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Économie algérienne Est-il possible de s’affranchir de l’emprise des hydrocarbures ?

Publié par Brahim Lakhlef
le 02.01.2019 , 11h00
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«La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent.» 
(A. Einstein)

Les exportations des hydrocarbures constituent, depuis les années 70, la principale ressource du pays. En effet, elles représentaient 92.5% des exportations totales en 1974, 97.2% en 2000, 97.3% en 2010, 94.5% en 2017. Cette dépendance aux hydrocarbures est devenue structurelle, difficile à corriger. Les exportations hors hydrocarbures (EHH) représentaient avant le premier choc pétrolier, en 1971, 25% du total des exportations, 12% en 1974, après la première forte augmentation du prix du baril, 2% en 2005, 2.7% en 2010, et 5.46% en 2017. Les EHH demeurent marginales.
Cette dépendance quasi totale de l’économie vis-à-vis des hydrocarbures trouve son origine dans les différentes options économiques suivies depuis des décennies.
Ces options ont privilégié la facilité en s’appuyant totalement sur les hydrocarbures. L’évolution de l’économie algérienne était prisonnière de cette logique dominante où aucun autre modèle ne pouvait constituer une autre alternative.
Ce constat n’est pas valable pour tous les pays producteurs. En effet, les exportations des hydrocarbures en Arabie Saoudite ne représentent que 77% des exportations totales. Ce pays exporte pour plus de 42 milliards de dollars en produits manufacturés. 
En Russie, les exportations des hydrocarbures et des produits miniers représentent 80% des exportations totales. Aux Émirats arabes unies, quatrième producteur de l’Opep, les exportations des hydrocarbures ne représentent que 43% des exportations totales. 35% des exportations proviennent des services. Au Nigeria, ce taux est de 76%. Seul le Venezuela possède un taux de 99%. Pays avec des réserves assez importantes, se trouvant actuellement en état de faillite totale avec un taux d’inflation moyen de 700% par an et une dette extérieure de plus de 125 milliards de dollars. 
La situation catastrophique de l’économie vénézuélienne devrait nous inciter à réfléchir, à remettre en cause notre façon de gérer l’économie et de prendre assez rapidement des mesures correctives.
Il est légitime pour tout citoyen de s’interroger sur le peu de résultats enregistrés à ce jour par les différents programmes de développement ou de promotion des exportations hors hydrocarbures. 
La facilité d’exportation des hydrocarbures a eu raison d’une démarche plus difficile et ardue qui nécessite des réformes et un travail de restructuration de notre économie pour la rendre plus compétitive en s’appuyant sur l’investissement, sur les PME les plus compétitives, la formation, l’accompagnement des opérateurs et la qualité de l’information sur le marché extérieur. Le court terme l’a emporté sur le long terme. Les réformes s’imposaient au pays depuis les années 80. 
En outre, il existait un désintérêt, voire même une aversion envers le capital privé et en particulier les IDE. Les considérations idéologiques avaient prévalu sur les nécessités et l’efficacité économiques. 
Il faudrait admettre que l’option «développer les exportations hors hydrocarbure» n’a jamais été inscrite comme un axe stratégique dans les différents plans de développement. Elle figurait dans les programmes économiques des différents gouvernements qui se sont succédé, mais elle n’était pas prioritaire. C’est pour cette raison que les réformes et les instruments permettant l’évolution des EHH n’ont jamais été étudiés et appliqués. En outre, la discontinuité qui caractérise les différents programmes a contribué à aggraver la situation.
Le docteur Stéphane Monney Mourandjo retient sept obstacles principaux qui s’opposent ou qui bloquent les réformes : la juxtaposition des réformes inachevées, l’absence de cohérence et d’harmonisation entre les lois, les changements constants de stratégie, des successions de gouvernement sans continuité dans les choix stratégiques, la survivance des formes diverses de clientélisme et de culture de l’informel, les conflits d’école, les conflits d’intérêts. Notre économie renferme tous ces risques et ces défauts. Le volume des importations a été multiplié par 5 entre les années 2000 et 2014, alors que la croissance moyenne de la population était de 2%, le taux de croissance moyen n’a pas pu dépasser les 4%, le PIB par tête a évolué durant cette même période de 1.22, l’économie a connu un désinvestissement continu. Au vu de ces résultats, il est légitime de se demander à quoi ont servi toutes ces importations ?
