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Et maintenant ?

Publié par LSC
le 06.04.2019 , 11h00
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Par Leïla Aslaoui-Hemmadi
Il est difficile, voire impossible d’exprimer avec des mots, même les mieux choisis,  ma joie citoyenne et celle de ma famille à l’annonce de la démission de l’ex-président de la République : Abdelaziz Bouteflika. Certes, on en parlait déjà depuis quelques jours, cependant telle une moule accrochée à un rocher, le clan (fratrie Bouteflika, courtisans, larbins...) semblait traîner des pieds pour partir, pour «dégager» comme l’avait exigé un gigantesque et magnifique mouvement populaire.
Des citoyens qui, non seulement, ont donné des leçons de civisme et de pacifisme au monde entier, mais qui ont également 
— surtout — démontré avec une maturité sans nulle autre pareille que la chose politique n’était plus le monopole des gouvernants mais leur chose à eux. A un pouvoir atteint d’un profond autisme osant briguer un cinquième mandat, ce mouvement populaire a répondu par des revendications claires, sans violence et sans répondre aux provocations de ceux qui avaient dit qu’«ils avaient les moyens de maîtriser les mouvements de rue» ou encore : «Que cela avait commencé ainsi en Syrie.» 
Avant de poursuivre mon commentaire, je souhaiterais rappeler à celles et ceux qui seraient prompts à penser que j’ai rallié le mouvement tardivement de relire toutes mes chroniques publiées dans Le Soir d’Algérie dès 1999 (via internet). Toutes, sans exception, disaient mon désespoir de voir Abdelaziz Bouteflika diriger mon Algérie. Je savais, dès 1999, qu’il serait un danger et une malédiction pour notre pays. Mais à l’époque, j’étais avec quelques autres citoyens à «marcher seuls» et à prendre conscience que les dégâts seraient énormes. L’histoire nous a donné raison. Je n’en tire aucune gloire car les vingt années de règne bouteflikien ont causé une perte de temps incommensurable à notre pays, et les dommages sont importants. Et je ne saurai oublier de saluer le courage de l’équipe du Soir d’Algérie qui m’avait offert un espace d’expression au moment où d’autres quotidiens «démocrates» s’étaient montrés frileux. Il est vrai que l’équipe du Soir d’Algérie était elle aussi du bon côté de l’Algérie et de l’Histoire. En relisant récemment une de mes chroniques sur le quatrième mandat en 2014 contre lequel je m’étais insurgée (Le Soir d’Algérie du 24 février 2014), je me suis dit qu’elle était d’une brûlante actualité. Cette mise au point était nécessaire car quand mes compatriotes ne sont pas amnésiques, ils feignent l’amnésie. Or, aujourd’hui, le mouvement populaire a l’avantage de rappeler à chacune et chacun de nous ce qu’il fut sous Bouteflika, ce qu’il a fait et ce qu’il a dit. Je suis fière aujourd’hui de rappeler que j’ai été une farouche anti-Bouteflika dès 1999 et n’ai jamais changé d’opinion et de posture. Mais aujourd’hui, la bonne nouvelle est qu’enfin Abdelaziz Bouteflika est parti et avec lui sa fratrie. Il a démissionné enfin ! Il faut dans ces circonstances difficiles rendre hommage aux services de sécurité, notamment l’Armée nationale populaire, parce qu’ils ont entendu et écouté les revendications du peuple. Des services de sécurité qui ont fait preuve d’une dignité et d’une compétence à la hauteur du mouvement populaire. Un mouvement où tout était beau : la jeunesse, les slogans, la solidarité ; une Algérie à nouveau indépendante. Une Algérie des beaux jours qui a dit à ses enfants : «Libérez-moi !» Une Algérie où la Grande (avec un grand G) Djamila Bouhired a retrouvé sa place d’héroïne d’hier et d’aujourd’hui.
