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La Langue, cette fille majeure d’une histoire ancienne

Publié par LSA
le 11.03.2018 , 11h00
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Par Ali Akika, cinéaste
Le titre de cet article n’est pas une simple figure de style. Il veut signifier que la parole/langue est la première conquête du savoir de l’être humain. Ainsi la langue, comme tout savoir, est-elle liée au mouvement de la vie, c'est-à-dire à l’Histoire. Et qui dit Histoire dit le Politique au sens noble du terme qui organise et influe sur le réel. Aussi pour la langue amazighe, dorénavant nationale et officielle, sachons la lire et la défendre avec les armes du Politique et de l’Histoire. Mettre l’accent sur ces deux concepts signifie les découpler de la vulgaire idéologie et de la gestion politicarde de la société. Ceci pour dire que la langue trouve ses nourritures pour grandir dans et grâce à la dynamique de la société. Insistons donc sur la complexité de cet organe vivant appelé langue, elle-même se mouvant dans une réalité tout aussi complexe. Il faut répéter ces évidences pour neutraliser les auteurs de stériles polémiques qui s’alimentent aux préjugés imbéciles ou bien victimes de l’ignorance de l’histoire des langues ou bien encore esclaves de la frilosité d’une partie de la société rétive à tout changement. Cette catégorie de gens ne savent pas qu’une langue ne vient pas de nulle part, qu’elle n’est pas un simple outil de communication. Comme fille de l’Histoire, elle est une mémoire pour percer les secrets du passé, des yeux pour saisir le présent et une intelligence pour anticiper l’avenir. D’où l’importance de cerner son rapport à l’Histoire où l’on découvre qu’une langue (à travers notamment la littérature) mesure le temps. De ces deux paramètres «objectifs» (Histoire et mesure du temps) naissent des subjectivités comme la vision du monde, l’esthétique de la beauté, le rythme des sons et de la musique, toutes ces belles choses qui caractérisent une civilisation.

1- Le rapport à l’Histoire
Un simple voyage à travers l’histoire des langues nous indique la nature des chemins sinueux qu’elles ont empruntés, les rencontres amoureuses qui les ont enrichies et les nécessaires séparations qui les ont fait grandir. Voilà pourquoi des milliers de langues-mères ont disparu quand d’autres se sont adaptées en glanant ici et là chez autrui des armes pour résister au bulldozer du temps qui s’écoule. Beaucoup de langues actuelles ont biberonné aux mêmes sources et, avec le temps, ont acquis leur autonomie dans les domaines de la parole, de l’alphabet, de la grammaire, de la syntaxe, etc. Ainsi l’histoire des langues est une sorte de chaudron où se mijotent les meilleures recettes des langues avec les meilleurs ingrédients et à l’aide d’un filtre dont l’Histoire a le secret, celle-ci se débarrassant des ingrédients amers ou durs à cuire pour garder les recettes uniquement délicieuses.
Ajoutons que l’un des cuisiniers de ces recettes, la littérature, joue un rôle de premier plan. On pense évidemment aux grands textes de langues qui ont labouré l’imaginaire de l’humanité et qui ont fait de la littérature un art sublime. Citons quelques noms : Homère, Apulée, Shakespeare, Dante, Cervantès, la Bible, le Coran...

 2- Le rapport au temps
On le sait moins mais le rapport au temps fait partie du génie d’une langue. On sait que toutes les langues ne conjuguent pas de la même façon le passé, le présent et le futur. Certaines, comme le français, ont introduit des nuances dans la conjugaison à l’intérieur même de ce passé, de ce présent et de ce futur. Le rapport au temps donne une idée de l’influence de la langue sur la littérature, sur le mode de vie ; bref, sur telle ou telle civilisation. On le voit et on s’alarme aujourd’hui sur les conséquences «néfastes» des SMS sur les langues bousculées par la technologie du numérique. Du reste, les Américains, qui courent depuis longtemps derrière le temps, n’ont pas attendu le numérique pour aller au plus rapide avec leur OK et autre bye. Le rapport au temps nous renseigne sur la manière d’appréhender l’espace. Il est des langues qui mesurent le temps en fonction de leur vision de l’espace, d’autres font plus «confiance» au tic-tac de l’horloge.
Devenu un bolide en roue libre, le temps a aujourd’hui imposé son horloge. On ne dit plus je fais un voyage de 100 ou 500 km mais j’ai X heures de voyage en fonction de la puissance du bolide utilisé… Une langue donc «formate» d’une certaine façon notre rapport au réel.

