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Rubrique Contribution

Les élèves de 5eAP L’évaluation : une parade à l’échec

Par Ahmed Tessa, pédagogue-auteur
Qui dit évaluation dit remédiation et correctifs à deux, voire à trois niveaux. Au niveau de l’établissement scolaire, l’évaluation aura pour but de dispenser des séances de remédiation aux élèves en difficulté et ce, afin de remédier aux carences constatées. L’évaluation est intimement liée à l’acte pédagogique — au cours et en fin de leçon. L’enseignant consciencieux ne peut aborder une nouvelle leçon sans avoir au préalable évalué la précédente. Lors des compositions ou des devoirs, il aura à analyser ces carences et éventuellement revoir sa façon d’élaborer les épreuves ou de repenser sa pratique. Parfois, il doit atténuer l’impact d’éléments (du programme ou du manuel) inaccessibles aux élèves. Par exemple des concepts en décalage avec l’âge mental des élèves : ce qui est monnaie courante, malheureusement.
Dans le cas d’une évaluation nationale de fin de cycle, l’objectif principal est de tester l’efficacité de trois segments de la stratégie pédagogique : le programme, la méthode et le contenu du manuel — éventuellement la formation des enseignants. L’analyse fine des résultats aboutira à des correctifs indispensables pour une remise à niveau générale bénéfique à tous les élèves du pays.
A l’instar de l’évaluation internationale PISA(*), l’évaluation nationale ne nécessite pas d’évaluer tous les élèves du pays, mais de cibler un échantillon représentatif. Et ne viser que les apprentissages instrumentaux (langues — mathématiques — sciences) : ce sont eux qui facilitent les autres apprentissages et leur assimilation. Ainsi, on économise temps, énergie et… argent.

Rappel de la session 2023
En 2022, la suppression de l’examen de fin de cycle primaire (l’ex-sixième) était actée. Les parents avaient salué cette décision. Ainsi, au cours de l’année scolaire écoulée 2022/23, le MEN annonçait la mise en place d’une évaluation nationale des acquis des élèves de 5e année primaire en lieu et place de l’examen. Et à l’époque, le discours officiel stipulait clairement qu’«il ne s’agit pas de conditionner le passage en 1re année de collège aux résultats de cette évaluation nationale des acquis des élèves. Et que cette évaluation n’est pas un examen». Une annonce fortement appréciée par la famille éducative. Toutefois, à sa lecture, la rédaction de la circulaire de 2022 portait, en toile de fond, l’esprit et la lettre de l’examen. Dans cette circulaire de 2022/23 «portant modalités de cette évaluation», il est mentionné l’obligation pour les élèves de 5e AP de s’inscrire sur la plateforme numérique en respectant une date-butoir. Le MEN avait fixé les dates de cette évaluation nationale sur une durée de trois semaines (12 jours ouvrables). Et d’annoncer la délivrance d’un diplôme après la proclamation des résultats.
Or, qui dit diplôme et inscription obligatoire dit forcément examen. Cela avait amené les parents à se poser des questions. Et quid de cette évaluation nationale ? Un examen de fin de cycle se confond-il avec une évaluation pédagogique ? Quelle est la différence ? Si l’examen sert à trier, donc à éliminer, les élèves avec le cortège de frustrations qui s’ensuit, l’évaluation, elle, sert de bouée de sauvetage aux élèves en difficulté.
Exceptée l’évaluation sommative dont le but est purement administratif, quelle que soit sa forme — diagnostique ou formative/formatrice —, l’évaluation a pour finalité essentielle de remettre à niveau les élèves en difficulté, de les motiver et de les rendre résilients face aux dures contraintes des apprentissages.
Par ailleurs, une évaluation servira de base de données pour apporter des correctifs à la stratégie pédagogique suivie jusque-là. Contrairement à l’examen, l’évaluation n’est pas un concept discriminant et sélectif. C’est un concept qui façonne la pédagogie de la réussite pour tous. Et ce n’est point de l’utopie : cette pédagogie existe bel et bien. Il s’agit de changer de paradigme pédagogique : se débarrasser de celui, archaïque, de l’enseignement (bachoter et mémoriser) pour embrasser le paradigme de l’apprentissage.
La Finlande et les pays scandinaves l’ont adopté avec la réussite qu’on leur connaît de nos jours. Les élèves finlandais ne rencontrent le système de notation qu’à l’âge de 13 ans. Les griefs retenus contre la formule des examens scolaires sont d’ordre pédagogique mais aussi idéologique. Pour les pédagogues progressistes, l’examen de fin de cycle est l’instrument de sélection/filtre social par excellence.
Certes, aux yeux des parents et des élèves, il présente un semblant d’égalité des chances, alors qu’en réalité, c’est tout le contraire. Il est le tribunal/juge qui valide… l’inégalité des chances et des moyens. Durant tout le XXe siècle, d’illustres pédagogues et de psychologues n’ont eu de cesse de dénoncer les dérives de l’examen/filtre social.
Revenons à l’évaluation nationale des acquis des élèves de 5e AP. De quels acquis s’agit-il ? Des connaissances accumulées avec la «bénédiction» du couple infernal en vogue dans nos classes : «bachotage de l’enseignant/parcœurisme de l’élève» ? Ou est-ce une évaluation diagnostique pour vérifier si les élèves possèdent les pré-requis de l’entrée en 1re AM et ce, dans les apprentissages instrumentaux (langues, mathématiques, sciences) ? Dans le premier cas, ce serait perte de temps puisque — en théorie — les trois compositions trimestrielles suffisent à elles seules à contrôler le niveau de connaissances mémorisées, à la limite, assimilées par une minorité d’élèves. Apparemment, cette option n’a pas été retenue. Reste l’évaluation diagnostique des acquis. Or, selon la circulaire ministérielle, on apprend que d’autres matières telles que l’histoire, la géographie, l’éducation civique et l’éducation islamique – celles «dédiées à la mémorisation» – sont ajoutées à celles liées aux apprentissages instrumentaux (langues arabe et française, mathématiques et sciences) : un total de 12 épreuves étalées sur 12 jours, soit 3 semaines d’attente, d’angoisse, de surmenage… Un calvaire a été servi aux parents et aux élèves !

