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Contribution

ÉCOLE De Pavlov à la «mafia du ventre»

Publié par Ahmed Tessa
le 15.11.2021 , 11h00
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Par Ahmed Tessa, pédagogue

«L’enfer est pavé de bonnes intentions», dit l’adage populaire.

On savait notre système scolaire pourvoyeur d’échec scolaire et castrateur d’intelligences. Beaucoup d’écrits – contributions journalistiques, ouvrages, études universitaires… ­– ont levé le voile sur la responsabilité de l’État quant à la descente aux enfers de l’école algérienne depuis des décennies. En vain ! Dans un de ses récents discours, le Président Tebboune a placé l’école primaire dans ses priorités. Il a aussi souligné l’urgence d’extraire le système éducatif de toute idéologie. C’est dans ce sens que le MEN a initié une réunion du Conseil des programmes afin de matérialiser ces orientations présidentielles. Mission ardue s’il en est. C’est que l’entreprise éducative n’est pas du seul ressort de ce ministère. D’autres acteurs incontournables sont interpellés par la situation que vit l’école algérienne.
D’un côté, les médias lourds publics et dits «privés». Leur silence est préjudiciable à plus d’un titre. Pourtant, ces organes d’information ont pour vocation première d’éclairer, sensibiliser et conscientiser les citoyens tout en alertant les décideurs politiques quant au calvaire que vivent nos enfants dans et en dehors des salles de classe. Quand ils (certains médias lourds) abordent les questions éducatives, c’est pour verser dans le sensationnel, voire dans le voyeurisme – et parfois dans l’autosatisfaction béate. 
Rares sont les émissions appropriées avec des spécialistes confirmés. À ces derniers, ces TV préfèrent des personnes triées sur le volet de la conformité idéologico-linguistique. Aux émissions éducatives de qualité, ces TV privilégient ces longs spots publicitaires à médiatiser sans fin : des marques de café ou d’aliments, des poisons pour nos enfants.
À côté de la responsabilité de l’État, il y a le rôle néfaste de certains segments de la société. Profitant de l’angoisse des parents et du désarroi de leurs enfants scolarisés, des «commerçants de savoir», habillés du vernis pédagogique, proposent des produits nocifs qui, à la longue, deviennent des poisons qui contrarient fortement le développement/épanouissement des enfants. Ici et là, fleurissent des activités que leurs promoteurs présentent comme étant des recettes miracle pour la réussite scolaire  et préventives  contre l’échec. Un miroir aux alouettes pour déplumer les pigeons que nous sommes – nous les parents. On peut aisément évaluer l’efficacité de ces activités lucratives anti-pédagogiques. N’est-ce pas que le niveau scolaire ne cesse de baisser depuis l’apparition de ces «commerces frauduleux ? Et ce, même si le taux de réussite aux examens nationaux sont dignes des scores électoraux de la Corée du Nord ? La liste de ces activités clandestines et pseudo-éducatives s’est enrichie ces dernières années.

La mafia des neurones
• Sofa est élève de 3e AP. Elle arrive à la maison et transmet à sa maman le message de sa maîtresse : «Elle nous a demandé de nous rendre chez elle pour prendre des cours  de soutien.» Et pour accentuer la demande, la maîtresse a une arme imparable : donner des leçons très difficiles en classe que seuls ses élèves/clients arrivent à comprendre. Sofa d’ajouter : «Grâce à ces cours de soutien, mes camarades, ceux qui vont chez elle, comprennent les leçons en classe et ont de bonnes notes.»
• Rasha est élève de 5e AP. Elle ne fait pas ses devoirs du week-end. Convoqués par la maîtresse, les parents de Rasha ont eu cette réponse désarmante : «Elle n’a pas le temps, nous l’envoyons faire des cours de soutien pendant toute la journée du vendredi et du samedi.» À ce rythme de travail, le cerveau de Rasha risque la surchauffe — et le surmenage n’est pas loin.
L’activité des cours payants clandestins remonte à la fin des années 1980 pour devenir,  de nos jours, un phénomène de société, une mode à laquelle sont devenus addicts la majorité de nos élèves et de leurs parents. S’inscrivant dans le morbide triptyque pédagogique pavlovien (bachotage/parcœurisme/restitution), les cours payants aggravent les dérives pédagogiques de notre système scolaire, tout en tordant le cou à l’éthique éducative. À raison de 2 000 DA/heure (une moyenne minimale) et des dizaines de milliers d’élèves hameçonnés (voire des centaines de milliers), ce sont des milliards de dinars qui s’évaporent du radar fiscal pour alimenter le marché noir de la monnaie. 
En plus de grossir le portefeuille de ses auteurs, il y a un maître-mot dans la pratique de ces cours clandestins : renforcer le pavlovisme mental mis en place par la pédagogie du système algérien. 