Oui, la bonne nouvelle est qu’il est parti, lui et son clan, lui et sa bande. Mais après quoi ? Après vingt années de règne absolu durant lequel il avait exigé (Abdelaziz Bouteflika) qu’on l’appelle «fakhamatouhou» ! Inédit et insultant pour nous. Et gare au journaliste de la télévision, de la radio, aux ministres qui ne disaient pas «fakhamatouhou» ! Je garderai de ces vingt années bouteflikiennes l’image d’un ex-président et de son clan arrogants, forts de leur puissance et de leurs coups bas. Bouteflika, chacun le sait, avait une revanche à prendre au motif fallacieux que la présidence lui revenait de droit en 1978. Rappelé en 1999, sa vengeance, sa haine de l’Algérie et du peuple algérien, ont été son unique mode de gouvernance.
Je garderai des vingt années de Bouteflika l’image d’une déliquescence absolue de la chose politique et des mœurs politiques. Ainsi qu’une perte de toutes nos belles valeurs auxquelles s’est substituée une seule : l’argent et les richesses mal acquis, aux relents nauséabonds. La corruption a gangrené toutes les sphères, tous les milieux et la pire des insultes du clan Bouteflika a été de dire sans le dire : «J’achète tout ce que je veux, y compris les individus.» 
Je garderai des vingt années de Bouteflika l’image de l’impunité totale accordée à ceux qui ont pillé notre pays jusqu’à le rendre exsangue.
Je garderai des vingt années de Bouteflika sa mégalomanie de «monarque», consistant à faire construire, comme feu Hassan II, une grande mosquée. Au moment même où nos hôpitaux sont des mouroirs. Je ne dirai pas comme d’autres compatriotes que tous ces milliards engloutis dans cet édifice religieux auraient pu servir à construire des hôpitaux. Je dirai pour ma part qu’ils auraient dû être des moyens financiers accordés aux gestionnaires des hôpitaux pour les aider à gérer leurs établissements, leur personnel et surtout leurs malades. Mais que dis-je ? Peut-on se soucier de la santé des Algériens lorsque Abdelaziz Bouteflika a fréquenté durant vingt ans les cliniques de Genève et de Grenoble ? Et que l’on ne me dise surtout pas : il était président, il avait le droit d’être bien soigné.
Je me souviens — et d’autres compatriotes avec moi — que Monsieur le président Liamine Zeroual se faisait soigner, en sa qualité de président de la République, à l’hôpital militaire de Aïn-Naâdja. Mais n’est pas Liamine Zeroual qui veut. L’honneur ne s’acquiert pas. Il est inné. On appellera cela le «nif».
Je garderai de ces vingt années de règne bouteflikien l’image de personnes — notamment des artistes — qui s’étaient vu offrir un pèlerinage aux Lieux Saints aux frais de la princesse par Bouteflika. Au moment même où des citoyens qui avaient économisé leur vie durant  l’argent du hadj se voyaient éliminer de la liste des chanceux une deuxième, troisième, voire sixième fois. Il est vrai qu’ils étaient des citoyens lambda et surtout ils n’étaient pas des larbins et courtisans du clan.
Je garderai de ces vingt années de Bouteflika l’image de ses excès verbaux (lui qui ose parler d’excès verbaux dans sa lettre de démission) avant sa maladie. Son verbe haut : «L’APS, c’est moi», «la télévision, c’est moi». «Si j’avais eu leur âge, j’aurais fait pareil» (en parlant des terroristes). Son fameux «esskout !» et ses trois coups sur le pupitre auxquels sa cour devait applaudir. De ces vingt années de règne bouteflikien, je garderai l’image de l’emprisonnement de Mohamed Benchikou et la suspension du Matin.
De ces vingt années de règne bouteflikien, je garderai l’image de Yazid Zerhouni qui a sur la conscience (si tant est qu’il en ait une) toutes ses opérations de répression contre les mouvements citoyens dont une qui s’était terminée par 126 jeunes gens tués en Kabylie par les forces de sécurité sur ordre de Zerhouni. Lui qui avait osé adresser un questionnaire aux citoyens(nnes) qui ne s’étaient pas rendus aux urnes pour les législatives ! Lui qui a cassé avec férocité via ses policiers des journalistes et des ex-ministres (feu Abdelhak Bererhi, Anissa Benameur et moi-même)  le soir du 8 avril 2004 à la place du 1er- Mai.
