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ÉCOLE

La grande révolution arrive

Une révolution se prépare activement en Finlande à partir de 2020 : la suppression des disciplines scolaires. Encore une avancée de taille vers l’école de qualité. Et ce, dans le sillage d’autres innovations inimaginables dans bien des pays ligotés par le mythe de l’égalité des chances via la compétition/sélection.
A l’indice du bonheur scolaire, synonyme de bien-être à l’école, les élèves finnois (finlandais) sont les premiers dans les classements internationaux. Mis en place depuis quelques années, l’indice du bonheur à l’école est une nouveauté dans le monde de l’éducation. Le système scolaire finlandais démontre, à merveille, l’étroite relation qui existe entre le climat de travail en classe (et au sein de l’établissement) et le rendement des élèves. Tout en procurant du bonheur à ses élèves, la Finlande les propulse aux premières places dans les évaluations internationales (PISA, entre autres). Quel est donc ce miracle qui fait pâlir d’envie les décideurs des autres pays au point de déclencher une formule de voyage inédite jusque-là : le tourisme pédagogique. L’aéroport de la capitale de ce pays nordique voit défiler à longueur d’année des milliers de «touristes» étrangers. La mine studieuse, ils sont pressés et avides de prendre connaissance avec ce «modèle finlandais» d’éducation scolaire. Des chaînes télévisées étrangères sont friandes de ce type de tourisme et lui consacrent régulièrement des reportages. Mais ce concept de réussite scolaire n’est pas perçu de la même manière. Il peut provoquer des effets macabres. C’est le cas de la Corée du Sud et du Japon, pour ne citer que ces pays.
Si la Corée du Sud arrive souvent première aux évaluations PISA (évaluation internationale des acquis scolaires), c’est avec un lourd tribut : une macabre moyenne annuelle de 789 suicides d’élèves tous cycles confondus – y compris les écoliers. L’élève sud-coréen se lève tôt le matin et rentre à la maison  tard la nuit ; après l’école, il se rend aux cours payants. A l’opposé, la Finlande, toujours aux premières loges de ces classements, ne souffre nullement  de cette rançon. L’angoisse, la panique et encore moins le suicide sont inconnus des élèves finlandais. Cette surprise —l’exploit de la Finlande ­— est d’autant plus grande que les pays où s’effectuent l’essentiel des travaux de recherche en sciences de l’éducation et se médiatisent des concepts pédagogiques sont rejetés loin derrière dans ces classements internationaux. 
C’est le cas de la France toujours classée en queue de peloton y compris dans celui de l’indice du bonheur à l’école : 01 élève français sur 3 va à l’école une «boule à l’estomac». Ce qui a d’ailleurs poussé les autorités scolaires de ce pays  à institutionnaliser, à partir de l’année scolaire 2013-2014, l’éducation culturelle et artistique dès l’école primaire. Il s’agit de l’officialisation des activités périscolaires enfin reconnues pour leurs bienfaits sur l’épanouissement global de l’enfant. Autre décision phare prise (en théorie) dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires, la France vise à supprimer au maximum les redoublements de classe. Ils coûtent au budget de l’Etat pas moins de 2 milliards d’euros chaque année. A quoi s’ajoutent des sommes d’argent colossales dépensées pour l’organisation des évaluations/diagnostics nationales qui ne sont pas des examens ou des concours (au début de chaque cycle primaire, collège) et particulièrement leur ancêtre, l’examen du baccalauréat. Des milliards qui auraient mieux servi dans d’autres créneaux : formation, matériel, équipements, entretien et ouvrages didactiques. Alors qu’en Finlande, le passage est quasi-automatique jusqu’à la fin du secondaire. L’accès à l’université s’effectue à partir d’un concours organisé par chaque faculté (et non par les lycées) en fonction de modalités strictes dont le profil du postulant. La voie professionnelle y reçoit le même statut que l’enseignement général avec possibilité d’études d’ingéniorat. Quelle est donc la recette mise en œuvre par la Finlande ?
