Lundi 12 février 2018
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Chronique du jour : Kiosque arabe
On peut tirer sur Boukhari, mais...


Par Ahmed Halli
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Cette fois-ci, la chasse à Boukhari semble bel et bien lancée, et des traqueurs émérites, pour ne pas dire des chasseurs de primes, affluent de partout avant que ne retentisse l'hallali. Qui aurait dit, il y a quelques petits mois seulement, que le plus grand compilateur de hadiths, devant l'Eternel, allait finir ainsi ? Qui pouvait se hasarder à prédire qu'un homme d'une telle stature, hissé au rang des plus grands compagnons du Prophète, sinon regardé comme un prophète, subirait un tel sort ? Depuis l'opération de déstalinisation déclenchée dans l'ex-URSS, après la disparition de Staline, on n'avait pas vu un tel engouement pour la «déboukharisation» du patrimoine. Certes, depuis toujours, des hommes ont remis en cause l'authenticité globale des hadiths attribués au Prophète de l'Islam, deux ou trois siècles après sa mort, et contre sa propre volonté. Considérés comme la référence suprême, et incontestable, en matière de hadiths, Boukhari, et son élève Mouslim, aussi prolifique, ont été critiqués, mais jamais accusés. Même durant ces dernières années de domination de l'Islam wahhabite, et de justification des actes terroristes par les hadiths le plus souvent, nul ne s'est hasardé à montrer Boukhari du doigt. Nul ne s'est risqué à ébaucher le moindre geste dans ce sens, sachant que la riposte serait vive, et même tranchante. En 2015, le penseur égyptien Islam Behaïri a vu son émission religieuse sur une chaîne de télévision satellitaire suspendue, parce qu'il avait émis des critiques contre Boukhari, et consorts. Il avait encouru la colère des cheikhs d'Al-Azhar qui avaient poussé la vindicte jusqu'à le faire condamner injustement à un an de prison ferme (1), sans susciter l'indignation des religieux. En octobre dernier, le tribunal administratif du Caire, saisi par le recteur d'Al-Azhar en personne, a rendu un arrêt interdisant de jure son émission sur la chaîne «Al-Kahéra-Oual-Nass». Une décision juste destinée à satisfaire l'amour-propre de Cheikh Tayeb, et des théologiens d'Al-Azhar, trop occupés à organiser colloques, et séminaires, préférant la réflexion à l'action (2). Et voilà que de toutes parts, tant dans les médias traditionnels, que sur les réseaux sociaux, fusent des attaques, accusant Boukhari de ramasse-tout, et même d'avoir colporté des mensonges. Que s'est-il donc passé ? Qui a ouvert les vannes pour permettre ce déferlement de vagues nettoyantes sur un recueil, et des traités, sacralisés au-delà de toute mesure ? Ne cherchez plus ! Le principal responsable est le chargé de la surveillance du barrage, le produit d'un régime dont le socle est un Islam se référant au Coran, mais privilégiant la Sunna.
Il s'agit du Prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane, qui a fait signer à son père en octobre dernier un décret créant une commission chargée de procéder à une relecture des recueils de hadiths. La commission (3), présidée, comble d'ironie, par le petit-fils d'Ibn-Albaz, le gardien attitré du dogme wahhabite, a été chargée d'expurger les hadiths de tout ce qui peut inciter à la violence, et au terrorisme. Il ne s'agissait pas, a priori de suggérer un autodafé du travail de Boukhari et Mouslim, mais d'une simple révision allant dans le sens des projets de réforme en cours. Comme réagissant un signal retentissant de La Mecque jusqu'à l'Atlantique, des théologiens, ou assimilés, se sont mis à gloser sur le recueil-passoire de Boukhari, et sur ses travaux herculéens. Personne n'avait trouvé étrange, jusqu'ici, que Boukhari ait pu examiner 600.000 hadiths durant sa courte vie (65 ans), ou que Mouslim, son élève, en revendique la moitié. Mais comme la voie est libre désormais, et que l'électronique est là pour préserver de la migraine, les plus malins se sont amusés à calculer le temps que Boukhari a consacré à chaque hadith : 5 minutes sans manger ni dormir !
Je ne sais toujours pas de quelle manière il s'y est pris, mais un théologien égyptien a fourni lui aussi des chiffres qui laissent rêveurs : Cheikh Metouali Ibrahim Salah vient d'affirmer que 95 % des hadiths rapportés par Boukhari sont des faux. «Il nous a ainsi laissé une religion falsifiée, dans laquelle on a introduit des éléments qui n'avaient rien à voir avec elle», a-t-il dit. Le Cheikh Metouali a été formé dans cette institution, puis il s'est expatrié en Arabie Saoudite pour parfaire ses connaissances. C'est là qu'il a reçu, entre autres, les enseignements du fameux théoricien des groupes islamistes, Cheikh Al-Albany, dont les fatwas sont une référence pour les organisations terroristes. Ce qui ne manque pas d'intriguer, c'est le pourcentage indiqué, et le silence sur la méthode employée pour aboutir à ce taux de 95% de faux, ce qui laisse une marge de vérité de 5% seulement, c'est peu trop peu. Il faudra, donc, attendre que ce distingué cheikh nous livre la liste de ces 5% de vrais hadiths, qu'il aura retenue, une bonne querelle en perspective, et une opportunité de plus pour occulter le vrai débat.
Mais j'apprends qu'Al-Azhar vient d'y penser encore : la mosquée-université a organisé, toujours en marge du Salon du livre, un colloque pour nous apprendre qu'il n'y a pas de plus grand bonheur pour la femme, en dehors de l'Islam. D'où la tentation qui me vient d'utiliser l'interjection couramment utilisée sur Facebook, par un ami virtuel, mais je ne peux y céder, hélas, pour l'instant.
A. H.

(1) Il avait été condamné à 5 ans de prison, puis un an, en vertu du redoutable article du Code pénal sur le «Mépris des religions», simplement parce qu'il avait émis des réserves sur l'authenticité des hadiths, validés par Boukhari et Mouslim.
(2) Comme pour répliquer aux anti-Boukhariens, Al-Azhar a organisé vendredi dernier, au Salon du livre du Caire, une table ronde pour répliquer à ceux qui «jettent la suspicion sur les hadiths».
(3) A l'époque du parti unique, on disait que pour enterrer un problème en Algérie, on lui créait une commission ad hoc. Aujourd'hui, plus la peine d'installer des commissions : dès que surgit un problème, il suffit de désigner la main de l'étranger. D'ailleurs, on pourra bientôt distinguer celle-ci à l'œil nu, du haut de notre incomparable minaret.

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