Une double arnaque, à la barbe des autorités.(*)
Une autre mode déferle sur le pays depuis quelques années. Facile à manipuler, le soroban, ou calcul mental démentiel, est devenu  la «recette à fric» d’universitaires en chômage, voire même de médecins en activité ou du simple quidam pourvu d’un minimum de connaissances en calcul élémentaire. Garages, caves, appartements ou villas sont loués en guise d’espaces de «dopage des neurones». Devant un boulier, cet «éducateur» propose à l’enfant – moyennant monnaie — de passer des heures à triturer – à une vitesse grand V – des boules pour calculer des opérations à plusieurs chiffres. À quoi bon, de nos jours, avec la disponibilité des ordinateurs et autres calculettes ! Ce pseudo-spécialiste avance l’argument que l’enfant deviendra fort en mathématiques grâce au soroban. Foutaises ! À quoi cela lui sert de savoir calculer rapidement des colonnes de chiffres ? La maîtrise mathématique ne se contente pas  du seul mécanisme des quatre opérations de base. Elle  ne peut se faire que si et seulement si  l’élève a compris le SENS de telle ou telle opération. À savoir quand et où il doit employer l’une des quatre opérations (addition – soustraction – multiplication – division). Pour être efficace et profitable à l’élève, le cours de mathématiques doit d’abord et avant tout privilégier le SENS et non l’automatisme. Ce dernier ne vient qu’en seconde priorité. L’école algérienne, malheureusement, fait la part belle à la systématisation des automatismes au détriment du sens mathématique. Une logique pavlovienne qui évite à l’élève de travailler son intelligence et de ne solliciter que sa mémoire. C’est cette logique pavlovienne qui est à la source du soroban. 
L’élève du primaire ne pourra jamais accéder au sens mathématique en dehors de la manipulation d’objets concrets et ce, dans des situations très diversifiées. Au soroban, l’élève ne manipule rien, si ce n’est les boules. Il n’est confronté à aucune situation problème pour exercer son intelligence ou aiguiser son sens de la compréhension du sens de telle ou telle situation mathématique. Là aussi, comme pour les cours payants clandestins, on cultive chez nos enfants le pavlovisme. On étouffe ses fonctions intellectuelles supérieures (compréhension – analyse – synthèse – créativité) au profit de l’hyper-mémorisation baignée de psittacisme (qui signifie   «répéter comme un perroquet»). Une aubaine pour les «laveurs de cerveaux» et les spécialistes de l’endoctrinement. Ignorant  les tenants et les aboutissants de la pédagogie scolaire, les parents se disent satisfaits des «exploits» de leurs enfants : «Mon fils calcule et fait des opérations jusqu’à 6 chiffres !»  Mais savent-ils que c’est une pure illusion ? Savent-ils que le soroban hypertrophie la mémoire tout en étouffant  l’intelligence vive de leurs enfants ?

