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Darwich au pays de Ben M’hidi

La projection d’un film de Bahia Bencheikh programmé dans une rencontre cinématographique de Béjaïa a été interdite sans autre forme de procès. Quelque part, c’est tant mieux que les censeurs n’aient pas à s’expliquer. A chaque fois qu’on leur en a donné l’occasion, cela a accentué notre détresse, plutôt que d’adoucir le courroux de tous ceux qui ont l’espoir tenace de voir l’horreur parvenir à son terme. Plus, cela a systématiquement révélé, là où on l’attend le moins, des âmes disposées à trouver un «seuil de tolérance» pour la liberté de création, toujours en deçà des attentes a minimas. Cela va de l’ «incompatibilité avec notre culture, notre religion et nos traditions» à quelques autres «lignes rouges» qui varient selon les motivations et les circonstances du moment. Dans le cas précis, c’est le financement de la production par l’institut français d’Alger, pourtant dans une proportion dérisoire qui a servi de prétexte. Les arguments peuvent changer, la censure, elle, est la même et participe d’une même «politique». Les agents aux ciseaux siègent dans une commission du ministère de la Culture. Ils y sont rétribués, ce qui se passe de commentaire et chasse le doute.
Au même moment, un autre film, consacré au monumental Larbi Ben M’hidi est retenu dans les casiers d’une structure, d’un autre ministère mais de la même vocation. Cette fois-ci, on ne sait pas vraiment où est le plus dur : la censure du film ou les pitoyables contorsionnistes qui s’échinent à nous expliquer l’horreur en remettant au goût du jour l’ infiniment élastique formule «qui paie
l’orchestre choisit la musique ». Sous prétexte que le ministère des Moudjahidine a financé donc la production, on veut nous convaincre que les préposés à la « bonne » histoire de la guerre de Libération sont dans leur droit de se payer un Ben M’hidi à leur convenance. Ils veulent un héros qui ne les dérange pas. Par son parcours, par sa bravoure au combat, par sa rigueur morale dans la vie et par-dessus tout par les projections qu’il nourrissait pour l’Algérie dans la liberté retrouvée. Nauséabond.
Pendant ce temps, le ministère de la Culture organisait un hommage au grand poète palestinien mort il y a quelques années. Homme de combat et poète émérite, il a consacré toute sa vie à porter la parole de sa cause dans de sublimes strophes qui ont d’abord consacré un fait : ce n’est pas parce qu’on a la prétention de servir un dessein qu’on peut se passer de talent. Et le talent, Darwich en avait à revendre.
Suffisant pour le maintenir à distance respectable de ceux qui pensaient en tirer quelque miséreux dividende, même s’il y a plein d’autres choses qui le différencient de ses hôtes du moment. On ne peut pas, dans la même semaine mettre sous le boisseau un film sur Ben M’hidi et déranger la mémoire de Darwich. Le rachitisme et la qualité de l’assistance qui a été au «spectacle» en dépit de la grande popularité du poète en Algérie en est une réponse cinglante.
S. L.