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60e anniversaire de l’Etat-Major général

Par Ali Chérif Deroua
Suite à une réunion houleuse, tenue au Caire du 29 juin au 10 juillet 1959,  durant laquelle certains ministres du Gouvernement provisoire de la République algérienne se sont donnés à cœur joie, en proférant des insinuations, des critiques, des menaces et même certaines attaques personnelles, et devant une pareille situation, dans l´impossibilité de trouver un compromis ou une sortie de crise entre les différents antagonistes, le Président Ferhat Abbas s’est trouvé obligé d’arrêter les dégâts, évitant ainsi une scission au sein du GPRA ou l’éclatement de la direction de la Révolution, après 11 jours de tension extrême, en faisant adopter par tous les ministres présents, à part Benyoucef Benkhedda qui s´est abstenu et Lamine Debaghine, absent et démissionnaire, le texte d´un message adressé aux chefs et comités de  wilaya  dont voici l’intégralité :
«Au cours de la dernière réunion du Conseil des ministres, j´ai constaté qu´une crise grave avait conduit le Gouvernement à l´impasse.
N’ayant pu faire appel à l’arbitrage du Comité permanent de la Révolution (1) et du Conseil national de la Révolution algérienne dont la composition est contestée par certains, le Gouvernement s´est trouvé paralysé.
Dans ces conditions, je prends toutes mes responsabilités en tant que chef du gouvernement et vous invite à vous réunir dans les plus brefs délais, pour doter la Révolution d’un CNRA incontesté. Celui-ci sera alors habilité à :
1- recevoir la démission collective des ministres actuels ;
2- investir un autre gouvernement ;
3- donner à notre Révolution une nouvelle stratégie militaire, politique et diplomatique dignes de notre lutte de libération et des grands sacrifices que cinq années de guerre ont imposés à notre peuple.
Les ministres en exercice continueront à assurer leurs fonctions jusqu’à ce que le nouveau gouvernement ait reçu l’investiture. Le ministre des Forces armées est chargé de vous réunir et de vous communiquer le présent message.
Mes collaborateurs et moi-même restons à votre entière disposition pour vous seconder dans votre mission et vous donner tous les renseignements utiles à l’accomplissement de votre tâche.»
Fait au Caire le 10 juillet 1959
Ferhat Abbas, président du GPRA
A mon humble avis, en faisant une pareille proposition, Ferhat Abbas a évité l’éclatement de la direction de  la Révolution et, en même temps, refilé un cadeau empoisonné à Krim Belkacem, sachant que ce dernier ne pouvait en aucun cas assouvir son ambition d’être  le futur président, Bentobal et Boussouf étant prêts à le contrer.
Etant en charge de «réunir et communiquer le présent communiqué», Krim Belkacem s´est retrouvé confronté à plusieurs difficultés.
Il ne pouvait en aucun cas, convoquer les chefs et comités de wilaya qui se trouvaient à l’intérieur du pays, vu le risque encouru de déplacements et de traversées des lignes minées et électrifiées de l’Est et de l’Ouest. Il s´est trouvé obligé d’impliquer le tandem Bentobal-Boussouf afin de réunir les chefs et ex-chefs des wilayas présents en dehors du territoire national.
Krim, Bentobal et Boussouf ont trouvé un modus vivendi provisoire en attendant de voir venir… 
C’est ainsi que cette réunion a été un «panaché» de responsables militaires (Krim, Bentobal, Boussouf, Boumediène, Mohammedi Saïd et Sadek Dehilès) qui ne répondaient pas tous aux critères contenus dans le message de Ferhat Abbas. L’essentiel est que la réunion a eu lieu et permis à la Révolution d’évacuer, sans trop de dégâts, l’impasse dans laquelle se trouvait le GPRA. 
Réunion des 10 colonels et ex-colonels du 11 au 14 août 1959.
Présidée par Krim Belkacem, en tant que ministre des Forces armées et  porteur du message du président du GPRA, la réunion s´est tenue au siège du ministère des Liaisons générales et communications (MLGC), rue Parmentier, Tunis, autour d´une table rectangulaire, avec un positionnement des présents qui en dit long sur le clivage : la table en question est la pose l’une à côté de l’autre de 3 tables rectangulaires de 120 cm par 70 cm.
Côté longueur : Krim avec à sa droite Bentobal et à sa gauche Boussouf
Côté largeur droite : Mohammedi Saïd et Sadek Dehilès 
Côté longueur face à Krim : Saïd Yazourène, Hadj Lakhdar, Lotfi
Côté largeur gauche : Ali Kafi et Boumediène.
La description du positionnement des participants autour de la table est à lui seul le signe d´un certain clanisme.
