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Contribution

Ce qui nous sépare d’une économie émergente

Publié par Brahim Lakhlef
le 09.04.2018 , 11h00
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La majorité des pays en voie de développement aspirent à intégrer le groupe des économies émergentes et réduire, ainsi, l’écart qui les sépare des pays développés. Pour atteindre ce but, ils arrêtent des stratégies de développement, tentent d’appliquer des réformes et de mettre en application des programmes d’investissement. Malheureusement, beaucoup de pays échouent et seuls quelques cas particuliers réussissent à dépasser les multiples blocages au développement, faire évoluer les institutions et mettre leur économie sur la trajectoire du développement économique.
Quelles sont les causes ou démarches qui font qu’une stratégie de développement réussisse et une autre échoue ? Quelles sont les réformes à entreprendre pour enclencher le processus de développement, de la croissance et de l’émergence économique ? Les réponses à ces différentes questions se trouvent assurément dans les approches adoptées par les économies dites émergentes. Ces économies qui ont pu sortir du sous-développement en un temps record et devenir le groupe le plus actif dans l’économie mondiale.
Les spécialistes en développement réfutent la notion de «miracle économique».
Ils estiment qu’un miracle est un phénomène ou une situation inattendue et inexpliquée, alors que le dynamisme de ces pays a été réalisé grâce à un contexte politique et social favorable à une gouvernance appropriée, aux choix économiques judicieux et à un pragmatisme méthodique.(*)
Il y a donc des facteurs concrets qui méritent d’être identifiés, analysés et retenus comme référence. Le professeur Solow, prix Nobel en économie, qualifie ces divers facteurs «d’ingrédients indispensables qui composent une recette de croissance propice à un développement inclusif».(*) Quelles sont donc les caractéristiques d’une économie émergente ?
En général, les institutions internationales répartissent les économies en trois groupes :
• Les pays les moins avancés, les PMA, dont le revenu par habitant est inférieur à 1.005 dollars. (révision Banque mondiale 2017).
• Les pays à revenus intermédiaires, les PRI. Dans ce groupe, on fait la distinction entre deux catégories. La première tranche dite inférieure où le revenu par tête est compris entre 1.006 et 3 955 dollars, la deuxième tranche dite supérieure, le revenu par habitant se situe entre 3 956 et 12 235 dollars. L’Algérie est dans cette tranche, avec un revenu par tête de 4 345 USD (2015).
• Les pays développés avec un revenu par habitant supérieur à 12.235, par exemple la Norvège avec un PIB/tête de 73 591, l’Allemagne 43 686.
Les économies émergentes sont issues des pays à revenus intermédiaires et dont le niveau de développement se situe juste au-dessous de celui des pays développés. Certains pays émergents durant les années quatre-vingt figurent, aujourd’hui, parmi les pays développés. L’exemple de la Corée du Sud est assez éloquent, elle est actuellement parmi les dix premières puissances économiques au monde, alors qu’elle avait, dans les années soixante, le même niveau économique que celui de l’Algérie. Aujourd’hui, l’écart entre ces deux pays est énorme. Une vingtaine de pays sont aujourd’hui considérés comme des économies émergentes, en Asie (la Chine, l’Inde, la Malaisie, le Viêtnam...), en Amérique du Sud et Centrale (le Brésil, le Mexique et plus récemment le Chili...) en Europe (la Russie, la Pologne, la Hongrie...), en Afrique (uniquement l’Afrique du Sud).
Les pays émergents formant le groupe Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont devenus actuellement «les moteurs de la croissance mondiale et du commerce international».
A eux seuls, ils représentent plus de 23% de l’économie mondiale et 16% des échanges commerciaux.
Les pays émergents ont un potentiel de croissance remarquable et un dynamisme économique continu. En dix ans, le PIB des pays émergents a enregistré une évolution de 73%, par contre, les pays développés réalisaient uniquement un taux de 13%.
L’évolution des indicateurs économiques tels que l’évolution du PIB, des exportations, notamment l’exportation des produits manufacturés, le taux de croissance (généralement supérieur à la moyenne mondiale), l’évolution du revenu par tête, le coût de la main-d’œuvre..., l’ensemble de ces données forme une batterie d’indicateurs qui permet l’identification d’un pays émergent.