D’emblée, une réponse : le système scolaire y est géré dans le respect des besoins et des attentes des élèves. En un mot, les décideurs politiques et les spécialistes finlandais (pédagogues, psychologues, didacticiens …) harmonisent leurs actions en vue d’atteindre le même objectif : adapter l’école à l’enfant et non l’inverse. Une observation du fonctionnement des écoles finlandaises permet au profane de remarquer une chose : les exigences de l’éducation telles que formalisées par la psychologie inspirent la politique éducative du pays et orientent l’action des éducateurs. Nouveauté/révolution récente : la suppression du cloisonnement disciplinaire qui déroute les capacités d’assimilation de la majorité  des élèves. A partir de 2020, l’emploi du temps de l’élève finlandais ne comportera plus de mention genre mathématiques, sciences, histoire, physique. Exit les disciplines scolaires indépendantes les unes des autres ! Place à l’enseignement intégré qui favorise la compréhension des phénomènes (naturels, physiques, chimiques) ou des faits historiques par le biais de l’interdisciplinarité. Les disciplines classiques sont mobilisées en même temps pour présenter la leçon du jour. Elles seront remplacées par de nouvelles dénominations. Les enseignants vont revoir leur pratique pédagogique et se former à ce nouveau paradigme. Les programmes, les manuels et les méthodes suivront ce mouvement de fond. Une révolution extraordinaire qui vient confirmer les appels incessants des pédagogues pionniers du décloisonnement des disciplines scolaires. Les pédagogues finlandais ont pris toute la mesure des progrès de la  psychologie et des neurosciences. Autre nouveauté ancrée depuis longtemps, l’inscription à l’école primaire est retardée d’une année. Au début des années 2000, l’Algérie a fait plus fort dans l’aberration : supprimer une année au cycle primaire ! Si ses pairs des autres pays se retrouvent, dès l’âge de six ans, confrontés aux durs apprentissages de base (écriture, lecture et calcul), le petit Finnois, lui, ne rencontre ce genre de préoccupations qu’à sept ans. Le législateur lui aura ainsi donné le temps nécessaire pour épuiser (et s’en détacher) totalement ses centres d’intérêt caractéristiques de la petite enfance et ses réflexes égocentriques. A sept ans, l’enfant arrive à «l’âge mûr» de l’enfance. Il a suffisamment  mûri pour négocier à son avantage l’adaptation aux contraintes de la vie scolaire. Il est prêt à se socialiser, à respecter les règles de vie en commun et surtout comprendre et assimiler des concepts difficiles à négocier avant cet âge. La scolarisation au primaire à l’âge de sept ans — après l’obligatoire fréquentation de la maternelle — est recommandée par les spécialistes. Le cerveau de l’enfant arrive à un niveau de développement mental où sont mis en place de façon quasi définitive les préalables indispensables – les substructures de l’apprentissage (et de l’intelligence), pour reprendre J. Piaget — pour accéder aux concepts de base du calcul, de la lecture et de l’écriture. Cette préparation de l’enfant à l’école s’appuie sur une généralisation du préscolaire avec sa pédagogie spécifique très différente de celle du primaire et son personnel spécialement formé. La maternelle est conçue dans sa double dimension : accompagner l’enfant dans sa croissance et lui assurer les pré-apprentissages dans un climat de bienveillance et de liberté pour le jeu. Une fois parvenu à l’âge scolaire (7 ans), le petit Finnois n’éprouvera pas trop de difficultés à intégrer le régime pédagogique de son pays. Il y sera reçu en tant que conquérant potentiel du savoir et artisan de sa propre éducation. Dans l’esprit des pédagogues finlandais ne trotte jamais l’image de l’élève paresseux en puissance et à qui il faut «faire suer le burnous». Ils ont une vision optimiste de la nature enfantine surtout qu’elle est arrivée à maturité.

