Samedi 25 novembre 2017
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Soirmagazine : C’est ma vie
40° à l’ombre (1re partie)


Par Djillali Hadjebi  Darine habitait un des plus huppés quartiers, situé à la périphérie d’une grande ville côtière.
Leur maison, «L’Alhambra», une magnifique villa de type hispano-mauresque à deux niveaux avec un vaste patio, vue sur mer, était une demeure où il faisait bon vivre et recevoir.
Elle était située au milieu d’un grand et beau jardin avec ses petites allées ombragées, sa fontaine et ses petits jets d’eau. Les hauts murs d’enceinte et les majestueux cyprès donnaient à l’endroit un calme clérical. Enfant, elle adorait faire des promenades dans le jardin, s’extasier devant la floraison des orangers, des abricotiers, des grenadiers et des pruniers, écouter le gazouillis des chardonnerets venus se rafraîchir et s’ébattre à la fontaine, ou s’enfermer avec sa jeune sœur, Katia, dans un mignon kiosque en ferronnerie d’art et à vitraux multicolores, enfoui au milieu du verger, et jouer à la maman avec leurs poupées. La jeune fille tenait beaucoup plus de sa mère Naïma que de son père Malek. Elles avaient le même physique agréable et la même taille élancée. Bien qu’elle n’était qu’à sa dix-septième année, Darine faisait plus que son âge et était déjà une belle jeune fille qui faisait la joie de ses parents. Lorsqu’elle accompagnait sa mère en ville où elle tenait un institut de beauté ou juste pour faire ensemble une partie de tennis, on les prenait souvent pour des sœurs, ce qui faisaient rire les deux femmes.
Invités par un proche cousin de son père pour assister à la circoncision de son premier enfant, ses parents et sa jeune sœur Katia, sa cadette de quatre années, étaient partis pour quelques jours à Tizi-Ouzou alors que Latifa, leur l’employée de maison, avait pris une semaine de vacances. La jeune fille était toute seule à la maison et ne savait plus quoi faire de ses longues journées. D’autant plus qu’une chaleur torride, une véritable canicule s’était installée dans la région depuis le début du mois. A l’extérieur, il n’y avait pas un souffle d’air, juste un peu d’ombre au patio et sur la grande véranda. Les cimes des longs cyprès, alignés comme des colonnes de grosses quilles vertes le long du mur d’enceinte, étaient figées comme des peintures, des natures mortes sous un ciel d’un bleu métallique où le soleil au zénith embrasait toute la ville et dardait des rayons à assommer un bœuf. Le thermomètre à l’entrée affichait 40°.
La jeune fille avait horreur de ces températures élevées qui la faisaient suer par tous ses pores, de plus comme elle avait la peau fragile, elle n’était pas tentée par la plage. Elle regarda sa montre puis fit la moue en voyant que les aiguilles de sa toquante n’avançaient pas trop vite à son goût ; il était à peine 13 heures. «Tant pis, s’était-elle dit. Je vais prendre une douche froide, la troisième de la matinée, et essayer de faire une petite sieste. Après j’aviserai !...»
Allongée sur une chaise longue en rotin, un petit trésor que sa mère avait acheté pour une bouchée de pain chez un brocanteur, la jeune fille essayait tant bien que mal de donner à son corps une position confortable entre les longues tiges lustrées de rotang, polies par les nombreux corps d’hommes et de femmes qui s’y étaient voluptueusement allongés.
Un grand verre de citronnade dans une main et un livre, Jane Eyre de Charlotte Brontë, dans l’autre, elle essayait de tromper l’ennui en se plongeant dans la lecture de ce célèbre roman anglais. Il était quinze heures et il faisait encore chaud, très chaud même. Le silence était total, toute la cité semblait être tombée en léthargie. Quelques instants après, elle leva la tête après avoir entendu un petit bruit.
A travers les colonnettes en béton peintes en blanc, elle vit Moussa, leur fidèle jardinier, un vieil homme d’une soixantaine d’années, le long d’une allée en train de nettoyer tranquillement les massifs de roses et de sarcler leurs pourtours à l’aide d’une binette.
Un chapeau de paille bien enfoncé sur la tête, il était plié en deux et jetait de temps à autre un œil sur l’écoulement de l’eau dans les petites rigoles d’irrigation. Avec sa femme Leïla, ils habitaient un réduit au fond du jardin. Venu de son lointain Touggourt, il était à leur service depuis plus d’une vingtaine d’années. Autant l’homme que sa femme, ils étaient d’une gentillesse et d’une affabilité hors du commun.