Quels sont les facteurs objectifs qui peuvent justifier ce volume des importations ? 
Beaucoup d’économistes expliquent cette évolution aberrante par la surfacturation et l’importation des biens inutiles à l’économie et au citoyen, puisqu’il n’y a pas de corrélation entre l’évolution du volume des importations et l’évolution du taux de croissance économique et du niveau de vie.
Sous l’emprise des ressources dégagées par l’exportation des hydrocarbures, l’économie algérienne avait toutes les caractéristiques d’une économie atteinte du «mal hollandais».
Cette notion est née dans les années 1970, période où les Pays-Bas ont connu de fortes entrées en devises suite aux découvertes du gaz naturel, à son exploitation et à une forte augmentation des prix des hydrocarbures. 
Ce flux en fonds a créé, à moyen terme, une situation économique anormale. D'un côté des comptes extérieurs excédentaires et de l'autre une économie déstructurée caractérisée notamment par une stagnation de la production industrielle non liée au secteur des hydrocarbures, une évolution limitée de l'investissement privé, frein des exportations hors hydrocarbures, chômage en augmentation. En un mot, l'économie hollandaise, durant cette période, a connu des signes de déclin et de déstructuration.
L'état de l'économie algérienne présente quelques similitudes avec les symptômes du mal hollandais, car la quasi-totalité des recettes des exportations provient de l'exportation des hydrocarbures. Les exportations hors hydrocarbures sont insignifiantes, une part de l’industrie assez faible, ne dépassant pas actuellement les 5% du PIB, une productivité insuffisante, faible par rapport aux normes des pays émergents, coûts élevés, incapacité des autres secteurs (hors hydrocarbures) à se développer. 
Cette dépendance accentue la vulnérabilité de l'économie vis-à-vis de la conjoncture du marché pétrolier et compromet, à long terme, le développement du pays. 
Tenant compte de cette situation paradoxale, des experts des institutions internationales estimaient, dans un rapport établi en 2005, que les opérateurs économiques algériens avaient perdu le «savoir nécessaire de l’activité exportation».
Beaucoup d’opérateurs locaux, tenant compte des faiblesses des institutions en matière de contrôle, ont opté pour la facilité en privilégiant une gestion à l’à-peu-près ignorant le respect des normes, des coûts, des délais et de la qualité. Ce qui a favorisé une mainmise du marché informel sur plus de 45% de l’économie. Ces caractéristiques ne peuvent conduire à la compétitivité et à la pénétration du marché international.
La lutte contre les effets pervers de la dépendance d’une seule ressource nécessite des stratégies soutenues par des réformes structurelles et des actions de politiques économiques et financières courageuses impliquant l'ensemble des institutions, des opérateurs économiques et des partenaires sociaux. 
L'analyse des résultats économiques des pays producteurs de pétrole (développés ou non) par les instances internationales a montré la nette corrélation entre la bonne gestion des flux financiers et la qualité des institutions. 
Ce n'est pas par hasard que la Norvège est classée parmi les meilleurs pays qui ont bien géré les recettes issues de l'exportation des hydrocarbures. Elle possède un fonds souverain assez conséquent. Certains analystes le considèrent comme le plus important au monde.
Que nous enseignent les modèles économiques qui ont réussi ? L’histoire de l’économie du développement nous apprend que treize pays (le Japon, la Chine, la Corée du Sud, la Malaisie, Taïwan, Oman, le Botswana, le Brésil, Singapour, Hongkong, la Thaïlande, Malte et l’Indonésie) ont connu durant une période assez longue — 25 ans — une croissance élevée et ininterrompue avec un taux moyen de 7%. 
Ce type de dynamisme économique a été étudié par la commission sur la croissance et le développement, chargée par la Banque mondiale d’analyser l’évolution de la croissance des pays depuis 1950 pour connaître les facteurs qui déterminent le développement et la croissance. 
