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Contribution

Grèves dans l’enseignement De l’éthique professionnelle

Publié par Ahmed Tessa
le 26.02.2018 , 11h00
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Il y a lieu de faire le distinguo entre les luttes syndicales qui se déploient actuellement en Algérie, et ce, tant dans l’esprit que dans la lettre, des revendications posées par chaque corporation. Quoi qu’on dise, par leur combat pacifique, les médecins résidents auront donné une leçon de patriotisme même si le moyen utilisé — la grève illimitée — prête le flanc à des critiques fondées de la part des populations. D’abord, il y a lieu de saluer leur respect d’une disposition vitale relative au droit constitutionnel à la grève octroyé aux syndicats : les résidents grévistes assurent le service minimum. C’est là un signe de leur sens des responsabilités. Ainsi, les malades hospitalisés sont rassurés quant à la prise en charge des cas d’urgence.
Dieu merci, grâce au respect de ce service minimum, aucune dérive médicale n’a été enregistrée à ce jour. Il y a aussi leur revendication pour améliorer les conditions matérielles de travail des professionnels de la santé publique —tous statuts confondus — et ce, au bénéfice des patients. Nul ne peut ignorer l’état de pauvreté de nos structures médicales publiques. Des reportages télévisés nous montrent chaque jour la misère matérielle dans laquelle se trouvent nos hôpitaux, nos polycliniques, nos centres de santé. Qui du simple citoyen n’a pas touché du doigt cette misère matérielle ? Pour ces deux points essentiels, à savoir le respect du service minimum et la revendication d’une nette amélioration des conditions de travail, les résidents grévistes participent à une action citoyenne. Ils acceptent même d’aller jusqu’à se sacrifier par une année blanche — ce qui n’est pas souhaitable.
Pourtant, ils ne sont pas vindicatifs sur des questions purement corporatistes. A aucun moment ils ne parlent d’augmentation de salaire, de primes, de dossiers à régulariser ou de promotions. Mieux : nous les avons sentis très proches de leurs malades hospitalisés, solidaires de leurs malheureuses conditions d’hospitalisation. Ces grévistes de la santé ont un cœur sensible. Comment le seraient-ils autrement, eux et elles qui ont choisi ces professions médicales par amour d’autrui et par vocation. Et non pour s’enrichir ou pour fuir le chômage ! S’ils avaient un cœur de pierre, ils ne battraient le pavé que pour des avantages matériels ou financiers à engranger à titre personnel.
A l’évidence, leurs préoccupations sont éloignées de ces considérations bassement égoïstes. C’est tout à leur honneur ! Concernant le service civil et le service militaire, sûrement que ces deux points de discorde finiront par trouver une solution. Même dure, l’action des résidents grévistes se caractérise par leur respect de la déontologie, leur niveau de conscience et la noblesse des revendications. Ce profil humain et professionnel ne laissera pas les autorités compétentes insensibles. En un mot, les résidents grévistes auront donné une leçon d’éthique syndicale à travers leurs revendications qui concernent en premier lieu leurs patients hospitalisés. Cette posture syndicale échappe au moule classique du corporatisme étroit.