L’ordre du jour consistait : 
- la désignation des membres du CNRA qui n’a jamais été résolue depuis la réunion du CNRA d’août 1957 au Caire. Il faut signaler aussi que, depuis cette date, le CNRA ne s’est jamais réuni.
- Convocation du CNRA pour recevoir la démission du GPRA, le reconduire ou en désigner un autre.
D’emblée, Krim dresse un tableau calamiteux de l’action du GPRA et se découvre en déposant sa candidature à la succession de Ferhat Abbas.
Cette déclaration de candidature a poussé Bentobal à intervenir et demander aux colonels de se limiter au choix des membres du futur CNRA. La position de Bentobal a été appuyée automatiquement par Boussouf.
Boumediène a été plus malin en demandant à Krim le nom de son successeur au ministère des Forces armées. 
Krim a répondu qu’il cumulerait le poste de Président du GPRA et Forces armées puisqu´il cumulait le poste en tant que vice-président et qu’il désignerait un  chef d’état-major  en avançant le nom de Mohammedi Saïd pour ce poste. Cette déclaration a provoqué un malaise au sein des colonels, autres éventuels postulants qui se voyaient écartés d’office.
Ce fut le premier incident entre Krim et Boumediène.
L’histoire devrait retenir que la proposition de la création de l’Etat-Major général a été faite par Krim Belkacem le 11 août 1959 à Tunis.
Les colonels ont aussi demandé les causes du blocage du GPRA lors de la réunion du Caire. Chacun des 3  ministres présents a donné sa version de ce qui s’est passé au Caire, versions contradictoires ou abusives.
Les 3 ministres ont montré ainsi qu’ils n’étaient pas sur la même ligne, qu’ils avaient des buts et des ambitions contradictoires et par voie de conséquence qu’ils étaient forts ensemble et «fragiles» séparément.
Boumediène, voyant qu’il avait pris un ascendant sur certains de ses pairs, a proposé de lever la séance et de se retrouver 2 jours après, afin de permettre à chacun de réfléchir plus longtemps et calmer les esprits.
Durant cet intermède de 2 jours, les deux clans ont multiplié les conciliabules et les entretiens entre leurs différents soutiens ou conseillers.
Le 14 août, ils se sont retrouvés et n’ont pas changé d’un iota leurs positions, certains d’entre eux focalisant sur les raisons du blocage du GPRA avancées par les 3 ministres, qui ne les avaient pas convaincus.
Devant cette situation de crise, Boussouf a proposé un report de la réunion et la convocation du secrétaire (2) qui a  assisté et rédigé les «minutes de la dernière réunion du GPRA», objet du litige.
Cette proposition ayant été retenue, je reçois, alors que je me trouvais au Caire, un message de Boussouf me demandant de venir d’urgence à Tunis avec les «minutes de la réunion du GPRA».
Ayant une mission très importante à effectuer dont Boussouf était au courant, je ne pouvais arriver à Tunis que le 25 août 1959.
Ci-joint photocopies du passeport marocain utilisé pour le voyage et des tampons d’entrée 25 août 1959, à Tunis, aéroport El Aouina, appellation de cet aéroport en ce temps-là et sortie du territoire tunisien le 7 septembre 1959 par le même aéroport.
Le 26 août, j’étais au siège du MLGC ou j´ai été reçu par Boussouf, Krim et Bentobal. 
Après la lecture des 32 pages des «minutes», ils ont convenu que le contenu des minutes reflétait les discussions et les incidents survenus lors de cette réunion. 
Boussouf m’a ordonné, devant ses 2 collègues, que j´étais seul responsable de ces documents, que je ne devais en aucun cas les donner même à lire à quiconque. Le 27 août 1959, je me suis présenté au même bureau où se trouvaient déjà installés les 7 colonels. J’ai lu les «minutes» et donné des explications complémentaires à ceux qui m’ont questionné et tout particulièrement Sadek et Hadj Lakhdar. 
Sadek tenait à savoir si les ministres étaient armés et si oui lesquels. Hadj Lakhdar voulait savoir les termes utilisés par Krim et Chérif Mahmoud lors de leurs accrochages verbaux. Ali Kafi a demandé à ce que les «minutes» soient traduites en arabe pour en prendre connaissance.
La même table a été utilisée avec côté largeur : Hadj Lakhdar président, côté droit longueur : Mohammedi Saïd, Sadek Dehilès, Yazourène, côté largeur en face de Hadj Lakhdar : Ali Chérif, côté gauche longueur : Lotfi, Ali Kafi, Boumediène.
Ce positionnement a attiré mon attention.