Les correctifs de 2023/24 
Les dérives de l’évaluation/examen de 2023 ont été dénoncées par les parents et vécues dans la douleur par les candidats. Le MEN a pris conscience des dysfonctionnements et a décidé de les corriger. Suite à la Conférence nationale des cadres du secteur organisée les 25 et 26 juillet 2023, une circulaire portant le n°355 a été envoyée aux acteurs du terrain le 17 décembre 2023. Cette circulaire porte en titre : «Imtihane te9yim elmouktessabet…» ou «Examen d’évaluation des acquis du cycle primaire pour les élèves de 5e AP». Le mot est lâché : il s’agit bel et bien d’un examen et dans la circulaire ce mot «examen» sera repris plusieurs fois. Passons sur l’antinomie qui se niche dans la formule «examen pour évaluer les acquis» («imtihane te9yim…») : un examen et une évaluation  sont deux concepts qui s’opposent. Comment alors comprendre toutes les interventions des cadres du MEN — y compris du ministre — lors de la première édition 2022/23 ? Ils n’avaient de cesse de rassurer les élèves et leurs parents. Sur les plateaux Tv et dans les journaux, le discours officiel était rassurant : «non, il ne s’agit pas d’un examen mais d’une simple évaluation pour pouvoir remédier aux insuffisances constatées chez les élèves.»
Qu’en est-il des correctifs ? L’examen — puisque ce mot est mentionné dans la circulaire — ne comportera qu’une durée de trois jours au lieu des 12 jours l’année passée. Il se divise en deux types d’épreuves : une écrite pour neuf (9) matières enseignées. Les autres épreuves sont orales et concernent quatre matières : l’arabe, le français, le tamazight et l’éducation islamique. Ces épreuves orales s’étaleront de la fin du IIe trimestre jusqu’au 2 mai 2024 : un mois de stress, d’attente et d’angoisse. Comment tester les capacités à l’expression orale des élèves de 5e AP dans un contexte pédagogique où la mémorisation est systématisée depuis la 1re AP ? Lors des cours de langue, la prise de parole par l’enseignant prend l’essentiel du temps imparti (45 mn). Dans une étude réalisée par un inspecteur de français de la wilaya de Annaba, l’élève algérien du primaire ne bénéficie que de 18 minutes d’expression orale pendant toute l’année scolaire.
Tableau des épreuves écrites. Trois épreuves par jour. A titre de comparaison, à l’examen du baccalauréat, les candidats ont deux épreuves/jour. Une charge de travail intensif portant sur 9 matières, pour la plupart mémorisées. Imaginons le cerveau en ébullition chez un enfant de 10 ans ! En réalité, la réduction de la durée comparativement à l’année dernière est inefficace au vu du nombre d’épreuves/jour programmées sur une durée de trois jours.
N’est-ce pas une surcharge pour les élèves que ces matières sollicitant la mémorisation ? Elles n’ont pas leur place quand on parle d’évaluation. La preuve est que ces matières de mémorisation ne participent pas aux évaluations internationales des acquis des élèves dont la référence est PISA(*). En fin de cycle primaire, la meilleure des évaluations est celle qui concerne ces apprentissages instrumentaux appelés aussi apprentissages fondamentaux ou de base.
Par ailleurs, ces élèves de 5e AP sont candidats à l’entrée au collège. De la sorte, et en toute logique, les acquis du cycle primaire ne sauraient être évalués que si, et seulement si, on tient compte des pré-requis de l’entrée en 1re AM.
Autrement dit : que doit-il maîtriser pour s’adapter en 1re AM? Dans ce cas précis, les épreuves doivent être rédigées en collaboration avec les inspecteurs et enseignants du collège. Cela demande le temps nécessaire pour élaborer le listing des capacités (et des connaissances) requises, ensuite rédiger les épreuves ainsi que les grilles d’évaluation. Le plus dur est l’élaboration du listing des capacités requises. Cela requiert deux qualités : avoir une grande expérience dans la pratique de la classe de 1re AM et avoir une maîtrise du programme disciplinaire pour bien cibler les pré-requis. Malheureusement, cette option des pré-requis n’est pas retenue.

1er jour

arabe (1h30’) – éducation islamique (45’) – mathématiques (1

2e jour

histoire (45’) – tamazight (1h30’) <

et français (1h30’)</

3e jour (horaires no mentionnés)</p

éducation scientifique et technologique – géographie – éduc civique


En conclusion
La question qui fâche : trois mois de vacances sont-ils propices pour garder au frais toutes les leçons mémorisées en vue de cet examen et s’adapter aux exigences du collège ? Il est urgent de revoir notre logiciel pédagogique usé par le temps. Un élève et un enseignant des années 1950 n’auraient aucune difficulté à s’adapter aux mœurs et rites de l’école algérienne de ce IIIe millénaire. Chez nous, les méthodes d’enseignement et la pratique pédagogique en classe n’ont pas évolué d’un iota : le maître parle et l’enfant récite de mémoire. Oui à une évaluation nationale des acquis afin de remettre nos pendules à l’heure de la pédagogie moderne.
A. T.

* PISA = Programme international du suivi des acquis des élèves.

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