La commission composée de 19 experts dont deux prix Nobel en économie,  Michael Spence (président de la commission), et Robert Solow, nous livre quelques conclusions et recommandations dans son rapport intitulé : «The Growth Report : Strategies for Sustained Growth and inclusive development, rapport sur la croissance : stratégie à l’appui d’une croissance durable et d’un développement équitable.»
Les experts de cette commission réfutent la notion de «miracle économique». On parle de miracle lorsqu’on est devant un phénomène ou une situation inattendue et inexpliquée, «alors que le dynamisme de ces pays a été possible grâce à un contexte politique et social propice, à une gouvernance appropriée, aux choix économiques judicieux et à un pragmatisme méthodique». 
Il y a, donc, des facteurs concrets qui méritent d’être identifiés, analysés et retenus comme référence. Le professeur Solow les qualifie «d’ingrédients indispensables qui composent une recette de croissance propice à un développement inclusif». 
La commission estime que des facteurs ont contribué fortement au développement de ces pays. Elle nous fournit ses principales conclusions en classant ces facteurs en sept catégories :
- la croissance est un facteur-clé pour le développement ;
- la croissance est une démarche à long terme qui a besoin de la stabilité politique et économique ; 
- la croissance exige un fort taux d’investissements, privés et publics : un niveau de 25% du PIB constitue une bonne référence ; 
- la croissance suppose une intégration à l’économie mondiale pour acquérir et maîtriser de nouvelles technologies, s’introduire au marché et développer les échanges. L’intégration régionale est un précieux atout de développement ; 
- la croissance suppose la mobilité de la main d’œuvre et la lutte contre le marché informel ; 
- la croissance doit conduire à un partage équitable des résultats ; 
- la réduction du réchauffement de la planète exige la participation de tous. Les enjeux sont importants et les conséquences toucheront tout le monde.  
Mais ces mêmes experts insistent sur le fait qu’il n’y a pas de recette valable pour toutes les économies, pour tous les contextes. Il faut tenir compte des spécificités de chaque situation.

La qualité de la gouvernance et des institutions constituent des données déterminantes dans la réussite ou l’échec d’un modèle de développement.
Par exemple, l’ouverture de l’économie et du commerce préconisée par les institutions internationales pour améliorer la croissance n’a pas eu les effets attendus dans la totalité des pays ayant choisi cette option. 
Une étude sur un échantillon de 24 pays a fait ressortir le constat suivant : 50% de ces pays ont réussi l’opération d’ouverture et de libéralisation et leur économie a connu un regain de croissance, 25% de ces économies n’ont connu aucun impact positif sur l’évolution de la croissance et 25% ont, par contre, subi des effets négatifs sur la croissance. 
En outre, plusieurs approches ont été expérimentées par des pays de l’ex-Europe de l’Est, de l’Amérique latine et de l’Asie. Les résultats ne sont pas identiques.
L’étude révèle que des écarts importants existent entre ces pays en matière d’épargne et d’investissements et que trois facteurs fondamentaux ont favorisé d’une manière décisive la croissance et le développement des pays de l’Asie du Sud-Est, facteurs relativement négligés par les pays de l’Amérique latine durant la période étudiée : la cohérence des politiques gouvernementales, la crédibilité des mesures prises et la stabilité politique.
La crédibilité et la cohérence des actions sont dues, d’une part, à l’existence d’une culture qui privilégie la performance et le mérite et, d’autre part, à la présence d’un organisme de coordination qui a pour but d’appliquer sur le terrain les mesures stratégiques retenues. Cette institution stratégique a un rôle de facilitateur, non bureaucratique, très efficace et concret dans sa démarche (exemple de la Corée du Sud et de Singapour). Une politique économique structurelle a une vision et des objectifs à long terme. Son but fondamental est de modifier en profondeur les structures et les institutions de l’économie et de favoriser l’émergence de nouveaux comportements économiques. Ce type de politique économique s’appuie sur des actions et des mesures qui demandent du temps, car le but n’est pas de faire face à une crise conjoncturelle, mais de s’attaquer en profondeur au fonctionnement des institutions, aux mécanismes et comportements qui ont conduit l’économie à l’impasse, aux contre-performances et aux déséquilibres structurels. Il est donc difficile de faire admettre ce type de réformes et de les appliquer.