Il y avait ainsi 2 clans déclarés avec un président qui soutenait plus ou moins le clan côté droit par hostilité à Mahmoud Chérif, adversaire juré de Krim. L’ennemi de mon ennemi est mon ami, tel est l’adage populaire.
Le même jour, les 7 colonels se sont mis au travail, se contentant de désigner les membres du CNRA. 
Cinq jours plus tard, ils avaient bouclé la liste ci-dessous.
18 membres du GPRA sur les 19 ( Tewfik el Madani non retenu) : Ferhat Abbas, Belkacem Krim, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider, Rabah Bitat, Lamine Debaghine, Mahmoud Cherif, Lakhdar Bentobal, Abdelafid Boussouf, Abdelhamid Mehri, Ahmed Francis, M’hammed Yazid, Benyoussef Benkhedda, Lamine Khène, Omar Oussedik, Mostefa Stambouli, 2 commandements Est et Ouest, Mohammedi Saïd, Houari Boumediène, 24 colonels et commandants des 6 Wilayas. 
Du chiffre 24, il faut déduire 8 colonels et commandants ayant exercé dans les différentes Wilayas et qui se trouvent à Tunis. 
Voir plus bas les noms et les Wilayas visés, 3 Fédérations de France, de Tunisie et du Maroc, Omar Boudaoud, Tayeb Thaibi et Hocine Gadiri.
5 anciens membres des précédents CNRA, Saâd Dahleb, Amar Ouamrane, Mohamed Bemyahia, Sadek Dehilès, Amar Benaouda. 2 personnalités d’envergure, Ahmed Boumendjel, homme de grande valeur et de consensus et cheikh Mohamed Kheireddine en remplacement de Tewfik El Madani.
8 colonels et commandants se trouvant à Tunis, à déduire des quotas des différentes wilayas.
Wilaya 1 : Colonel Hadj Lakhdar et commandant Tahar Zbiri
Wilaya 2 : Colonel Ali Kafi et Commandant Ali Mendjli
Wilaya 3 : Colonel Yazourene
Wilaya 4 : Commandant Ahmed Bencherif et Rabah Zerari
Wilaya 5 : Commandant Ahmed Kaïd 

Voici le décompte exact des membres désignés durant cette réunion 18 + 2 + ( 24 – 8 ) + 3 +5 +2 + 8 = 54 membres, nombre adopté par le CNRA de 1957 et qui n´a jamais été remis en cause. 
Donc la réunion des 10 colonels n’a duré réellement que du 11 août au 2 septembre 1959, soit 23 jours. 
Alors que les colonels établissaient la liste des futurs membres du CNRA, deux commissions préparaient, l’une, un projet de programme et l’autre, les statuts du parti.
La première était composée de :
Mohamed Benyahia, membre du CNRA du 20 août 1956, avocat, directeur de cabinet du président du GPRA ; Omar Oussedik, ancien commandant de la Wilaya IV, secrétaire d’Etat du GPRA ; Frantz Fanon, psychiatre, philosophe, responsable respecté et écouté par l´ensemble de ceux qui l’ont connu.
Abderrezak Chentouf, avocat, l’un des rédacteurs des documents de la Charte de la Soummam, directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur.
La seconde était constituée de :
Benyoucef Benkhedda, ancien membre du premier CCE, pharmacien, ministre des Affaires sociales du GPRA ; Mabrouk Belhocine, avocat, directeur de cabinet du ministre de l’Armement et du Ravitaillement général du GPRA ; Lamine Khène, médecin, secrétaire d’Etat du GPRA, ancien commandant de la Wilaya II.
La composante humaine de ces deux conditions donne une idée du sérieux du travail accompli et aussi du sérieux de ceux qui les ont désignés pour cette charge.
Le 7 septembre, une délégation officielle du GPRA, composée de Krim Belkacem, chef de la délégation, Abdelhafid Boussouf, Hadj Lakhdar et Ali Chérif, quitte Tunis dans un avion DC 4 de la compagnie Tunis Air pour Tripoli.
Le 9 septembre, la délégation, à laquelle s’est joint Ahmed Bouda, représentant du GPRA en Libye, a été recue par le Premier ministre, ministre des Affaires étrangères Abdelmadjid Kaabar. Elle sollicite de la Libye son aide pour la tenue d´un congrès du CNRA début octobre 1959. La réponse du Premier ministre a été positive sauf en ce qui concerne la date, arguant que le Parlement qui sera mis en totalité à notre disposition ne sera pas disponible, le Parlement libyen devant préparer le budget de 1960 ; par mesure de sécurité, il fallait du temps pour ne plus donner de visas aux journalistes étrangers sans notre accord durant nos travaux. Il a proposé à la délégation la mise à disposition du Parlement, la prise en charge à l’hôtel El Mehari pendant toute la durée de la réunion à partir du 10 décembre 1959.