Sous le règne de Bouteflika, ils ont tout fait et tout osé. Et il faut remercier le ciel que Zerhouni Yazid n’ait pas été ministre de l’Intérieur durant les marches du vendredi car il aurait tout fait pour que ça dérape et pour que le sang coule. C’est dans ses gênes d’ancien tortionnaire. Bedoui n’avait pas mieux fait lorsqu’il avait donné l’ordre de bastonner les médecins-résidents. Sous le règne de Bouteflika, n’oublions jamais que nous avons tout entendu avec les courtisans de Bouteflika : 
- «Je suis le plus grand ‘‘chiat’’ 
(brosseur) ;
- «c’est Dieu qui nous a envoyé Bouteflika» ;
- «même dans la tombe nous voterons pour lui» ;
- «qu’importe l’absence de motricité, ce n’est pas avec ses jambes qu’il gouverne».
Des vingt années de règne bouteflikien je garderai l’image de jeunes, désespérés de voir leur avenir totalement obstrué, choisir de partir dans une embarcation de fortune pour vivre sous d’autre cieux. Le désespoir ou la mort. Qu’a-t-il donc fait Bouteflika pour ces jeunes ? Et ce n’est pas un hasard s’ils sont aussi nombreux dans les marches. Qu’a-t-il donc fait pour améliorer la condition des femmes ? On me répondra que les amendements au code de la famille ont été une avancée. Avancée par rapport à quoi ? Il aurait pu faire plus, beaucoup plus, lui qui, à chaque 8 Mars, lorsqu’il était valide, adorait s’entourer de «ses» femmes à El-Aurassi autour de petits fours et de corbeilles de roses. Le monarque et ses courtisanes ! Qu’a-t-il fait pour l’école ? Un projet de société avant d’être un lieu de savoir. Des vingt années de Bouteflika, je garderai l’image de la Constitution violée, triturée, piétinée maintes et maintes fois. Pourtant, c’est à ce texte fondamental que le mouvement populaire est demeuré attaché, en le prenant comme référence. C’est tout à son honneur. Et maintenant que Bouteflika est parti, il nous faut bien évidemment réfléchir à l’après. Un après qui sera annonciateur de bonnes choses quand bien même le contexte sera difficile. De bonnes choses, car il ne peut pas exister pire que ces vingt années de Bouteflika. Alors, forts de cette expérience, il est probable que nous passions par une période de transition avant une élection présidentielle.
A condition qu’elle soit conduite par des personnes propres, intègres qui feront ce qu’ils diront. Qu’il s’agisse d’une personne ou d’une structure collégiale, l’essentiel étant de ne plus jamais croiser le regard d’un de ceux qui nous rappellera le règne de Bouteflika, sa fratrie et son clan.
A ce niveau du commentaire, je tiens à préciser à mes détracteurs comme à mes amis que je ne veux rien et n’ambitionne pour rien. Je m’exprime comme je l’ai fait dès 1999 pour que mes petites-filles et tous les enfants de leur âge connaissent une autre Algérie débarrassée de ce clan régionaliste, corrompu, corrupteur, revanchard que furent Bouteflika et sa fratrie.
Des gens propres comme M. Liamine Zeroual, car nous avons besoin désormais aussi d’apaisement. L’espoir qu’on croyait perdu renaît de ses cendres.
Mais afin qu’il n’y ait pas d’infiltrations malsaines, il est absolument indispensable de demeurer vigilants.
Cela signifie que ceux qui, hier, avaient fait une grande courbette, posant presque le genou à terre à leur «fakhamatou», ou encore lui avaient embrassé la main à la marocaine ne s’imaginent pas qu’ils écriront cette nouvelle page de l’Histoire d’une vraie République. Même chose pour ceux qui ont obtenu postes, avantages, privilèges et qui ont tourné leur veste. Ce sera d’ailleurs l’histoire elle-même qui les laissera sur le bord de la route.
