir. Rétrospective en accéléré pour dire que «seule est vraie notre propre expérience», et qu’il s’agit d’apprendre à «ne plus être prisonnier du temps».
 Une femme trempée ne se laisse pas facilement abattre ! Et «toujours cette fièvre de vouloir me surpasser qui me dévorait comme si le défi d’aller au-delà de mes limites était quelque chose de vital». De fait, la vie devient un défi au quotidien pour Farida Sellal. La recherche de la vérité lui impose naturellement de s’affirmer, de mesurer en permanence ses capacités et son assertivité. Elle y parvient par le travail, la quête du savoir, l’acquisition de connaissances, l’expérience du terrain, l’ouverture sur l’art et la culture. A partir de décembre 1978, elle découvre Tamanrasset.
Elle part à la rencontre du désert et des gens du Sud. C’est le coup de foudre et un passionnant apprentissage pour celle qui a pour principe de défier la réalité en toute circonstance : «Mais plus passionnant encore ce que j’appris par la suite, à savoir la relation de l’homme avec le desert. J’appris que le silence est le meilleur des langages du désert pour qui sait écouter.» Le voyage mnémonique se poursuit entrecoupé de visions hallucinatoires et de siroccos intérieurs. Ces escales sont autant de prolepses cathartiques, de fenêtres par lesquelles s’engouffre la création littéraire. Des chapitres qui permettent aussi de reprendre souffle, de s’orienter à travers le chassé-croisé des destins itinérants des personnages. «La vie de nomade continue», après quatre années passées à Tamanrasset. Abdelmalek Sellal est nommé wali de Boumerdès, puis d’Adrar trois mois plus tard... «Une seule personne me comprenait, mon mari, mon compagnon de vie. Lui seul comprenait mon besoin de continuer à m’affirmer. Lui qu’on avait surnommé «Assarou n’Ahaggar, la clef du Hoggar». Avant Boumerdès, il y a eu Arzew. Après Adrar, il y aura une énième affectation : Sidi-Bel-Abbès, suivie d’une mutation à Oran... La liste des ports d’escale s’échelonne à travers toute l’Algérie, liste complétée par «l’intermède hongrois» (Sellal nommé ambassadeur en Hongrie) et celui tunisois. Retour à Alger...
Durant toutes ces années de déplacements continuels, Farida Sellal a appris que «la patience est reine des vertus». Elle a enduré beaucoup d’épreuves, vécu bien des drames : une fausse couche, une première naissance dans des conditions douloureuses, le petit Farès «brûlé vif sous mes yeux et ceux de sa sœur», la tragédie d’octobre 1988, la période noire du terrorisme, le décès des parents, l’exil forcé en Tunisie, une lourde intervention chirurgicale... C’est l’implacable loi des séries. Mais elle parvient toujours à rester debout et à avancer. Car son livre, c’est aussi l’histoire d’un combat perpétuel. «Mon instinct de vie m’avait fait défier la folie, pendant ce tête-à-tête avec le désert à qui j’avais parlé et que j’avais affronté», explique la narratrice. Instinct de vie nourri par une incroyable quantité d’énergie et de volonté. «Forte de cette détermination que seules les vraies battantes possèdent, tu as réussi à prouver à tous ceux qui t’ont connue que tu étais le vrai visage de la lutte pacifique», lui écrivait une amie. Une battante, assurément ! Elle a mené son combat sur plusieurs fronts : responsabilités familiales, carrière professionnelle de haut cadre en télécommunications, poursuite de ses études supérieures avec soutenance d’une thèse de doctorat sur la supraconduction (avec mention très bien), enseignante à l’université, formatrice de cadres supérieurs de gestion des entreprises, directrice de sociétés d’audit, artiste-peintre, photographe, etc. Là encore (l’art), le désert a été déterminant : «La physicienne était devenue ‘’artiste’’ par la vertu du désert. Celle qui s’y était perdue, il y a plusieurs années», a énormément appris grâce à lui. «On ne peut en sortir que rehaussé et enrichi», d’autant qu’il «me faisait retrouver la trace de mon histoire, celle qui avait marqué la trace de mes ancêtres». Et voilà pourquoi, depuis quelques années, Farida Sellal mène un autre combat (qu’elle raconte dans ce livre) : sauver l’Imzad. Evidemment, la puissance de travail de la «Nomade» lui a permis de relever cet énième défi...
L’odyssée s’achève par un bel épilogue sur la vie, la mort, la tradition ancestrale, la beauté, la nature, la spiritualité, la symbolique de l’Imzad, la mémoire, la mère. 
Histoire d’une vie nomade et, à travers la mémoire de Yemma, «éternelle odyssée de mon pays suspendu entre néant et réalité».
Hocine Tamou

Farida Sellal, Nomade, Casbah-Editions, Alger 2017, 306 pages.

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