Ce qui a été retenu. C’est ainsi que le gouvernement libyen a mis à notre disposition le Parlement et l’hôtel El Mehari à partir du 11 décembre 1959.
Par respect pour moi-même, par fidélité à la mémoire de tous ceux qui sont morts pour l´indépendance de l´Algérie, par fidélité au message que nous a laissé le cher Didouche Mourad, par honnêteté intellectuelle vis-à-vis du lecteur, je signale que je ne faisais pas partie de la délégation recue par le Premier ministre libyen. Le 8 septembre, à 23h, je débarquais à l’aéroport du Caire (voir tampon).

CNRA de Tripoli 15 décembre 1959 au 16 janvier 1960.
Etaient physiquement présents tous les membres désignés par le comité des colonels, à savoir 31 personnes.
Etaient absents physiquement du Congrès les cinq leaders, Khider, Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Bitat, Lamine Debaghine, présent à Tripoli mais  n’a pas assisté, Stambouli et les 16 colonels et commandants qui se trouvaient à l’intérieur du pays, soit 23 personnes.
Certaines délégations de pouvoirs ont été envoyées au bureau du Congrès.Devant la gravité de la situation, la première décision prise sous la présidence de Ferhat Abbas a été la désignation par consensus d’un bureau permanent du CNRA avec comme responsable Mohamed Benyahia avec 2 assesseurs Ali Kafi et Omar Boudaoud.
Et c’est sous la présidence de Benyahia que les travaux ont eu lieu du début jusqu’à la fin.
A part Tewfik el-Madani qui n’a pas assisté, puisque non désigné par ceux qui ont été en charge de dresser la liste des participants, et Lamine Debaghine qui se trouvait à Tripoli, mais qui n´a pas voulu assister, tous les ministres ont rendu compte de leur gestion devant le CNRA.
Puis ce fut aux membres du CNRA de critiquer la gestion des différents ministres, chacun d’entre eux choisissant la cible qui ne lui convenait pas ou mû par les leaders claniques dont l’objectif principal  était de garder, sauvegarder ou acquérir le pouvoir. Krim, Bentobal et Boussouf en étaient les cibles privilégiées.
Pour sortir de cette situation, Benyahia, dont personne n‘oserait mettre en doute  son patriotisme, son intelligence, et sa malice, propose une commission de consultation. 
Son idée est acceptée et c’est ainsi que cette commission est constituée de deux militaires ayant le même grade, la même responsabilité et convenant aux deux clans, à savoir Mohammedi Saïd et Houari Boumediène, et un civil, Saâd Dahleb, qui bénéficie du respect de la majorité des participants, vu sa formation, son parcours, membre du premier CCE, son intelligence et son «savoir-faire». 
Avec la composition de cette commission, le sort de l’ambition de Krim d’accéder à la Présidence tombait à l’eau.
Inutile de narrer les différentes péripéties qui ont déstabilisé Krim. Chacun a sa version des faits.
Mon point de vue personnel est que Saâd Dahleb y a joué un rôle central, mû sûrement par l’intérêt de la Révolution et aussi par un certain ressentiment personnel.
C’est ainsi que sur proposition de Saâd Dahleb, Ferhat Abbas a sauvé son poste de président du GPRA, que Krim, sur la défensive, ayant perdu le ministère des Forces armées, s’est retrouvé vice-président ministre des Affaires étrangères, avec comme secrétaire général Saâd Dahleb.
Le poste de ministre des Forces armées, n’ayant plus de titulaire, a été supprimé et remplacé par le Comité interministériel de la guerre avec comme membres : Krim, Bentobal et Boussouf.
Sur proposition de Bentobal, Boumediène est devenu le chef d’Etat-Major général avec comme adjoints (cités par ordre d’aînesse) : Mendjli, Kaïd Ahmed et Azzedine ; Mohammedi Saïd a hérité d’un ministère d’Etat pour sauver les apparences. 
La clôture de la réunion le 16 janvier 1960 est incontestablement la date officielle de la création de l’Etat-Major général.

Conclusion
J’ose espérer que ce témoignage apportera quelques éclaircissements sur l´histoire de notre pays, que ceux qui y trouvent à redire le fassent avec un minimum de retenue, que ceux qui veulent critiquer le fassent dans les règles de l’éthique.
A tous les lecteurs, je leur souhaite bonne lecture et merci d’avance.
A. C. D.

1) Annexe 11 page 136 et 137. L´Algérie à l´indépendance, la crise de 1962 par Benyoucef Benkhedda. Editions Dahleb.
2) Google. La réunion du GPRA du 29 juin au 10 juillet 1959 au Caire.