Il est évident que la période actuelle n’est pas propice aux réformes structurelles. Il faudrait attendre le programme qui sera retenu pour la période 2019-2020.
Dans l’immédiat, l’économie algérienne est contrainte de faire des choix indispensables pour favoriser la compétitivité de ses produits et pouvoir dégager un avantage concurrentiel sur ses différents concurrents. Que faire pour concrétiser cet objectif si déterminant dans la pénétration de nouveaux marchés extérieurs ? Pénétrer le marché international suppose que l’entreprise possède un produit compétitif sur le plan qualité, respect des normes, coûts (de production et de logistique), être bien informée et bien accompagnée (banque, organismes spécialisés, la logistique, la promotion, le conseil, voire même l’assistance technique...). Comme la compétitivité est un élément central qui a un lien direct ou indirect avec l’ensemble des autres facteurs qui favorisent ou freinent l’exportation d’un produit, nous essayerons de cerner cette notion pour cibler les causes qui peuvent entraver l’évolution de la compétitivité d’un produit.
Plus les coûts sont réduits, moins les prix sont élevés ; plus les prix sont bas plus l’entreprise est compétitive par rapport aux entreprises concurrentes. 
Il y a aussi des facteurs externes à l’entreprise qui contribuent à l’amélioration de la compétitivité des entreprises. Ces facteurs sont liés à la qualité de l’environnement : qualité des institutions (notamment les services publics et les institutions financières), qualité des infrastructures (routes, rail, aéroports, ports, télécommunications, énergie). On parle dans ce cas de compétitivité structurelle ou d’une compétitivité hors prix.
La compétitivité d’une nation obéit donc à une démarche, elle repose sur des «piliers». Le Forum économique mondial retient «douze piliers de la compétitivité» classés en trois groupes.  
Les «piliers» de base économique composés de quatre domaines stratégiques et déterminants dans le processus de croissance : les institutions, les infrastructures, la stabilité économique, la santé et éducation primaire. 
Les piliers accélérateurs de croissance qui regroupent des indications sur les domaines suivants : l’éducation supérieure, l’efficience du marché des biens, l’efficience du marché du travail et le développement des marchés financiers.
Les «piliers» de l’économie de la connaissance qui regroupent des informations et indicateurs sur : l’agilité technologique, la taille du marché, la sophistication des entreprises, l’innovation. 
Il convient de signaler qu’on ne peut   être compétitif dans l’absolu, on est toujours compétitif ou non compétitif par rapport à d’autres. Pour cette raison, la comparabilité constitue l’une des caractéristiques de la compétitivité. 
En outre, une entreprise ou une nation ne peut être indéfiniment compétitive. Il y a une évaluation permanente, les concurrents innovent pour mieux évoluer et être les plus compétitifs.
La compétitivité n’est jamais un acquis définitif et permanent. Elle est étroitement liée à la productivité, à la formation, à l’innovation et à la qualité du management. Ce sont ces outils qui contribuent fortement à l’amélioration de la productivité et de la compétitivité. 
Pour conclure, nous nous appuyons sur la formule retenue par Eduardo Lora, chef économiste à la Banque interaméricaine de développement, qui résume parfaitement ce que devrait faire un pays pour réussir ses objectifs économiques : 
«La seule solution consiste à produire de manière plus efficace, à innover, former, s’adapter, changer, tenter des expériences, réaffecter et utiliser le travail, le capital et les terres de manière plus efficace.»
B. L.
Email lakhlefb@yahoo.fr

(*) Économiste, auteur de plusieurs articles et ouvrages.
Sources :
• Sites : douanes.gov.dz et ons.dz
• Growth Report : Strategies for Sustained Growth and inclusive development.  
• R. Slow interview F&D décembre 2008.
•Raghuram Rajan est conseiller économique et directeur de département études au FMI, F&D juin 2004.
• The global competitiveness. World Economic Forum. 
• Eduardo Lora, chef économiste, Banque interaméricaine de développement. F&D mars 2011, article : Face à face avec la productivité).

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