Quand ils recevaient du monde, Leïla venait toujours donner un coup de main à la cuisine.
Une légère brise marine et le chapeau de la jeune fille posé sur la balustrade s’envola, tomba de l’autre côté. A contrecœur, elle se leva pour le récupérer. Les marches de l’escalier en marbre blanc étaient si chaudes qu’elle poussa un petit cri en sursautant avant de les dévaler deux à deux. Puis le corps penché en avant et la main tendue, la jeune fille s’était prise à deux fois pour attraper son petit bob rose, avant de remonter au même rythme les marches et de reprendre sa place quelque peu essoufflée. Du fond du jardin lui parvenait maintenant un filet de voix de Leïla, la femme de Moussa. Elle était en train de le héler. Comme sa montre indiquait seize heures, c’était sans doute pour le thé ; une tradition, un rituel que le couple ne raterait pour rien au monde.
Il fallait qu’elle sorte, qu’elle se change les idées, qu’elle voit du monde, sinon elle était capable de faire quelque bêtise, s’était dit la jeune fille en se levant et en refermant avec nervosité son livre. Une douche froide rapide, encore une, des vêtements enfilés à la hâte, et elle était dehors ; ne donnant même pas le temps à ses longs cheveux noirs de sécher complètement. Cela leur va tout aussi bien, avait-elle pensé, car ils finissent toujours par friser en vagues ondulantes qui lui descendent jusqu’aux épaules et lui donnent un certain air, un genre ; un peu comme ces superbes filles de la côte qui respirent la gaieté et la joie de vivre même si elles n’ont pas toujours le temps de faire la fête, si occupées qu’elles étaient avec leurs parents dans ces multitudes boutiques et bazars pour touristes.
Comme la jeune fille voulait marcher un peu, respirer l’air frais du front de mer, prendre peut-être une glace avec des copines, elle avait opté pour un mignon pull de soie rose à pois noirs, une jupette en jean de même couleur qui fermait sur le côté par des boutons-pressions, et enfin des espadrilles blanches à lacets roses montant jusqu’aux mollets et à talons plats. Elle aimait beaucoup ces chaussures d’été qui lui permettaient d’être à l’aise pour marcher. Comme maquillage elle avait juste souligné ses paupières avec un crayon noir, ce qui donnait plus de brillance à ses yeux gris-vert, et enfin un soupçon de rose, très frais, pour les lèvres.
La grande glace de la salle de bain lui renvoya l’image d’une fille très belle, pleine de vie.
Comme ils habitaient la périphérie, il lui fallait prendre le trolleybus pour gagner le centre-ville et la station la plus proche était à une centaine de mètres. Tête baissée, la jeune fille s’élança, marchant à petits pas légers le long d’un large trottoir en ondulant, comme si elle était portée par une vague. A peine arrivée, un bus presque vide s’arrêta en silence à la station, juste un petit chuintement d’air comprimé quand les portes aux jointures caoutchoutées s’ouvrirent. La jeune fille qui prenait souvent le trolleybus, notamment pour aller au lycée ou lorsqu’elle rendait visite à sa mère dans son institut de beauté, aimait bien ce moyen de locomotion.
Peints en bleu et blanc et parcourus sur les côtés d’une large bande aux couleurs de l’arc en ciel, rappelant les armoiries de la ville, tous les trolleybus étaient d’une propreté méticuleuse et d’une ponctualité quasi militaire. Une fois montée et pris son ticket, la jeune fille avait jeté un rapide coup d’œil aux autres passagers.
Juste derrière la conductrice, une blonde d’une quarantaine d’années en uniforme bleu de la Régie des transports de la ville, qui lui avait fait un beau sourire de bienvenue, un homme d’un certain âge était plongé dans un journal hippique.
Deux banquettes plus loin un autre homme, en bras de chemise, un livre entre les mains, était si absorbé par sa lecture qu’il ne semblait même pas s’être aperçu que le trolleybus avait marqué un arrêt. Puis au milieu du bus une jeune femme, le visage hâlé par le soleil, en compagnie d’un jeune garçon, était occupée à mettre de l’ordre dans son sac de plage. Tout le reste du véhicule était vide...
(A suivre)

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