Placeholder

Rubrique Contribution

Afghanistan : réflexions à partir des propositions de Lakhdar Brahimi

Par le Dr Miloud Chennoufi, universitaire établi au Canada
L’été dernier, alors que les Talibans s’emparaient du pouvoir, les chiffres de l’ONU indiquaient déjà que 20 millions d’Afghans, la moitié de la population, n’étaient pas en mesure de survivre sans assistance ; la malnutrition menaçait plus de 10 millions de personnes ; plus de la moitié des enfants de moins de cinq ans souffraient de la faim. Des millions d’Afghans sont, par ailleurs, toxicomanes ; l’opium ravage l’Afghanistan plus que tout autre pays. Aujourd’hui, après moins d’un an de pouvoir taliban, le spectre d’un désastre humanitaire plane sur le pays tout entier.
Le retrait américain et le triomphe taliban voilaient les réalités bien complexes qui attendaient les nouvelles autorités. L’attention était fixée sur la défaite humiliante des États-Unis, laissant dans l’ombre les actions que Washington entreprenait pourtant au grand jour. L’aide financière internationale au gouvernement afghan, soit 80% de son budget, et les avoirs de la banque centrale afghane étaient gelés, alors que la communauté internationale refusait de reconnaître le gouvernement taliban. Les Talibans ont ainsi entamé leur exercice du pouvoir financièrement paralysés et politiquement isolés.
En revanche, ils n’ont pas hésité à prendre des mesures idéologiques faciles mais hautement attentatoires aux droits humains les plus fondamentaux. Ils ont fermé des écoles aux filles et sont revenus sur l’emploi des femmes dans la fonction publique. Ils ont brutalisé des activistes, notamment féministes, et emprisonné d’autres. Le peu de liberté d’expression dont jouissaient les journalistes afghans a disparu. Ces mesures flattent l’ego de leur base militante mais compliquent davantage leurs rapports avec les Etats occidentaux sur lesquels ils comptent s’appuyer pour sortir de leur isolement. Un appui qu’ils espéraient obtenir en échange de l’interdiction du sol afghan aux groupes extrémistes étrangers comme El Qaeda et Daesh. Pour le moment, cela ne semble pas suffire. Entre-temps, la situation humanitaire se détériore et la question se pose : comment acheminer l’aide internationale à une population dont le gouvernement n’est pas reconnu ?
Pour avoir été l’envoyé spécial de l’ONU en Afghanistan à deux reprises, l’Algérien Lakhdar Brahimi suggère une approche globale en trois propositions. Il les a articulées dans une contribution publiée au nom du Conseil sur la fragilité des États dont il est membre aux côtés d’Ellen Johnson-Surliff, prix Nobel de la paix et ancienne présidente du Liberia, et Donald Kaberuka, ancien président de la Banque africaine de développement. Sa première proposition concerne l’ONU. Même si la communauté internationale ne reconnaît toujours pas le pouvoir taliban, Brahimi estime nécessaire que le Secrétaire général dépêche, à Kaboul, un représentant spécial dont la mission serait d’ouvrir et de maintenir un canal de communication avec le gouvernement taliban et de coordonner l’acheminement des secours humanitaires, l’aide au développement et les initiatives de paix à travers la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (Manua). 
La seconde proposition de Brahimi porte sur l’inclusion, une proposition qu’il prône en Afghanistan depuis les années 90. Les jeux à somme nulle auxquels les différentes factions afghanes — pas seulement les Talibans — pratiquent systématiquement sont porteurs d’exclusion. Si cette dynamique venait à l’emporter de nouveau, le cycle des confits et de l’instabilité ne prendrait jamais fin. Brahimi estime que l’inclusion peut être assurée si l’avenir de l’Afghanistan était débattu dans une Loya Jirga (l’assemblée traditionnelle des leaders politiques, tribaux, ethniques et religieux) dont la légitimité est socialement bien admise. Elle a fait ses preuves dans le passé. 
La troisième proposition concerne les voisins de l’Afghanistan comme l’Iran, le Pakistan, la Chine et l’Inde, mais aussi des acteurs régionaux déjà impliqués dans le dossier comme le Qatar et la Turquie. Pour Brahimi, la communauté internationale a le devoir d’encourager ces Etats à jouer un rôle actif dans l’établissement de la paix en Afghanistan. Sans quoi, la crise humanitaire actuelle ne saurait connaître un dénouement durable. 
Les Talibans d’abord, leurs opposants afghans ensuite, tout comme les acteurs régionaux et internationaux, peuvent trouver dans ces propositions une feuille de route vers un avenir moins catastrophique pour l’Afghanistan. Tout dépendra de leur volonté, mais aucun d’entre ces acteurs ne pourra affirmer plus tard qu’il n’y avait pas de solution à la famine qui aura ravagé des millions de vies afghanes. Entre-temps, il est nécessaire de méditer le cas afghan et essayer de comprendre comment tout un pays en est arrivé à sombrer dans la situation qui est la sienne aujourd’hui.