Pour bien cerner le profil d’une économie émergente, les institutions internationales retiennent une série d’indicateurs chiffrés, notamment :
• Un taux de croissance plus rapide que le taux de croissance mondial (en général supérieur à 5%, parfois à deux chiffres et d’une manière continue).
• Une capacité d’intégration au commerce international assez conséquente.
• Une part dans le PIB mondial supérieure à 1%.
• Des exportations importantes en produits manufacturés (les exportations des pays émergents en produits manufacturés dépassent actuellement les 50% des exportations mondiales).
• Une attractivité significative des IDE.
Mais les caractéristiques d’une économie émergente ne sont pas uniquement d’ordre quantitatif, elles sont également qualitatives.
En effet, la qualité de la gouvernance et des institutions, les résultats des réformes structurelles opérées, le degré d’intégration dans le commerce international et aux marchés financiers, l’attractivité aux IDE, la qualité de la formation, l’innovation, la qualité des infrastructures, la stabilité politique, la diversification de l’économie, forment les fondements qui favorisent l’émergence économique. Les réformes structurelles visent essentiellement l’amélioration de la qualité de la gouvernance et des institutions dans le but d’atteindre les niveaux d’efficacité et efficience des pays développés.
Moubarack LO nous offre une définition assez complète et précise : «Un pays en développement qui constitue un pôle d’attraction des investissements (nationaux et étrangers), qui diversifie et accélère durablement et harmonieusement sa croissance économique et qui intègre avec succès l’économie mondiale, grâce à sa capacité d’exportation est dit ‘’émergent’’.»*
C’est ainsi que les pays émergents ont enregistré des taux de croissance plus élevés que ceux des pays développés. Le fait le plus marquant est que ces taux de croissance élevés ont été maintenus sur plusieurs années sans interruption.
A titre d’exemple, la Chine et, à un degré moindre, l’Inde et le Brésil réalisent souvent des taux de croissance à deux chiffres. Durant la même période, les pays développés avaient un taux de croissance moyen de 2%.
Où se situe l’économie algérienne par rapport aux résultats enregistrés par les économies émergentes ?
• Le climat des affaires, l’indicateur «facilités de faire des affaires», classe l’Algérie au 156e rang. Malaisie 24e, Mexique 49e, Turquie 60e.
• Le taux de croissance : l’économie algérienne enregistre un taux de croissance de 2.2% en 2017, la Chine 6.7%, l’Indonésie 5.7%, Turquie 7.4%, le Ghana 6%, l’Ethiopie 8.3%.
• Part des exportations dans le commerce mondial : les exportations algériennes y compris les hydrocarbures représentent 0.3%, la Chine : 13.8%, le Mexique 2.3%, la Malaisie 1.2%, l’Inde 1.7%, le Viêtnam 1.1.%.
• Part des produits manufacturés dans les exportations mondiales : la Chine enregistre un taux de 17.9%, la Corée du Sud 4%, le Mexique 2.7%, le taux réalisé par l’Algérie est insignifiant, voire nul.
• L’innovation : classement de 2017 : l’Algérie occupe le 108e rang, la Chine le 22e, l’Afrique du Sud le 57e, la Malaisie le 37e.
• Les IDE. Des pays émergents figurent parmi les vingt premiers pays les plus attractifs (la Chine, l’Inde, le Mexique, le Brésil, l’Angola).
Les flux d’entrée des IDE par pays en 2016 indiquent que le montant concernant l’Algérie est très faible : 1.5 milliards de dollars. Durant cette même période, la Malaisie a reçu 9.1 milliards d’IDE, l’Angola : 14, le Mexique : 27, le Viêtnam : 35, le Brésil : 59, la Chine : 134 milliards de dollars US.
On remarque la percée fulgurante du Viêtnam. Son économie est devenue la plus attractive d’Asie. Les investisseurs s’orientent de plus en plus vers ce pays, notamment les entreprises chinoises et sud-coréennes.
Dans la conjoncture actuelle, il est évident que l’économie algérienne est assez loin des performances et des caractéristiques des économies émergentes.
Mais qu’en est-il des perspectives de développement de l’Algérie et de ses chances d’accéder au rang d’une économie émergente ? Dans les rapports sur les perspectives de développement, la Banque mondiale prévoit une évolution de l’économie algérienne de 2.2% en 2017, 3.6% en 2018 et 2.5% en 2019. C’est une évolution modeste qui ne peut rivaliser avec les taux réalisés par les pays émergents, en général un taux supérieur à 5%, parfois un taux à deux chiffres. Il est instructif de signaler que les nouveaux prétendants à l’émergence économique réalisent actuellement des taux souvent supérieurs à 7%. Parmi ces pays figure l’Ethiopie qui a enregistré, durant ces dernières années, un taux de croissance moyen de 10% an.