Les sans-notes
En Finlande, l’écolier est mis en condition  pour se sentir à l’aise dans ses études. Rien dans son vécu scolaire et dans les relations pédagogiques (avec ses maîtres (esses) ne viendra le contrarier ou le démotiver. Bien au contraire, les efforts des éducateurs et des administrations sont concentrés sur la mise en place des conditions matérielles et psychologiques à même de stimuler son ardeur au travail et à l’effort, dans la joie et l’enthousiasme. Utopie, diront certains. Suivez une entrée d’écoliers de Finlande en salle de classe et vous verrez l’impensable, mais vrai ! Au seuil de la porte, les élèves retirent leurs souliers. Sur le parterre, digne d’un hall d’honneur, ils se déplacent à l’aise, se décontractent, prennent leurs marques avant d’aborder la leçon du jour. Les après-midi, ils les consacrent aux activités sportives et artistiques programmées dans un double but : ludique (de décompression) et éducatif – ils y consolident leurs acquis scolaires sous un autre angle et apprennent les techniques de base de telle ou telle activité artistique ou/et sportive. Ils s’éclatent au sens propre du terme, chacun trouvant son plaisir dans la palette d’activités proposées : instruments de musique, sports individuels, sports collectifs, peinture, dessin, jeux de société (les échecs, les dominos, jeu de dames, ...), les travaux manuels d’artisanat... L’école creuset des futurs talents artistiques et sportifs n’est pas une vue de l’esprit. L’établissement est une véritable ruche où l’oisiveté n’a pas sa place. Il n’y a pas de temps morts. Sans cesse en mouvement, absorbés par des activités qui les motivent, les élèves s’identifient à leur école et lui témoignent respect et amour. Dans d’autres pays, les enfants ne peuvent accéder à leur rêve d’activités périscolaires que dans les centres culturels et les maisons de jeunes. Une aberration  que les systèmes scolaires anglo-saxons ont évacuée depuis belle lurette : l’éducation intellectuelle y côtoyant, dans  un même statut scolaire, les arts, les sports et les travaux manuels. C’est là le meilleur moyen pour appliquer le slogan fétiche tant claironné partout dans le monde : «Démocratiser la réussite.» 
Mais du slogan/profession de foi à la réalité vécue, il y a un fossé. La Finlande a su le combler pour le bonheur de ses enfants. Dans les pays scandinaves, l’EPS et l’éducation artistique sont perçues sous l’angle éducatif et hissées au même statut que les activités scolaires intellectuelles (maths, langues, éducation civique et religieuse, histoire…). Mais l’insolite – pour les drogués de notes chiffrés que sont certains pays dont la France et l’Algérie – réside dans l’évaluation du travail des élèves.
Le système d’évaluation finlandais se distingue par une philosophie toute centrée sur les attentes de l’élève. En Algérie, même les compositions trimestrielles sont annoncées, commentées, dramatisées par certains médias au point d’aggraver la pression sur les parents et les enfants. En Finlande, la notation à des fins de comptabilisation pour une sélection n’existe pas. Le taux d’élèves qui arrivent sans redoublement à la fin de la scolarité obligatoire est de 99%. La remise à niveau (la remédiation) est assurée de façon constante au jour le jour. Des moyens sont dégagés à cet effet. Dans chaque école sont créés des postes d’enseignants spécialement affectés pour venir en aide aux élèves qui n’ont pas compris la leçon du jour. Au fond du couloir du bloc classes, se trouve le bureau de cet enseignant. Il y reçoit à toute heure, explique, remonte le moral de tel ou tel élève. Un autre dispositif de pédagogie différenciée ou de rattrapage (pour reprendre le vocable francophone), à plus large échelle, regroupe par matière des élèves ayant perdu pied pendant les leçons de la semaine. Deux à trois enseignants circulent entre les élèves en difficulté et placés en groupe de quatre ou cinq. L’atmosphère est détendue, le climat de confiance est maintenu grâce à la bienveillance des éducateurs. Le stress, la pression et l’angoisse de l’examen/tombola qui, l’espace d’une journée décide du sort d’un enfant, sont inconnus des écoliers de Finlande. Ils ne découvrent la note chiffrée qu’une fois au collège – jamais au primaire — et encore pas sous la forme du couperet/glaive que dégaine son enseignant. Pour les accros aux notes/sanctions se pose la question cruciale.  Comment les enseignants finlandais  sont-ils arrivés à motiver leurs élèves sans l’usage de la note chiffrée que d’aucuns, sous d’autres cieux, assimilent à cet infernal couple carotte/bâton. 
