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Les islamistes, le Hirak et les boîtes aux lettres

Quasiment toutes les cités nouvellement habitées sont envahies par un courrier qui n’a épargné aucune boîte aux lettres. Très élaborés dans les techniques de confection et parfaitement clairs dans leur contenu, les documents livrés dans ces ensembles d’habitations fraîchement occupés portent une signature qui n’a pas besoin d’un effort particulier pour être identifiée. Le ton est autoritaire, l’inquisition explicite et la menace pas loin, les « postiers » de l’ombre, formellement anonymes mais politiquement déclarés, continuent de faire ce qu’ils font depuis vingt ans dans une sorte d’aggiornamento tacite passé entre un Bouteflika  « réconciliateur » et un islamisme militairement usé mais politiquement toujours capable de nuisance : nous ne vous laisserons pas prendre le pouvoir, « tout » le pouvoir, mais nous vous livrons la vie publique en sous-traitance. Dans des termes à peine exagérés, Saïd Sadi (cité de mémoire) avait résumé les choses ainsi: le FIS n’a plus besoin de prendre le pouvoir, Bouteflika est en train d’appliquer son programme ! Et les islamistes, heureux comme pas possible qu’on soit si généreux avec eux à un moment où ils redoutaient, et peut-être bien attendaient le coup de grâce, s’y sont mis de bon cœur. Et plus ils avançaient dans le « travail », plus ils découvraient, toujours avec bonheur, qu’ils pouvaient pousser plus loin sans risquer d’être inquiétés outre mesure. Cycliquement, ils découvraient d’autres bonheurs dont ils ne pouvaient même pas rêver : après la complaisance, venaient les… coups de main, à tel point qu’il était parfois difficile de savoir qui était au service de l’autre. La police pourchassait plus les jeunes couples en apartés câlins que les malfrats, des « autorités » locales agissaient main dans la main avec les vigiles en qamis pour moraliser les plages et dans un coin isolé d’une plage bougiote, ce sont des agents de la… Protection civile qui «  se sont occupés » d’un jeune estivant surpris en train de boire une gorgée d’eau par un après-midi de Ramadhan. Vingt ans. Une grande partie des Algériens n’a connu que ça : chaque barbu du quartier est une « autorité morale » de fait… accompli qui peut leur dicter leur conduite. Et ça a fini par susciter des vocations : des inquisiteurs nouveaux que les islamistes n’ont pas besoin de traîner dans les mosquées, n’ont pas besoin d’être travaillés au corps ni même adopter leur idée de la vie pour reproduire leur discours. Et parfois… agir sans que personne le leur demande. Ce sont des jeunes avec des looks de dernière mode qu’on imaginerait bien dans un concert de rock ou en boîte de nuit qui s’en sont pris avec une rare violence à une jeune comédienne à l’ouest d’Alger, parce qu’elle « déshonore le quartier » en faisant du cinéma ! Depuis le soulèvement populaire du 22 février 2019, ils se sont montrés discrets. En l’occurrence, ne sont surpris que ceux qui veulent bien l’être. Les islamistes ne se manifestent que là où ils sont dominants, ils savent « rester sur leurs victoires ». Mais ne pas se manifester ne veut pas dire être absent. A leur tour, ils… délèguent leurs mots d’ordre par intermittence, à doses étudiées, en attendant que les conditions soient favorables à l’envahissement. Les résultats n’étant manifestement pas au rendez-vous, ils prennent leur mal en patience. Pour le reste, ils continuent de travailler, en innovant ou en renouant avec les bonnes vieilles méthodes. Ça fait un moment que les Algériens ne reçoivent plus de courrier. Les anciens « expéditeurs» se sont mis à l’électronique ou le contact direct. Et parfois, ils n’avaient même pas besoin de ça.
S. L.