Le parascolaire
À l’exception d’une infime minorité de maisons d’édition réputées pour leur sérieux, l’édition parascolaire «à l’algérienne» cause des dégâts énormes pour le pays tant en évasion fiscale que du point de vue pédagogique. Voilà un autre phénomène qui gangrène la société avec pour conséquence «l’empoisonnement» des enfants via l’achat de livres et de manuels frelatés. Ainsi, dès les premiers signes du libéralisme sauvage, vers la fin des années 1980, les établissements scolaires ont cessé d’orienter leur budget bibliothèque vers l’achat de livres de littérature, de dictionnaires ou d’encyclopédies labellisés, bénéfiques aux élèves. Ils achètent uniquement de pseudo-livres parascolaires de piètre qualité et qui font la part belle au bachotage anti-pédagogique (exercices et problèmes standards avec corrigés… semés de fautes) et à la littérature pseudo-religieuse douteuse. Ces ouvrages parascolaires en circulation ne sont pas validés par une commission d’homologation qui est du ressort du ministère de l’Education nationale. Depuis plus de vingt ans, le MEN  ferme les yeux en toute connaissance de cause – comme pour les cours clandestins. Pour économiser de l’argent et grossir le chiffre d’affaires, ces éditeurs ne se dotent pas de conseils scientifiques ou de comités de lecture compétents. Leurs livres sont souvent mal corrigés avec des contenus bourrés de fautes. Il y en a même qui versent dans les contenus orientés idéologiquement. Nous ne citerons que cet ouvrage (couverture brillante et intérieur en noir et blanc) destiné à l’apprentissage de la langue française édité par une maison d’édition sise dans une ville de la banlieue algéroise. 
Dans un exercice de découverte lexicale avec comme support des images dessinées, comme légende, sous le dessin d’un Indien sioux, le mot le désignant : «un Berbère.»  Rien que ça ! Alerté par le libraire, l’éditeur n’a pas réédité l’ouvrage, mais ne l’a pas retiré non plus. Toute honte bue, des éditeurs  piratent à tire-larigot les bestsellers du parascolaire édités à l’étranger pour les traduire ensuite vers l’arabe. Et avec une traduction souvent catastrophique ! Pour écouler leurs produits, ces drôles d’éditeurs n’ont jamais recours à la publicité dans les médias. Ils ont une arme redoutable : le rabattage organisé par des distributeurs attitrés ou des vendeurs de livres – qui sillonnent les quatre coins du pays. Par des techniques de marketing, ils arrivent à persuader les chefs d’établissement et les intendants d’acheter par lots, à l’occasion des fêtes de fin de trimestre. Établissements scolaires transformés en espaces commerciaux. C’est ainsi que les étals de nos bibliothèques scolaires croulent sous le poids de cette «marchandise» frelatée achetée pour être offerte lors des remises de prix. Mais le génie créateur des Algériens n’est pas avare en innovation. C’est ainsi que nous voyons fleurir un autre genre d’éditeurs/distributeurs. Se découvrant des vocations de pédagogues créatifs, des enseignants et des inspecteurs se lancent à compte d’auteur ou en association avec un imprimeur peu regardant sur la réglementation. Ils  publient des annales, des fiches de bachotage et des manuels parascolaires, copies conformes des cours dispensés en classe — et bâclés dans la précipitation. Et ça marche ! Puisqu’ils sont assurés de la vente «sur pied», en classe ou dans les salles des professeurs. Ils sollicitent aussi leurs collègues commerçant des cours payants. Ces derniers sont ravis de l’aubaine pour s’accaparer une marge de bénéfice en les vendant à leurs clients/élèves. L’appétit venant en mangeant, les éditeurs du parascolaire — via leurs revendeurs/rabatteurs  et leurs points de vente — organisent des expos/ventes pour écouler les stocks. Les établissements scolaires sont leur cible. Ils préfèrent nouer de bonnes relations avec les responsables pour vendre par stock et non au détail. Des enseignants intègres ont beau dénoncer ces charlatans de la pédagogie qui distillent du poison à nos enfants à longueur de pages de leur marchandise imprimée. En vain ! 
La loi sur le livre promulguée en 2016 attend ses textes d’application pour mettre fin à ces pratiques honteuses. Il y a urgence d’y mettre fin, encouragées qu’elles sont depuis deux décennies. Les circulaires du MEN interdisant la vente de livres dans les enceintes scolaires ne sont pas respectées – ni par des directeurs de l’éducation ni par des directeurs d’établissement. Trop d’intérêts en jeu !

La mafia du ventre
D’autres pratiques puisées du marché informel viennent s’ajouter à celles des cours payants. Il s’agit des cantines et des crèches/garderies clandestines. Dans les années 1960/fin 70, au plus fort de la misère sociale, l’État assurait à tous les écoliers algériens le repas de midi, le verre de lait du matin et le goûter de l’après-midi. De nos jours, des cantines clandestines sont ouvertes dans des villas ou appartements par des particuliers qui ont flairé le filon juteux. Profitant de l’absence de cantines scolaires dans les écoles des centres urbains, ces personnes, à l’esprit commerçant affûté, s’offrent la vocation de «restaurateurs clandestins». Et ça marche ! Dans les grandes villes, la demande explose d’année en année. Les parents oublient qu’ils font courir des risques à leurs enfants. Non enregistrées au registre du commerce, à l’instar des espaces dédiés aux cours payants ou au soroban — donc non contrôlées —, ces cantines sauvages peuvent occasionner des dégâts (incendie, intoxication, accidents corporels). Et l’assurance ne répondra pas. Idem pour les crèches/garderies clandestines.  
En Algérie, le must de ces produits frelatés vendus aux parents réside dans le coaching ou les stages de formation pour enfants selon des méthodes validées sous d’autres cieux et créées par d’éminents spécialistes mondialement connus. Rares sont ces stages proposés et qui sont conformes à l’esprit et la lettre desdites méthodes et ce, pour cause d’absence d’encadrement spécialisé. Comme appât/hameçon, les promoteurs de ces stages de formation pour enfants utilisent seulement le nom prestigieux du créateur de la méthode (exemple : la méthode  Montessori). Il n’est pas impossible que certains d’entre eux (elles) soient réellement habilités à encadrer – mais ces personnes sont rares.
Si l’Occident a longtemps vécu selon le mode de vie à l’américaine et qu’il commence à s’en détourner, les Algériens découvrent la face de «l’American way of life» la plus moche, la plus perfide et la plus dangereuse. Celle qui consiste à faire consommer à nos enfants du poison… au quotidien. Allons-nous assister à la fin de ces pratiques honteuses qui, depuis des décennies, portent atteinte à la dignité de la mission éducative ? Wait and see.
A. T.

(*) Depuis ce mois de septembre 2021, les autorités tunisiennes ont pris une décision afin d’éradiquer les cours payants clandestins. Ainsi, trois mois de salaire seront défalqués pour tout enseignant qui propose des cours payants à ses élèves. Dans d’autres pays, c’est une loi qui est votée et strictement appliquée.

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