Le bon sens pédagogique n’est pas un vain mot quand la pratique s’appuie sur les progrès récents de la psychologie de l’enfant. Que dit cette science ? L’enfant, dès sa naissance, a un besoin vital d’apprendre pour se réaliser (besoin d’activité cognitive). Sa croissance durant, ce besoin l’accompagnera en tant que moteur de son développement. Il est évident que ce besoin d’activité cognitive est inné chez l’enfant. Ainsi, pour éveiller et alimenter chez l’écolier du primaire ce besoin d’apprendre, de chercher et d’être curieux, son éducateur n’a nul besoin de stimulants coercitifs (la note/sélection, la compétition, la concurrence, le classement, l’examen/filtre, la punition…). Que signifient les contrôles et les évaluations/sanctions (sélectionner, classer, ficher, punir…) si ce n’est la négation de ce besoin vital de l’enfant assoiffé d’apprendre? Pour appliquer cette pédagogie de l’encouragement, les enseignants ne manquent pas de moyens incitatifs efficaces : l’émulation et la gratification verbale («bravo», «c’est bien»...) pour récompenser l’effort fourni (même négatif) au même titre que le travail bien fait ; la coopération et l’entraide entre élèves ainsi que le travail en groupe. Dans cette panoplie de mesures incitatives volontairement acceptées par les élèves, les TIC apportent leur magie et leur puissant pouvoir de démonstration. Evidemment, cette école primaire sans-notes est inconcevable dans l’esprit d’un éducateur formé aux canons de l’évaluation traditionnelle. Et pourtant, une expérience à très large échelle s’était déroulée en Géorgie (ex-URSS) vers le début des années 1980. Sans rentrer dans ses détails, il y a lieu d’évoquer ses conclusions. Les résultats de cette méthode évaluative expérimentale se sont avérés concluants avec un fort impact positif sur les dizaines de milliers d’élèves du primaire concernés. Morale de l’histoire : la motivation interne suscitée en l’enfant est de loin plus efficace que la motivation externe artificielle: une vérité élémentaire que le système finlandais a su mettre en application. Pour ce faire, sont traqués les germes pathogènes à l’origine des maladies scolaires  que sont : le bachotage, les cours payants (informels), le redoublement, la phobie de l’école, le décrochage avant l’abandon, la violence contre l’institution et ses symboles (enseignants, mobilier, matériel, gestionnaire), la triche (le copiage). Mais au juste, ces éducateurs au grand cœur ont-ils besoin de combattre ces dérives ? Elles n’ont pas lieu d’être, puisque l’essentiel de leur mission consiste à aseptiser le milieu scolaire, le prévenir de ces germes pathogènes. 
Pas de causes néfastes, donc point de fléau ! Dans ce travail de prévention, les parents finlandais jouent un grand rôle, complémentaire de celui de l’école. Ils participent activement aux activités périscolaires et au fonctionnement de l’école. Ce qui est loin d’être le cas dans les pays où la sélection/filtre, la concurrence entre élèves, la compétition entre établissements servent de carburant… dès l’âge du biberon. 
Un carburant inflammable qui amène les parents et l’école à se sentir étrangers l’un à l’autre. La méfiance/défiance devient la règle. Souvent la tension arrive à son comble… à grands coups d’étincelles, prélude au sinistre tant redouté : le suicide, la fugue, la phobie de l’école. 
A. T.