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L’Algérie de Lalmas et Chikhi le bigot narco-affairiste

Hacène Lalmas est parti sur la pointe des crampons. Ce n'était pas un «ancien moudjahid» du football. Non, il ne faisait pas partie de ces consultants autoproclamés qui sévissent sur certaines chaînes sportives privées, passant leur temps à dire qu'ils sont les meilleurs et à se défausser sur plus jeunes qu'eux. Lalmas est parti sans qu'un documentaire sérieux n'ait été réalisé sur celui qui faisait rêver les gamins qu'on était.
Lalmas, héros sportif des années 60, est parti, Ryad Mahrez, enfant des années 2000, qui parle peu, se met rarement en avant sauf quand il a le ballon, signe dans l'un des plus grands clubs au monde, Manchester City, entraîné par sans doute le meilleur entraîneur au monde. Deux destins, deux Algérie. 
Kamel Chikhi «el-Bouchi», lui, n'est pas Lalmas. Lui, fait partie de cette race d’affairistes, enfantée par l’Algérie de l'argent facile, où il est plus commode d'importer avec l'argent du pétrole que d'investir dans des secteurs productifs, générateurs d'emplois directs durables, de cette Algérie où un bigot inculte, narco-affairiste, étale ses richesses derrière son kamis, et a pignon sur rue.
Jusque-là, grâce au réseau de complicités et de protections dont il disposait au sein de l’administration, Kamel Chikhi était sur un nuage. Son histoire avait tout d’un conte de fées : un train de vie fastueux, une grande propriété entourée d’un mur d’enceinte où il s’adonnait à un de ses plaisirs favoris, le rodéo en voiture à l’abri du petit peuple, des voitures haut de gamme, pas celles importées en CDK et montées à Oran – c’est pour le moyen peuple, pas pour lui – s’affichant avec ceux d’en haut sans dédaigner ceux d’en bas, parce que, voyez-vous, Chikhi comme tout voyou islamiste qui se respecte, aimait bien faire peuple, sa façon à lui d’être people. L’aumône le vendredi, trafic et prébendes le reste de la semaine, telle était la feuille de route du bigot narco-affairiste. 
Mais attention, un Chikhi peut en cacher un autre, et il en cache. L’argent généré par ses affaires douteuses est recyclé dans l’immobilier, devenu, par ces temps de crise, une valeur-refuge. Selon la Fédération nationale des agences immobilières (FNAI), citée par le Quotidien d’Oran, «l'informel s'est accaparé 70% du marché national de l'immobilier». Et rien ne semble l’arrêter, cette machine infernale qu’est le marché informel, pas même cette trouvaille de finance islamique destinée à récupérer l’argent échappant au fisc. 
Et pourtant, ce sont des gens comme Chikhi «le boucher», gros importateur de viande – au fait, qui sont ses clients ? – et gros promoteur immobilier au carnet de commandes bien rempli, qui sont donnés en exemple par des prêcheurs cathodiques qui passent leur temps à pointer les femmes sur les réseaux sociaux. Car, voyez-vous, des gens comme lui sont des gens pieux. Et pourquoi croyez-vous que les Chikhi et autres encouragent et financent la prolifération des mosquées ? Pour soustraire les jeunes à la délinquance et les ramener dans la voie de Dieu ? Pour leur apprendre à combattre la corruption, l'enrichissement facile qu'ils considèrent halal ? Pour se donner bonne conscience ? Pour l’heure, à défaut de paradis promis pour ses bonnes œuvres terrestres, il goûte à l’enfer de la prison qui l’attend. 
En attendant, le feuilleton de l’été, la série de limogeages – le chef de la Sûreté d’Oran a été limogé mardi – et de fins de fonction de nombreux officiers supérieurs – se poursuit. Des têtes sont tombées, et d’ici la présidentielle 2019, d’autres suivront. L’affaire Kamel Chikhi n’en est qu’à son début : les CD saisis chez lui commencent à parler, les caméras de surveillance enregistrant les allées et venues chez ce monsieur, aussi. 
Mais enlever les mauvais fruits ne préservera pas l’arbre de la maladie qui le ronge. Le système doit également changer et laisser place à un Etat de droit et à des institutions démocratiques, aux libertés d’expression et de presse, à même de garantir un minimum de transparence. Mais ça, c’est une autre séquence, elle reste à faire. Mais ne soyons pas trop pessimistes, l’Algérie de Lalmas n’est pas encore éliminée. Elle est toujours en course. Il ne faut donc pas tomber dans le «tous pourris» dont l’ex-FIS, qui ne crachait pas sur l’argent, une fois béni par les chouyoukhs, se régalait. 
H. Z.