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Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Rééquilibrage démocratique


Par Ammar Belhimer
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Les intégristes du néolibéralisme ont présenté la mondialisation comme inévitable et avantageuse pour tous. «En réalité, ce n'est ni l'un ni l'autre, et l'ordre libéral en paie le prix», rétorque Dani Rodrik, universitaire turc, professeur d'économie politique internationale à Harvard.(*) La responsabilité de l’échec incombe autant aux partis de la gauche sociale-démocrate qu’à ceux de la droite. Le discours de Tony Blair lors de la conférence du Parti travailliste de 2005, le Labour, sonne encore de nos jours comme un moment fort de la trahison social-démocrate ; il disait textuellement : «Débattre de la mondialisation revient à débattre de la question de savoir si l'automne devrait suivre l'été.» Plus logique que ça tu meurs ! Aujourd’hui, les grandes plateformes du néolibéralisme (de Davos à Clinton, en passant par Blair) «se grattent la tête, se demandant comment, sur terre, un processus qu'ils tenaient pour inexorable a tourné au désastre». Le bilan se résume à ceci : «Le commerce a cessé de croître par rapport à la production, les flux financiers transfrontaliers n'ont pas encore rebondi de la crise mondiale d'il y a dix ans», et après de longues années de stagnation des négociations commerciales internationales, «un nationaliste américain » se permet de tout faire voler en éclats. En 2005, Blair ne voyait était assurée de l’issue : «une économie ouverte et libérale, préparée à s’adapter en permanence pour rester compétitive». S’agissant de la solidarité sociale, menacée d’être emportée par la mondialisation, Blair invita à «accompagner le mouvement, non à s’y opposer». Le secret de cette certitude a un nom : l'avantage comparatif, qui date déjà de deux siècles, avec pour logique basique que la spécialisation facilitée par le commerce permet à un pays de produire ce qu'il fait de mieux et de moins cher. Ensuite, les choses «ont glissé négligemment du commerce des marchandises à la libéralisation de la finance, où l'argument était toujours différent et plus douteux». Les chantres du néolibéralisme ont soutenu à la fin des années 1990 que la libre circulation des capitaux à travers le monde allait assurer un meilleur usage de l’argent : « Avec des capitaux à écoulement libre, l'épargne serait automatiquement canalisée vers les pays à rendements élevés ; avec l'accès aux marchés mondiaux, les économies et les entrepreneurs auraient accès à un financement plus fiable ; et les épargnants individuels ordinaires en bénéficieraient aussi, puisqu'ils ne seraient plus obligés de mettre tous leurs œufs dans un même panier national.» Ces prévisions ne se sont pas réalisées : contre toute attente, «la Chine est devenue un exportateur de capitaux, plutôt qu'un importateur », alors que «l’assouplissement des chaînes de financement a entraîné une série de crises financières extrêmement coûteuses, notamment en Asie de l'Est en 1997». Au final, au plan théorique, l’enseignement est bien amer : «Il existe, au mieux, une faible corrélation entre l'ouverture à la finance étrangère et la croissance économique. Mais il existe une forte association empirique entre la mondialisation financière et les crises financières au fil du temps, comme depuis le XIXe siècle, lorsque les capitaux internationaux circulaient librement dans les chemins de fer argentins ou dans un coin lointain de l'Empire britannique, juste pour fuir le lendemain. » «Aujourd'hui, les opinions de la profession (celle des économistes — ndlr) sur la mondialisation financière sont au mieux ambivalentes. Il est bien entendu que les défaillances du marché et des gouvernements — information asymétrique, ruées sur les banques, volatilité excessive, réglementation inadéquate — sont endémiques aux marchés financiers. La mondialisation accentue souvent ces échecs. En effet, lors de la crise de 1997 en Asie de l'Est, les économies qui contrôlaient davantage les capitaux étrangers ont survécu avec moins de dommages. En somme, l'ouverture inconditionnelle à la finance étrangère n'est presque jamais une bonne idée.» Le scepticisme est particulièrement développé à l’endroit des flux financiers à court terme qui, à l’inverse des investissements directs étrangers, ont tendance à être plus stables et à favoriser la croissance, même si cela ne va pas sans problèmes non plus du fait qu’ils génèrent «des changements dans la fiscalité et un pouvoir de négociation qui sont défavorables au travail». Le bras de fer capital/travail s’est soldé par une cuisante défaite de ce dernier après l’effondrement de la communauté des Etats socialistes et la fin du syndicalisme. Le résultat ne s’est pas fait attendre : la menace de délocalisation de la production à l'étranger entraîne la baisse de la part du travail dans le revenu national ; aussi, «le capital devenant beaucoup plus mobile que le travail, la main-d'œuvre est davantage exposée aux chocs locaux. Les travailleurs les moins qualifiés, ceux qui ont le moins de possibilités de traverser les frontières, sont généralement les plus touchés.» L’avenir qui se dessine à travers ces développements autorise «un scénario affreux, qui est beaucoup plus probable: les élites centristes ne réagissent pas de manière appropriée aux contrecoups, et cela alimente très progressivement le populisme et le protectionnisme. Cela nuirait à l'ouverture de nos économies aux produits étrangers et peut-être aux idées et, surtout, pourrait éroder la démocratie libérale ». Cette alternative n’est heureusement pas inévitable. «Il y a une autre voie, bien meilleure, à suivre : un rééquilibrage démocratique. Retrait de l'hyper-mondialisation sans claquer la porte, tout en restaurant une plus grande autonomie nationale au service d'un ordre intérieur plus inclusif.» Plus concrètement, cela implique d’encourager l'idée de «commerce équitable», «déjà inscrit dans les lois commerciales sous la forme de droits antidumping et compensateurs, que les pays peuvent utiliser pour riposter contre ceux d’entre eux qui pratiquent des prix prédateurs ou les subventionnent pour gagner des parts de marché.»
A. B.
(*) Dani Rodrik,The Great Globalisation Lie,
Prospect Magazine, 12 décembre 2017.

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