L’Afghanistan est un pays ravagé par la guerre depuis 1979, date de l’invasion soviétique. Mais si cette invasion, l’insurrection qui l’a suivi et le soutien militaire, financier et logistique des États-Unis à cette insurrection permettent de comprendre son instabilité chronique, il est néanmoins nécessaire de remonter un peu plus loin dans son histoire moderne pour comprendre un autre élément, plus profond, susceptible d’éclairer l’acte premier d’une descente aux enfers dont les Afghans ne cessent de payer un tribut lourd et cruel. 
L’épisode historique dont il faut saisir la signification s’est produit en 1973, lorsque Mohammed Daoud s’est emparé du pouvoir en Afghanistan avec le soutien des communistes qui dominaient les forces armées et certains milieux estudiantins. Le prétexte était de moderniser l’Afghanistan plus vite et sans compromis. Le drame afghan s’est historiquement noué, non pas dans la volonté de modernisation, mais dans le «plus vite et sans compris». 
Aussi surprenant que cela puisse paraître  aujourd’hui, la volonté de modernisation n’était pas inédite en Afghanistan au moment des faits. Elle avait pris racine dans le pays depuis quelque temps déjà. La Constitution de 1964 (la deuxième dans l’histoire de l’Afghanistan), adoptée par une Loya Jirga inclusive, admirable par son contenu réformiste, certainement l’une des plus modernes de tout le monde musulman à l’époque, incarnait une démarche graduelle et pragmatique de la modernisation. Une démarche sensible à la réalité duale de la société, avec un secteur moderne et libéral principalement dominant dans les grandes villes comme Kaboul, et un secteur traditionnel et conservateur très répandu partout ailleurs. 
Les réformes étaient l’œuvre d’une monarchie qui, tout en demeurant attachée à son autorité, comprenait que le succès de la modernisation dépendait de la volonté des milieux progressistes, mais aussi de l’adhésion des milieux conservateurs. D’où le nécessaire gradualisme et l’incontournable compromis que le roi Mohammed Zahir Shah semblait bien admettre. Quitte à ce que la modernisation n’avance pas aussi rapidement que le souhaitaient ses partisans les plus ardents, dont Mohammed Daoud, membre de la famille royale, ayant occupé le poste de premier ministre, était la figure emblématique. 
Les résultats étaient pourtant là, de l’éducation à l’économie et aux institutions, l’Afghanistan était un pays qui se modernisait. La structure de sa dynamique politique s’articulait autour du couple modernité-tradition, mais sans opposition frontale. Si bien que l’un des développements possibles était que l’Afghanistan évolue vers un système politique démocratique où s’opposeraient, au sens le plus large et le plus inclusif, libéraux et conservateurs. 
À l’époque, le poids des islamistes était négligeable. Limités à des diplômés d’Al Azhar ayant subi l’influence des Frères musulmans en Égypte, ils étaient loin de dominer les milieux religieux très bien représentés dans le secteur traditionnel de la société et qui, appartenant au rite hanafite, étaient conservateurs sans être fanatiques. Les conservateurs religieux, contrairement aux islamistes, appuyaient les réformes. 
Daoud était fasciné par Atatürk. Il n’avait cependant pas son charisme, ni surtout son passé de combattant. Sans Atatürk, la Turquie aurait été réduite à l’Etat insignifiant prévu en 1920 dans le traité de Sevres. Une telle gloire faisait cruellement défaut à Daoud. Les seules forces sur lesquelles il pouvait s’appuyer se limitaient à ses fidèles dans la bureaucratie et ses alliés communistes. Au gradualisme et au compromis, Daoud a substitué la brutalité et le changement forcé. Ses victimes étaient d’abord la monarchie qu’il a abolie, puis l’élite réformiste jugée trop molle et les milieux conservateurs accusés d’être l’obstacle à la modernisation. En agissant de la sorte, Daoud a créé un face-à-face confrontationnel entre son système et la population, sans autre interface que les représentants brutaux d’un Etat dont la signification symbolique échappait désormais aux Afghans.
C’est précisément dans le vide que la politique de Daoud a créé que l’islamisme radical s’est frayé un chemin en s’érigeant comme défenseur des valeurs traditionnelles et s’est vite montré prêt à les défendre par la violence. Cet islamisme radical a d’abord trouvé un appui dans un Pakistan effrayé par le nationalisme pashtoune de Daoud ; la population pashtoune était répartie des deux côtés de la frontière. L’abandon de la voie réformiste et graduelle a donné lieu à une nouvelle structure de la dynamique politique afghane, articulée désormais autour d’une opposition meurtrière opposant un romantisme révolutionnaire, anti-traditionnaliste et violent à un fondamentalisme religieux, intolérant et pas moins violent. 
Daoud n’était pas communiste. Il croyait possible de s’associer les faveurs des communistes le temps d’asseoir son pouvoir. Le moment venu, il s’en débarrasserait. Son intention, contrairement à la leur, était d’accepter l’aide soviétique, mais pas d’aligner l’Afghanistan sur l’URSS dans la guerre froide. Outre l’opposition islamiste, le principal souci de Daoud était d’ordre budgétaire. Ses rapports cordiaux avec l’URSS lui fermaient les portes du financement occidental. Après quatre ans au pouvoir, il a tenté de marginaliser les communistes et de liquider leurs sympathisants à travers une Constitution instaurant, sous son autorité exclusive, un système de parti unique. 