L’omerta
L’autre front bouillonnant est celui du secteur de l’éducation où activent pas moins de... douze (12) syndicats et trois (3) autres en attente dans la salle d’agrément du ministère du Travail. Là aussi, des dysfonctionnements gravissimes pourrissent la vie scolaire de nos élèves. Nous ne parlerons pas ici des dérives pédagogiques et organisationnelles accumulées depuis des décennies et aggravées par la réforme lancée en 2003. Elles (ces dérives) ont été cernées et analysées par la Conférence nationale d’évaluation de la réforme organisée en juillet 2015. Les recommandations des experts sont en cours d’application — donc «wait and see» quant à leur impact. Ces recommandations dérangent certains cercles hostiles à la modernisation de notre école. Pas plus que nous n’aborderons pas les aspects corporatistes. Certains points de discorde relevant de décisions à très haut niveau, pour reprendre les sages propos d’un responsable syndical au sujet de revendications légitimes telles que les retraites, les maladies professionnelles, la médecine du travail et le relèvement des primes du Sud. Les salaires ayant été sensiblement augmentés pour une catégorie des personnels au détriment d’une autre, celle des corps communs et autres grades du bas de la hiérarchie.
Le statut particulier négocié par le MEN, la Fonction publique et les syndicats en 2008 et 2012 étant l’exemple de la faillite la plus béante jamais vue dans aucun pays de la planète. Et dire que ce sont les promoteurs en chef de ce «statut de la honte» qui le (ce statut) remettent en cause en chauffant le tambour de la contestation, en 2018 — dix ans après ! Nous voyons même monter au créneau sur des plateaux TV complaisants un ancien cadre supérieur du ministère de l’Education nationale : l’un des «architectes» de ce «statut de la honte».
Dans cette modeste contribution, nous essayerons d’analyser la vie scolaire en empruntant aux résidents grévistes leur logiciel intellectuel et psychoaffectif (sensibilité et respect de la déontologie).
Qui se soucie de la misère matérielle dans laquelle se trouvent des milliers d’écoles, de collèges et parfois de lycées situés dans le pays profond, nos montagnes, les Hauts-Plateaux, le Sud et le grand-Sud ? Des locaux balayés par les intempéries pour cause de fenêtres aux vitres cassées. Le froid cinglant et la chaleur torride empêchent les élèves d’apprendre et les enseignants d’enseigner et d’éduquer. Ils sont victimes d’un double bannissement : géographique et social. Ils sont, pour la plupart, issus de familles pauvres. Même si le gaz et l’électricité sont arrivés dans des contrées lointaines du pays, les APC de ces régions ont des difficultés à assurer le minimum.
Passons sur les robinets rouillant de soif. En sillonnant le pays profond et en rendant visite à des établissements de localités doublement bannies, on touche du doigt une misère identique à celle que vivent les malades des hôpitaux publics et dénoncée par les résidents grévistes. Dans ces nombreuses régions du pays, les écoles primaires souffrent de mille et un problèmes : cantines malfamées et malbouffe assurée pour les potaches, le transport scolaire parfois inexistant, les réparations et l’entretien défectueux, le matériel et l’équipement chichement distribués, des bibliothèques scolaires rachitiques, absence d’espaces d’épanouissement culturel (sport, musique, théâtre..). Bref, les élèves de ces localités ne rêvent que d’une chose : profiter des mêmes avantages matériels que ceux offerts à leurs camarades des quartiers huppés des grandes villes. Qui s’en soucie ? L’idée d’un fonds spécial de solidarité scolaire a été avancée ici dans ces colonnes, avec moult détails. Niet réaction !
Aucun mouvement de solidarité, aucun mouvement de colère — si ce n’est celle de ses proches et camarades — n’a accompagné cet écolier d’une dechra de la wilaya de Batna. Ne disposant pas de transport, il doit effectuer à pied les 2 km qui le mènent à l’école. Qu’il vente ou qu’il neige ! En cette matinée d’hiver 2012, il fit une rencontre monstrueuse : une horde de loups. Son cadavre sera découvert déchiqueté. A-t-on vu ou entendu le grondement des voix sensibles, soucieuses de dignité ? Depuis de nombreuses années, d’autres cas d’écoliers emportés par les crues d’oued ont été enregistrés — dans le même silence.
Comment passer sous silence l’apartheid linguistique qui frappe les élèves des établissements scolaires publics ?
A l’exception de ceux issus de familles aisées qui se saignent pour leur «acheter» des cours de perfectionnement dans cette langue devenue «langue de prestige», le français. Ne sont-ils pas privés de cours de français au préscolaire, en 1re et 2e année primaire ? A partir de la 3e année primaire, ils auront un horaire en dessous de la norme pédagogique, alors que les élèves des écoles, collèges et lycées privés, ceux des lycées Bouamama et Alexandre-Dumas d’Alger jonglent avec la langue de Voltaire(1) avec des horaires conséquents. Faiblement outillés dans cette langue, les enfants «mal nés socialement» et scolarisés dans les établissements publics s’excluent des filières universitaires «dites nobles» — même avec une excellente moyenne au bac.
