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Chronique du jour : A fonds perdus
La fin de l’Empire


Par Ammar Belhimer
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Au début des années 1970, avant d'être un auteur très en vue et professeur d'histoire à l'Université du Wisconsin-Madison, Alfred McCoy était un jeune universitaire rebelle qui a pénétré la zone de guerre en Asie du Sud-Est pour enquêter sur les relations entre la CIA, les syndicats du crime et les seigneurs de la drogue locaux.
Des décennies d'enquête viennent de donner naissance à un nouveau livre, In the Shadows of the American Century : The Rise and Decline of US Global Power (Dans l'ombre du siècle américain : La montée et la décadence du pouvoir global des Etats-Unis) qui étudie l’usage par Washington de la cyberguerre, de la guerre spatiale, des pactes commerciaux et des alliances militaires afin de conserver son statut d’hyperpuissance. Il en parlait récemment au quotidien de gauche américain The Nation.(*)
McCoy revient brièvement sur son premier ouvrage à succès The politics of heroin in southeast Asia dans lequel il s’est longuement étalé sur le rôle du trafic de l'héroïne dans les politiques françaises et américaines en Thaïlande, au Viêtnam et au Laos : «En suivant le sentier de l'héroïne du Sud-Viêtnam, où un tiers des soldats américains étaient de gros utilisateurs, j'ai été témoin d'une guerre secrète menée par l'armée clandestine de 30 000 miliciens locaux de la CIA dans les montagnes du nord du Laos où le pavot à opium était cultivé.» Le lecteur francophone pourra consulter cet ouvrage publié sous le titre de La politique de l’héroïne (l’implication de la CIA dans le trafic de drogues), aux éditions Lezard, en 1999.
Dans son dernier ouvrage A l'ombre du siècle américain, il s’attaque à «l'empire le plus puissant et le plus prospère de l'histoire du monde, mais aussi le moins étudié et le moins compris».
Empire. Le terme est très récent s’agissant des Etats-Unis, jusque-là réduits au rôle de «leader mondial» ou même de «superpuissance», mais jamais d’empire.
Son usage remonte au lendemain du 11 septembre et corrobore, paradoxalement, une «intervention désastreuse en Irak», à un moment de déclin de l’hégémonie des Etats-Unis.
Après une décennie de travail à la tête du projet «Empires in Transition», un groupe de travail mondial de 140 historiens, provenant d’universités issues de quatre continents, Mc Coy se propose de «corriger cet oubli en comparant l'Amérique à d'autres empires mondiaux», même si elle est affublée de ce statut en phase finale — le National Intelligence Council, le corps analytique suprême de Washington, projetant la fin de l'hégémonie américaine pour 2030, sans toutefois avoir «vraiment la moindre idée de ce qui lui succédera».
Cette échéance peut paraître trop proche pour être crédible, mais McCoy persiste et signe : «Même le plus puissant des empires est étonnamment fragile, vulnérable à l'effondrement soudain de causes imprévues. Qui pouvait prévoir que l'empire britannique qui couvrait la moitié du globe depuis plus de 200 ans allait disparaître en moins de 20 ans ? Que l'imperium français gouvernant plus de 10% de l'humanité se dissoudrait en une décennie ? Ou le bloc soviétique, féroce, s'effondrerait en seulement deux ans ?»
«Au risque de rejoindre cette longue lignée d'historiens qui se sont ridiculisés en utilisant le passé pour prédire l'avenir», McCoy ose ce qu’il appelle «un saut dans l'ignominie» en misant sur la Chine qui développe en ce moment un colossal programme d'infrastructures pour «intégrer l'Eurasie», un financement conséquent pour «dominer l'Afrique», et «une armée renaissante, technophile pour briser l'encerclement de Washington de son continent et repousser la marine américaine hors du Pacifique vers Guam ou Hawaii».
McCoy a raison de le relever. Souvent critiqué comme excessif, l'investissement dans l'infrastructure de la Chine explique pour l’essentiel l’écart de développement entre la Chine et d'autres économies émergentes comme le Brésil, l'Argentine et l'Inde. En effet, alors que la Chine a investi près de 9% de son PIB à l'infrastructure dans les années 1990 et des années 2000, la plupart des économies émergentes ne lui ont consacré que 2% à 5% de leur PIB. L'investissement dans l'infrastructure a permis à l'économie chinoise de croître rapidement, en faisant voler en éclats les goulots d'étranglement qui habituellement constituent un frein au développement : réseaux de transport, réseaux électriques, éducation, etc.
En Afrique, la pénétration chinoise, fortement accentuée dans les années 2000, vise notamment à s'assurer l'accès aux ressources pétrolières ou minières. Elle est assise sur un flux d'investissements directs chinois qui ont augmenté de 390 millions de dollars en 2005 à 3,3 milliards de dollars en 2014, tandis que le stock d'investissement est passé de 1,6 milliard de dollars à 32,35 milliards de dollars sur la même période, pour culminer à 50 milliards de dollars l’année prochaine. Ces chiffres officiels ne comptent pas la présence de petites et moyennes entreprises.
Décidée en 2002, la constitution d'une zone de libre échange avec l’ASEAN est effective depuis janvier 2010 avec la plupart des pays ; elle a été élargie en 2015 aux pays les moins avancés de l'association : Viêtnam, Cambodge, Laos, Birmanie.
La conjonction de ces facteurs fera en sorte que «les courants commerciaux et le pouvoir géopolitique afflueront tous, comme par une loi naturelle, loin de Washington, vers Pékin».
Les signes avant-coureurs de cette mutation sont déjà là : «Non seulement l'économie de la Chine dépassera probablement celle de l'Amérique en 2030, mais elle possède déjà près de la moitié des nouveaux brevets mondiaux, la plus formidable gamme de supercalculateurs de la planète et la jeune génération la mieux éduquée qui propulse son armée, son industrie et sa technologie.» Le leadership chinois sur le monde d'ici 2030 résultera de la conjonction de tous ces atouts, méticuleusement réunis dans un processus continu et cumulatif de construction de la puissance et de l’hégémonie.
A défaut, «si Pékin faiblit, grâce à une baisse de la croissance économique ou à une montée du mécontentement populaire, il y a encore une douzaine de puissances montantes qui travaillent à construire un monde multipolaire qui échappe à tout hégémonie mondiale».
D’ici la fin de l’empire beaucoup d’eau aura cependant coulé sous les ponts de New York. Il reste notamment à suivre de près l’évolution de ce qui est couramment appelé «l’Etat profond» de la bureaucratie, un concept «mijoté épicé de paranoïa», commente McCoy, qui trouve plus utile d'analyser «le fonctionnement des services de sécurité, composante (primordiale – ndlr) de la bureaucratie gouvernementale, de manière spécifique à des moments particuliers».
A défaut de faire valoir des arguments économiques, Washington usera désormais de sa seule suprématie en matière de renseignement : «On peut soutenir que la surveillance mondiale de la NSA de certains dirigeants étrangers et de leurs millions de citoyens est un instrument rentable pour l'exercice du pouvoir mondial, bien que les révélations d'Edward Snowden sur l'espionnage de la NSA en aient augmenté le coût politique.»
A. B.

(*) Nick Turse, The Future of the American Empire, The Nation, vendredi 24 novembre 2017.
https://www.thenation.com/ article/alfred-mccoy-the- future-of-the-american-empire/

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