Quant à ceux qui ont eu ces jours écoulés d’indécents retournements de veste — circonstances obligent ! —, qu’espèrent-ils donc ? Qu’ils partent  avec ceux qui les ont fait «princes» — c’est à eux que «le diable (et non Dieu) a envoyé Bouteflika». Nous n’oublierons pas leurs actes, ni leurs déclarations.
Autre exigence indispensable à la reprise de confiance : la structure collégiale où le président de la transition devra juger ceux qui ont pillé sans vergogne l’Algérie. Il ne s’agira pas de chasse aux sorcières, de vengeance, mais d’un devoir de justice réclamé par le mouvement populaire. Et halte aux parodies de procès comme ceux du passé où seuls les petits ont payé (autoroute Est-Ouest), Khalifa, et les vrais responsables ont été épargnés parce que puissants. à condition que les preuves soient réunies car il ne s’agira pas de régler des comptes.
Enfin, une dernière chose à mon sens importante : ne sachant pas en tant que citoyens si A. Bouteflika, très malade, avait pu écrire toutes les lettres qu’on lui attribue (la question mérite  d’être posée lorsqu’on sait que dans l’une d’entre elles il avait déclaré : «Il n’a jamais été question pour moi d’un cinquième mandat»), il sera judicieux et indispensable de savoir qui a écrit, signé et décidé à sa place ? Cela porte le nom de faux et usage de faux. Une infraction punie par la loi. Cette personne devra elle aussi être jugée ne serait-ce que parce qu’elle s’est octroyé un titre et des fonctions qu’elle n’avait pas.
Aujourd’hui, l’espoir est permis, mais la vigilance est de mise. Aujourd’hui, Abdelaziz Bouteflika, sa fratrie et ses courtisans sont partis.
Nous ne serons plus la  risée  du monde, nous n’aurons plus pour président un  cadre. Nous n’aurons plus un homme impotent qui a servi depuis 2013 de marionnette à sa fratrie et à son entourage désireux de se maintenir et de garder leurs privilèges.
Nous ne les subirons plus. Une autre indépendance pour l’Algérie de nos enfants et petits-enfants.
Des jeunes qui ont dû décevoir par leur sagesse, leur civisme et leurs marches pacifiques Bernard Henri-Lévy, qui rêvait de faire de l’Algérie une seconde Libye. Notre printemps a été beau, n’en déplaise à B.H.-L.
Quant aux «il faut» du ministre français des Affaires étrangères rappelant ceux de Mitterrand en 1992, il serait plus inspiré d’adresser ses «il faut» à ceux qui ont cassé, pillé et vandalisé les Champs-élysées. Nous n’avons pour notre part besoin d’aucun conseil, encore moins d’injonctions. Pour conclure mon commentaire, j’aimerais juste terminer sur le gouvernement récemment désigné pour dire : les pauvres, ou ils n’ont rien compris, ou ils sont suicidaires. Dans les deux cas, une chose est sûre, ils devront assumer  : aujourd’hui, l’Algérie s’est enfin débarrassée de Bouteflika. L’homme de la «paix» (faux, car c’est l’armée et l’armée seule qui a imposé le dépôt des armes aux terroristes. Bouteflika en a tiré les dividendes) est intelligent (sans doute, mais qu’est donc l’intelligence au service du 
mal ?). Bouteflika, sa fratrie et tous ses soutiens, ses larbins  ont fait un mal incommensurable à l’Algérie. Ils sont partis. Ce n’est pas trop tôt. Mais quelle belle perspective pour l’Algérie, après la démission de Bouteflika.
L. A.-H.

N. B. : ceux qui avaient pour habitude de changer de trottoir lorsqu’ils me croisaient dans la rue de peur de se compromettre avec une anti-Bouteflika sont priés de continuer à le faire, car je tiens beaucoup
à la propreté de mon trottoir. 

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