Les institutions internationales constatent également des améliorations dans le climat des affaires algérien, une tendance à favoriser l’investissement, malgré le fameux taux 51/49, une volonté de réduire le déficit budgétaire et d’assainir les finances publiques. Ce sont des données positives. Mais ces institutions recommandent avec insistance des réformes structurelles de grande envergure et une stratégie à moyen et long terme fondée sur un modèle économique favorisant la diversification de la production et la redynamisation du secteur privé.
Les causes qui pénalisent l’économie algérienne résident dans l’absence d’une stratégie à moyen et long terme, des institutions défaillantes et bureaucratiques, l’absence d’un management visant la compétitivité, les performances et la rentabilité, une logique de gestion de l’économie nationale inspirée des approches d’anciens pays socialistes où «le tout Etat» est prépondérant. Il est évident que ces aspects influent considérablement sur les coûts, la productivité, la rentabilité des entreprises.
L’assainissement des entreprises publiques est, une énième fois, retenu comme un principal facteur d’amélioration économique, alors que le Trésor algérien a financé plusieurs opérations d’assainissement sans résultats palpables.
J. Bhagwati, prix Nobel d’économie, condamne les politiques qui visent à protéger des entreprises publiques incapables de résister à la concurrence. Il estime que ces entreprises ne se sont jamais redressées et elles sont incapables d’améliorer leurs performances ou apporter un «plus» à l’économie du pays. La corruption complique davantage la situation. Elle aggrave les effets négatifs et pousse au blocage et à l’inertie pour protéger des intérêts. Elle influe sur l’attractivité du pays, favorise l’enrichissement sans cause, aggrave les inégalités, dévalorise le travail, la qualification et la compétence. Elle déstabilise le marché en le privant d’une concurrence saine et efficace. La corruption bloque la croissance et réduit l’efficacité des services publics.
Face à ce fléau, les spécialistes préconisent une modernisation des institutions et de la gestion publique, la décentralisation, l’implication de la société civile, la transparence, des réformes économiques, la valorisation du travail et de la formation.
Tenant compte de ces données, l’objectif de voir l’économie algérienne atteindre le niveau de l’émergence économique durant les dix années à venir (horizon 2030) me semble difficilement réalisable.
Les facteurs clés de succès qui ont contribué au développement des pays émergents ne sont pas tous réunis et retenus comme des axes stratégiques permanents à moyen et long terme.
L’économie algérienne n’évolue pas, elle ne peut être performante et attractive dans les conditions actuelles.
Il y a nécessité d’une révolution dans les mentalités, dans la manière de gérer.
Les solutions apportées depuis des années sont inspirées d’une même source idéologique et n’ont pas permis d’atteindre les résultats recherchés.
Pour mieux mesurer les effets négatifs de divers freins et obstacles à l’économie algérienne, il est utile de signaler que des pays africains et asiatiques vont, dans les années à venir, accéder au rang d’économie émergente grâce à leur dynamisme économique, au flux des IDE et aux réformes opérées. Il s’agit, notamment, de l’Ethiopie, du Ghana, des Philippines...
Les résultats de ces pays sont évidents, vérifiables et intéressants. Ces performances sont l’aboutissement d’une stratégie, d’un modèle économique, d’une démarche et non le produit d’un hasard ou d’un miracle.
B. L.
Email lakhlefb@yahoo.fr


(*) Brahim Lakhlef, économiste, ancien dirigeant et administrateur d’entreprises, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la gouvernance, la qualité des institutions et la gestion des entreprises.


Sources
• Les données et rapports du FMI et Banque mondiale sur le développement.
• Growth Report : Strategies for Sustained Growth and Inclusive Development : Rapport sur la croissance : stratégie à l’appui d’une croissance durable et d’un développement équitable.
• Moubarack LO (dirigeant du cabinet Emergence Consulting et professeur).
• Paul Krugman, prix Nobel d’économie 2008, travaux sur la mondialisation et pays émergents.
• Wikiberal.org/wik/jagdish_bhagwati

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