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Turquie, Arabie, Trump a choisi

Donald Trump ménage l’Arabie Saoudite et sanctionne durement la Turquie, pourtant membre de l’Otan. Il n’a pas condamné le raid aérien mené par la coalition dite «sunnite» sous commandement saoudien, raid qui a frappé un bus transportant des enfants sur un marché de Dahyan dans l’est du Yémen, provoquant la mort de 40 gamins. Washington ne s’est pas davantage ému des bombardements saoudiens en septembre 2015 dans une salle de mariage (131 morts) et lors d’une cérémonie funéraire en septembre 2016 à Sanaâ (140 morts). 
Mais qui se soucie encore de la situation du Yémen, pays le plus pauvre de la région d’une civilisation de plus de 6 000 ans, qui voit partir en poussière son patrimoine historique – bombardement du barrage de Ma’rib, véritable chef-d'œuvre d'ingénierie construit vers 750 à 700 avant J.-C., du site de Sirwah, haut lieu religieux du royaume de Saba, du temple minéen de Nakrah, vestige datant du premier millénaire avant J.-C, des quartiers du vieux Sanaâ… – un pays menacé de surcroît par la famine et une épidémie de choléra en raison du blocus imposé par Riyad et ses alliés. Tout ça pour rien car les Houthis chiites, redoutables montagnards, soutenus militairement, selon Washington et ses alliés arabes, par Téhéran, font plus que résister : après quatre ans de guerre, Saoudiens et Emiratis sont guettés par un risque de fiasco militaire. 
Bref, de ce qui se passe sur le terrain, Donald Trump et ses alliés occidentaux n’en ont cure. Non seulement, ils ne s’opposent pas aux objectifs guerriers des Saoudiens, mais ils continuent de les alimenter en armes et munitions quand ils ne leur indiquent pas, images et vidéos satellites à l’appui, où et quand frapper fort. 
Ankara, elle, ne jouit pas du même traitement de faveur que Riyad. Erdogan est dans la ligne de mire de Trump. Pourtant, c’est loin d’être un anti-impérialiste. C’est plutôt le dirigeant d’un pays membre de l’Otan quelque peu turbulent, que Washington et ses alliés veulent ramener dans le droit chemin, parce qu’il ne joue pas tout à fait le jeu comme les obligés arabes de l’Oncle Sam. 
Le «padishah», sultan des sultans comme l’appelle affectueusement le petit peuple d’Istanbul, d’Ankara, de Konia et d’ailleurs, a commis aux yeux de ses alliés américains et européens plusieurs fautes, dont la principale aura été de vouloir s’émanciper de la tutelle américaine et de parler d’égal à égal avec la Maison Blanche, ce que ni Emmanuel Macron ni Angela Merkel n’ont osé faire. Plus encore, aux yeux de la grande Amérique, qui ne lui a jamais reproché la répression contre les journalistes et les démocrates, Erdogan s’en est pris (en paroles) à Israël, aux Forces démocratiques syriennes (FDS, coalition arabo-kurde) appuyées par les USA, sous prétexte qu’elles sont une filiale syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) en conflit avec Ankara depuis les années 1980. Et pire, le chef d’Etat turc essaie de faire «ami-ami» avec Vladimir Poutine et de renforcer les relations commerciales entre son pays et l’Iran, ennemi juré de Donald Trump. Et ce, sans compter son appui au petit Qatar avec lequel la Turquie est liée par un traité militaire, sur fond de bras de fer avec l’Arabie Saoudite avec laquelle il est en compétition pour le contrôle du monopole de l’islam sunnite. Pour Washington et ses alliés arabes et occidentaux, c’en est trop, surtout – autre grief reproché au dirigeant turc – il fait le jeu de Poutine et de l’Iranien Hassan Rohani, alors qu’il lui a été assigné pour tâche principale d’aider à écraser l’armée de Bachar al-Assad.  
Pour Tayyip Erdogan, le fait d’être Président d’un pays membre du G 20, 17e puissance économique mondiale, lui a certainement monté à la tête. En assignant à résidence un obscur pasteur évangéliste américain, Andrew Brunson, suspecté de soutien au PKK et au prédicateur turc Fethullah Gullen, réfugié aux Etats-Unis, et qui risque une lourde peine de prison, Ankara a fourni le prétexte à Washington pour la sanctionner, en doublant les droits de douane sur l'acier et l'aluminium turcs. Ce qui a provoqué la chute de près de 45% de la valeur de la monnaie nationale, la livre turque, entraînant dans son sillage la dégringolade des monnaies sud-africaine, argentine, brésilienne… 
Plus préoccupant, la chute de la livre turque pourrait provoquer une onde de choc sur les marchés financiers de la même ampleur que la crise grecque, en raison des dettes détenues par les banques européennes, mais aussi américaines, sur les entreprises turques. Aussi les marchés exhortent-ils la Banque centrale turque à relever ses taux directeurs, ce que Erdogan s’entête à refuser. Bonjour les dégâts… 
H. Z.