Dimanche 21 janvier 2018
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Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Sheshonq 1er, superstar !


Par Arezki Metref
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Mon grand-père, qui était cultivateur de montagne, monolingue lambda et néanmoins un type bien sous tous rapports, m'a toujours dit, comme ça, sur un ton badin, en kabyle bien sûr puisqu’il ne parlait rien d’autre, que le meilleur moyen de traiter des choses sérieuses, c'était finalement la légèreté :
- Tu sais, les gens t'écoutent d'une oreille, mais c'est à toi de leur faire comprendre des deux.
Il venait de régler pour moi, sans le savoir, et avec pragmatisme, la vieille et épineuse question de la diffraction entre le fond et la forme. Je m'en suis souvenu avec émotion ces jours-ci en voyant cette frénésie amazighisante qui a saisi comme un prurit soudain, les sommets du pouvoir algérien. Qu'est-ce qui leur prend, bon sang, hein ? Et comment parler de cette fulgurante épidémie aussi prévisible et en même temps aussi inattendue que le virus H1N1 de la grippe ? Eh bien, j'entends la voix de l'ancêtre, sagace et bienveillante, me susurrer :
- Faut faire léger, fiston !
Faisons léger donc ! C'est avec un énigmatique amusement que l'on mesure le zèle ostentatoire qu'on a mis soudainement à décréter Yennayer journée chômée et payée, donc fête nationale. Depuis le temps qu’on l’attendait, et vainement ! Et maintenant, comme si ça coulait de source, on se shoote à Yennayer à tout-va. Y a du Yennayer en gerbe à la télé. En copeaux de langue de bois dans la bouche des politiques anciennement hostiles. En «une» des journaux jadis récalcitrants. A foison sur les réseaux sociaux. Devant cette débauche de Yennayer, on se demande comment on a pu jusque-là s’en passer ! L'espace d'une nuit, on s'est souvenu qu'on était berbère sans discontinuer depuis 2968 ans, un bail. C'est-à-dire depuis la première mention des Berbères dans un texte qui remonte au pharaon d'Egypte, Sheshonq 1er. Et voilà que cet illustre inconnu dans nos tablettes officielles, cité dans la Bible, devient une superstar. Pourtant, il n'y a pas si longtemps que ça, ce pharaon de la 20e dynastie était pour la bien-pensance régnante un agent momie de quelque impérialisme antidaté. Ce n'est pas qu'on se plaigne de ce ralliement express, tout au contraire, mais il faut avouer que le passage turbo du vide au plein, de la marginalisation totale à la reconnaissance presque ad nauseum, a de quoi abasourdir. Par ces excès frivoles même, et par son aspect pompier inauthentique, la logorrhée identitaire exaltée montre qu'elle est l'œuvre de néophytes nouvellement convertis et peut-être même pas pour de bon. Question de stratégie ? Simple tactique politicienne ? Il faut, par conséquent, en faire des tonnes pour être cru. Attention, l'amazighité n’appartient en propre à personne, hors à ses martyrs et à ses sacrifiés. C'est un bien commun qu'une avant-garde de militants a fini par imposer comme l’identité originelle de ce peuple depuis des années à force de luttes et de sacrifices. La logique de ce combat de recouvrement, qui est une logique politique d'extension maximum de la cause, voudrait que l'on se réjouisse de ces acquis, y compris de ces excès de zèle dans la célébration de Yennayer qui, l'année dernière encore, était interdite dans certaines régions d'Algérie par des autorités tout ce qu'il y a de plus officielles. Au passage, il faut signaler que les contempteurs épidermiques de l'amazighité qui servent au pouvoir de supplétifs dans la sphère politique et culturelle, ont été désarçonnés d'être lâchés si cavalièrement par leur marionnettiste traitant. Du coup, ils changent leur fiel de trajectoire. Ce n'est plus Yennayer comme symbole d'enracinement millénaire qui les chagrine. Leur chagrin-là est résorbé par décret. Ils pinaillent alors sur le fait que Yennayer n'appartient pas exclusivement aux Kabyles. Evidemment, et heureusement que non ! C'est une fête berbère dans un pays berbère, et c'est peut-être ça qui gêne. Ils pinaillent aussi sur l'origine du calendrier comme si tous les calendriers connus n'avaient pas un point de départ fixé dans des conditions particulières et souvent arbitrairement. Il s'est même trouvé un vieux ronchonneur au cuir arabo-nationaliste bien tanné qui crie à l'outrage à l'encontre des martyrs du fait que l'Algérie indépendante reconnaisse Yennayer et le calendrier fixé à… Paris. Et qui plus est, par l'infâme Académie berbère. Le hic dans cette rodomontade hargneuse, c'est que si l'Académie berbère s'est réfugiée à Paris, comme la plupart des partis politiques de l'opposition clandestine d’alors (FFS, PRS, RUA...), c'est parce qu'à Alger, on avait interdit jusqu'à l'innocent et informel cours de berbère de Mouloud Mammeri à l'Université d'Alger. Et les gens qui n'ont pas peur de sortir cette aberration en tant qu'argument n'ont pas peur non plus d'être cinglés par le soufflet de ce rappel. La langue berbère était interdite en Algérie, cependant qu'elle était enseignée en Europe et aux Etats- Unis. Et qu'on ne vienne pas nous raconter que l'impérialisme et tralala et tralala... Ces mêmes personnes pourtant exaltent la résistance des Algériens. Paroles ! Tout ça, c’est du passé ? On reste tout de même coi devant cette poussée de berbérité chez des responsables qui étaient déjà aux commandes il y a quelques années, lorsqu’on tirait sur les jeunes du Printemps noir qui demandaient peut-être moins que ça ! Et aujourd’hui, on vient nous dire que ces «acquis» sont une sorte d’offrande régalienne. Les temps ont bien changé. Même sur les hauteurs, c’est la course à «l’attestation communale» du combat amazigh. D’après Ahmed Ouyahia, Abdelaziz Bouteflika était contre l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri en 1980. A quoi obéit ce virage qui a succédé à des manifestations récentes en Kabylie ? Il paraît évident que ce n’est pas la nature du régime qui a changé au point où, en une nuit, il devienne favorable au dialogue et à la concertation. Cette embardée dans l’amazighité honnie est certainement motivée soit par le rapport de force au sein d’un pouvoir où la donnée régionale est maîtresse en prévision du casse-tête de la succession de Bouteflika, soit par un climat géostratégique dans lequel la prédominance de l’arabo-islamisme, jusque-là cultivé de façon intensive, n’est plus un atout mais, au contraire, un boulet. Soit par les deux éléments. Il faut vraiment que ça urge pour sortir de son sommeil de plus de deux millénaires Sheshonq 1er et le pousser sur le devant de la scène.
A. M.

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