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Rubrique Contribution

Coronavirus En Afrique, la sécurité alimentaire tient le choc

Par Omar Bessaoud
La crise sanitaire mondiale s’est traduite partout dans le monde par une hausse inédite de la demande domestique de biens de première nécessité, et une pression sur les filières alimentaires. La présente contribution analyse les effets de la crise du coronavirus sur l’approvisionnement des denrées alimentaires des pays du Maghreb, et au-delà, les pays subsahariens, qui sont fortement des marchés mondiaux. Depuis la survenance de l’épidémie Covid-19, n’y a-t-il pas un risque de pénurie, principalement sur les denrées alimentaires de base, dans les pays du Maghreb mais aussi, et peut-être surtout, dans les pays importateurs tels que les pays subsahariens ? Ces pays seront-ils confrontés à un risque de pénurie, de hausse des prix et à une spéculation portant atteinte remettant en question leur sécurité alimentaire et  celle de leurs populations ? 
Comme dans de nombreuses régions du monde, l’apparition de l’épidémie de coronavirus, conjuguée aux premières mesures sanitaires, s’est traduite dans les pays du Maghreb par une hausse brutale des achats des produits alimentaires de première nécessité (semoule, farine, pâtes alimentaires, riz, légumes secs, sucre, huiles alimentaires et produits laitiers). Ces achats massifs opérés par les ménages en vue de se constituer des stocks ont contribué à perturber les circuits de distribution et favorisé l’apparition de pénuries ayant eu pour conséquences le développement de pratiques spéculatives et de hausse des prix sur les marchés. 
Afin de rassurer les populations, les gouvernements ont aussitôt affiché des plans d’urgence. Ils ont annoncé au Maroc, en Algérie comme en Tunisie que les stocks de blés disponibles permettaient d’approvisionner les marchés et de satisfaire la demande des ménages. Le ministre algérien de l’Agriculture a, tout récemment, assuré que « les stocks sont pleins et que nous disposons d’un stock stratégique. Toutes les mesures ont été prises pour approvisionner les moulins en quantités supplémentaires de blé dur local de la dernière moisson et pour garantir les produits alimentaires de première nécessité, notamment les légumes, les fruits et le lait ». Le ministre marocain de l’Agriculture annonça également que « le stock de blé destiné à la minoterie industrielle détenu par les organismes stockeurs couvre 3 mois d’utilisation, une couverture qui atteindra plus de 4 mois vers la fin du mois d’avril ». Le Groupe Crédit agricole du Maroc (GCAM) a été invité à faciliter les opérations pour financer des importations de blé et d’aliments de bétail par les sociétés importatrices. En Tunisie, des mesures similaires ont été adoptées afin d’assurer un approvisionnement pour les entreprises agroalimentaires, les espaces commerciaux, les commerçants de gros et de détail afin de couvrir les besoins des consommateurs. La Banque centrale de Tunisie (BCT) rassure et annonce, en cette période de doutes et d’incertitude sur l’avenir, que les réserves en devises de la Tunisie avaient dépassé le seuil des 20 milliards de dinars (7 milliards de $) pour la première fois depuis plusieurs mois, permettant ainsi de couvrir 115 jours d’importation.
L’on peut ainsi affirmer qu’il n’y a aucun risque de pénurie dans le court terme, et que les mesures drastiques pour réglementer les prix à la consommation prises par les États du Maghreb réussiront, selon les moyens d’application pour leur mise en œuvre, à contenir les hausses de prix. Dans ces pays, la gestion de la crise sanitaire va de pair avec une gestion hautement politique des approvisionnements alimentaires. La sécurité alimentaire est pour chacun de ces pays une affaire qui a un caractère politique aigu. Les risques et les incertitudes sont certainement plus grands dans les pays subsahariens qui sont tous dépendants des marchés mondiaux des produits alimentaires. Même si ces pays n’occupent qu’une modeste place (voire marginale) dans le commerce international, on observe l’existence d’une dynamique de croissance continue des importations des céréales, et notamment du blé qui est moins cher que les céréales locales, comme le mil, le manioc ou l’igname… La dépendance de ces pays vis-à-vis des marchés mondiaux des céréales, conjuguée à la fragilité de leur situation financière, les rend fortement vulnérables. En cas de propagation de la pandémie dans ces pays, leurs populations les plus pauvres seront ainsi fortement exposées. L’immense majorité des populations de ces pays n’auront, en effet, ni la capacité de faire face au risque sanitaire, ni le pouvoir pour se procurer la nourriture pour satisfaire leurs besoins.
Si pénurie il y a, cela n’a-t-il pas une conséquence directe sur le niveau des prix, avec une forte pression à la hausse pour les denrées alimentaires et la spéculation qui l’accompagne généralement ? 
Tous les pays du Maghreb importent leurs aliments de base (blés, sucre, huiles alimentaires et produits laitiers) et enregistrent un déficit (de plus en plus croissant) de leur balance commerciale agricole. Les performances en matière céréalière sont toujours contrariées par des sécheresses récurrentes accentuant ainsi leurs besoins d’importations afin de couvrir la demande des marchés domestiques. Les dernières prévisions caractérisant les marchés mondiaux des produits alimentaires de base et publiées par la FAO (5 mars 2020) affichent aujourd’hui des tendances à la hausse de l’offre mondiale de blés ou de riz, et à l’existence de stocks, représentant plus du tiers des échanges mondiaux, en capacité d’assurer une stabilité des prix d’importation. Si le risque d’une rupture des approvisionnements alimentaires et de hausse des prix internes dans les pays du Maghreb est à écarter dans l’immédiat, les restrictions d’accès aux marchés mondiaux, les politiques de rétention de l’offre ou d’interdiction d’exportation et/ou la fermeture des frontières avec l’Europe — et le monde — consécutives à la crise sanitaire, pourront avoir des conséquences désastreuses pour ces pays. 
Les crises climatiques actuelles (de sévères sécheresses dans les trois pays), conjuguées aux crises économiques, peuvent accentuer, dans le moyen terme, un risque d’instabilité politique fortement préjudiciable aux équilibres géopolitiques de la région euro-méditerranéenne. 
La prise de conscience des risques politiques par les États, liée à des pénuries alimentaires internes, peut les conduire à des achats massifs sur les marchés pour reconstituer des stocks stratégiques qui sont passablement entamés par la crise sanitaire actuelle. Que ce soit pour le Maghreb comme pour les pays subsahariens, comme l’a tout récemment noté la FAO, « les achats paniques liés au coronavirus pourraient créer une inflation sur le marché des produits alimentaires ». Ces interventions sont susceptibles de déclencher des dysfonctionnements des marchés et d’amorcer des tendances spéculatives qu’il conviendra de prévenir et de gérer avec sûreté.
O. B.
(*) Économiste agricole. CIHEAM-IAM-Montpellier.

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