Ils prennent le chemin des filières à chômage. Qui s’en soucie ? Silence radio des voix sensibles, soucieuses de dignité ! Comment oublier les suicides (ou tentatives) d’élèves dont l’origine se retrouve dans le mal-être scolaire à cause d’un système d’évaluation périmé et anxiogène ? Des examens de fin de cycle qui alimentent en carburant le fléau des cours payants clandestins.
Au point où les élèves, issus des familles qui ont les moyens, développent une dangereuse addiction à cette «mode» antipédagogique. Les snipers idéologiques crient au scandale à chaque fois que l’on aborde l’idée de réformer ces examens de fin de cycle comme l’ont fait tous les pays développés. Un statu quo qui arrange les affaires juteuses des commerçants de cours clandestins, ce phénomène de société qui leur assure des fortunes colossales. Et ce, en dehors de tout contrôle fiscal ou de cadre réglementaire(2). Et dire que les pouvoirs publics se plaignent depuis des années du danger que fait courir à notre économie le commerce informel — ils parlent de milliers de milliards de dinars qui sortent du radar fiscal. A ce jour, ce sont les «parkingueurs» qui sont ciblés ainsi que les pauvres vendeurs ambulants de fruits et légumes.
Qui s’est élevé contre cette pratique immorale perpétrée par une minorité d’enseignants/commerçants et autres marchands sans foi ni loi ? Silence radio des voix sensibles, soucieuses de dignité !
Ces cours clandestins payés rubis sur l’ongle ne sont pas dispensés seulement dans des garages, des villas ou appartements privés. On les «achète» aussi dans des structures de l’Etat algérien : lycées, maisons de jeunes, bibliothèques communales, centres culturels, etc. Qui s’en soucie ? Omerta généralisée aux dépens de l’équité et de l’égalité des chances entre tous les élèves algériens, deux principes sacralisés par l’éthique éducative et la morale la plus élémentaire(3).
Une Tv privée a diffusé un reportage édifiant. Il montre un gréviste, professeur de physique à Blida, qui «vend» des cours clandestins à plus d’une centaine d’élèves entassés dans un garage ou un hangar. Il a été pris en flagrant délit de mensonge quand la journaliste lui a exhibé le PV des grévistes de son établissement où son nom figure en bonne place. Au préalable, il avait déclaré au micro, face caméra : «je ne suis pas en grève, mais je comprends mes collègues grévistes.» Quant à cet élève de terminale, il a exprimé tout le drame vécu par une certaine catégorie d’élèves : «ce sont les ‘‘zawali’’ (les pauvres) qui sont pénalisés. Nos parents n’ont pas les moyens de nous payer des cours de soutien. Et de plus, les élèves des écoles privés ne sont pas touchés par ces grèves.» Cet élève de Blida est doublement victime. D’abord du concept «labellisé algérien» qu’est le caractère illimité de la grève — un concept à exporter en urgence —, ainsi que du non-respect de l’obligation du service minimum.
Cet élève et ses camarades sont moins bien lotis que les malades hospitalisés. Ces derniers, eux au moins, sont assurés de recevoir le service minimum de la part des résidents grévistes.
Comment taire ces pratiques quasi-maffieuses qui rythment la vie professionnelle à différents niveaux ? Les passe-droits, le clientélisme, les pressions, les harcèlements exercés à différents niveaux pour placer un ou une copine, dégommer tel ou tel et le remplacer par un copain ou un coquin. Silence radio des voix sensibles, soucieuses de dignité, à part certaines d’entre elles, malheureusement inaudibles par manque d’audimat ! En relançant le projet d’informatisation — en sommeil depuis 2010 — le MEN pense mettre fin à ces pratiques immorales. Mais le pourra-t-il sans avoir entre les mains cette arme dissuasive qui, seule, est à même de garantir stabilité, équité, justice et dignité pour tous les membres de la communauté éducative ? A savoir un statut de ministère de souveraineté comme la Défense ou la Justice. En dehors de ce statut, l’école algérienne a de très belles décennies devant elle : la déstabilisation permanente. C’est que le ver est dans le fruit. Et il est temps de le neutraliser pour le bien des futures générations d’élèves. En éducation, demain,@ c’est aujourd’hui.
A. T. 

1) L’enseignement du français ou l’impossible éradication - préface de Amin Zaoui (Editions Barzakh 2016 et L’Harmattan, Paris, 2017).
2) In : Que faire pour éradiquer le fléau des cours payants ? Les Editions Le Tremplin, 2017.
3) L’Ethique éducative au service de l’élève (2014).

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