Les communistes nourrissaient à son égard le même sentiment. Ils voyaient en lui le moyen (une façade commode) en vue d’une fin (l’effacement forcé des valeurs traditionnelles et l’alignement sur l’URSS). Ils attendaient à leur tour le moment propice pour l’écarter. Le bras de fer finit dans un bain de sang. Mohammed Daoud, l’ensemble de sa famille et de ses garde-du-corps sont sauvagement assassinés en 1978. Les communistes ont triomphé, mais seulement pour se retrouver à la tête d’un système encore plus isolé, de plus en plus vulnérable face au harcèlement islamiste. Plus grave encore, les communistes vont redoubler de brutalité contre la population et se lancent dans des luttes intestines entre personnalités ayant chacune un seul objectif : le pouvoir personnel absolu. Quelques mois après la disparition de Daoud, l’un des conspirateurs, Nour Mohammed Taraki, est à son tour sauvagement assassiné par un autre conspirateur, l’allié d’hier, Hafizullah Amin, qui  trouvera le même sort auprès des Soviétiques quelques semaines avant l’invasion. Le bain de sang à la tête de l’Etat a davantage aggravé l’instabilité du système dans son ensemble. 
Pour les États-Unis, ce fut l’occasion de marquer un coup décisif contre l’URSS. Dans une célèbre entrevue accordée des années plus tard à un hebdomadaire français, Zbigniew Brzezinski, conseiller du président Jimmy Carter et architecte de la politique américaine en Afghanistan, le révèle : «C’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul.» Le calcul de Brzezinski était que «cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques». Quelque temps plus tard, l’insurrection islamiste comptait 40 000 combattants qui, en plus de l’appui pakistanais, pouvait désormais compter sur celui des Américains. Ils contrôlaient de larges espaces dans les différentes provinces.
Comme le note l’auteur Tariq Ali, l’un des observateurs les plus aguerris du dossier afghan, si les Soviétiques ont fini par envahir l’Afghanistan le mois de décembre 1979 alors que deux jours avant l’invasion ils se montraient encore très réticents, ce ne fut pas tant parce qu’ils seraient tombés dans le piège tendu par les Américains que parce qu’ils souhaitaient stabiliser un régime allié sans que les États-Unis, affaiblis dans la région par la chute du Shah d’Iran, puissent réagir. Une erreur fatale.
La décision soviétique compte parmi les moins ingénieuses de l’histoire récente. Précisément parce qu’elle reposait sur une hypothèse erronée : que l’instabilité au sommet de l’Etat pouvait être surmontée par un surcroît de violence. Ils ont manqué d’apprécier à sa juste valeur le phénomène que révélaient pourtant et avec beaucoup de clarté les évènements qui se sont succédé en Afghanistan de 1963 à 1979. D’un système politique jouissant d’une base à la fois large et diversifiée (monarchie, élite urbaine, leaders politiques, tribaux et religieux), le romantisme révolutionnaire a instauré en Afghanistan un système où le pouvoir incarné par une seule personne ne repose sur aucune forme d’assise que l’utopie d’un rêve et ne peut se perpétuer qu’à travers l’exercice toujours plus insensé de la violence.
N'était pas plus ingénieuse la décision américaine de se lancer ouvertement et avec l’aide massive des alliés partout en Occident et dans le monde musulman, particulièrement dans les pays du Golfe, dans une des opérations de soutien militaire, financier, logistique et diplomatique à une insurrection motivée par une idéologie particulièrement intolérante et un rêve pas moins utopique que celui de leurs ennemis. La prédisposition de l’islamisme radical à la violence participe de son fondement idéologique, mais dans les faits, c’est en Afghanistan que sa militarisation s’est matérialisée, engageant le monde musulman dans une ère de violence dont les musulmans vont être les premières victimes. La politique américaine y fut pour beaucoup. L’invasion et l’occupation soviétique également. Mais ni l’une ni l’autre n’auraient été possibles si les conditions n’avaient pas été réunies par un état d’esprit qui a écarté tout un pays de la voie prudente concomitante à une modernisation inclusive et l’a résolument mis sur la voie de l’aveuglement dogmatique et violent. Telle est la leçon de ce drame : la prudence demeure la première des vertus politiques, même lorsqu’il est question des projets les plus ambitieux.
M. C.

 

Placeholder

Multimédia

Plus

Les + populaires de la semaine

(*) Période 7 derniers jours

  1. Chutes de neige Routes fermées et trafic perturbé dans certaines wilayas

  2. BMS De hautes vagues attendues dans plusieurs wilayas lundi

  3. Béjaïa Démantèlement d'un réseau de trafic de visas

  4. CR Belouizdad Le PDG de Madar réagit après le fiasco de la Tanzanie

  5. DGSN Récupération de 25 véhicules volés et arrestation de 14 individus

  6. Djamaâ El-Djazaïr L'ETUSA établit un dispositif de transport pour l'accomplissement de la prière du vendredi

Placeholder