3- Le rapport entre l’écrit et la parole.
L’homme a d’abord parlé, c’est une lapalissade. Bien qu’elle fût la matrice d’une langue, la parole aussi a subi les «outrages» du temps. Les hommes d’hier et d’aujourd’hui ne parlent pas de la même façon. Ni le timbre de la voix ni l’articulation de mots ne sont pareils. On ne connaît pas le son de la parole de l’homme de l’Antiquité mais on est sûr qu’il y a une énorme différence entre cet homme et l’homme «agité» d’aujourd’hui. L’exemple des Français débarquant au Québec au XVIe siècle parlant encore une langue comme les paysans du centre de la France alors que le Titi parisien est friand du langage imagé et urbain. Entre ces deux façons de parler, c’est le jour et la nuit.
L’étude de l’histoire des langues permet d’identifier leurs influences réelles dans le quotidien d’une société. Elle incite à ouvrir les yeux sur l’impérieuse nécessité de ne pas répéter les erreurs de l’arabisation, fruit d’une agitation et de mépris à l’encontre de la complexité des langues que je viens de relever dans cet article. Ne faut-il pas étudier sérieusement les expériences des autres pays dont certains ont changé d’alphabet alors que d’autres ont gardé un alphabet hérité d’une autre culture…? Les expériences de la Turquie, l’Iran, le Vietnam nous aident à évaluer les contraintes à surmonter pour ne pas porter atteinte à la beauté et au génie d’une langue. Ceci dit, la prise en charge des langues par la société elle-même est une condition sine qua non pour assurer leur épanouissement. Cela implique dans un premier temps la nécessité de sortir du cercle des «spécialistes» et mettre sur la place publique toutes les raisons légitimes de faire vivre toutes les langues du pays(1) pour nourrir et renforcer les liens historiques existant entre les régions et faciliter les échanges de toutes natures à l’intérieur de la société. Une adhésion populaire suscitée par de larges débats contradictoires, loin des chapelles du conservatisme ou du rejet de l’Autre, peut faciliter le travail «technique» à mettre en œuvre sur le terrain. Cette aventure nécessite un travail sérieux, rigoureux, qui repose sur la notion du long terme. En un mot, une telle entreprise fait appel à la prise de conscience du peuple d’où sortiront des gens habités par la passion de leur mission et de l’intérêt du pays aussi bien sur le plan culturel que politique. Le pays a suffisamment souffert de l’incompétence mais aussi de cet oubli du temps qui fait payer cher ceux qui croient qu’on peut le berner ou l’ignorer. Aussi pour ne pas aller plus vite que la musique, il faut simplement mettre en pratique la Constitution. La langue amazighe est nationale et officielle, elle doit donc être enseignée sur tout le territoire national. Pour l’heure et en fonction de la complexité et de la langue et de son extension dans une société en butte à tant de problèmes, cette langue doit trouver sa place dans l’enseignement en adoptant ledit enseignement à une pédagogie novatrice. Cet enseignement ne portera ses fruits que si cette langue sort dans les rues, dans les marchés, mais qu’elle serve aussi de vecteur dans tous les domaines artistiques. Pour l’heure, il s’agit de ne pas tomber dans le piège de gens de mauvaise foi dont le sinistre secret est de ghettoïser une langue populaire par haine de l’Autre ou par ignorance crasse de l’Histoire. Il ne s’agit pas non plus de laisser croire qu’une langue est l’unique paramètre de l’identité d’un pays ou d’une société, ouvrant ainsi la porte à l’oubli du fleuve du temps, ce fleuve qui fait saliver tous les Algériens devant un couscous ou bien se déhancher au son des musiques multiples de leur vaste pays. Enfin, ces Algériens se sont retrouvés dans la même tranchée face à des conquérants qui, eux, ne faisaient aucune distinction entre leurs adversaires. La preuve ? Dans l’imaginaire, les noms de l’Emir Adelkader, El Mokrani, Ben M’hidi, Abane Ramdane, Ben Boulaïd, Amirouche, Boudiaf, et ces centaines de milliers de combattants font leur fierté. Ils reposent aujourd’hui dans le Panthéon de chacun de nous. Ils ont eu un même rêve et l’ont concrétisé pour tous ceux qui voulaient inscrire leur nom sur la carte d’identité d’un pays libre. Au-delà de la carte d’identité, une langue c’est aussi un trésor inestimable, un miroir où l’on peut regarder nos rides comme des passeurs de sagesse à nos chérubins. Je terminerai par la phrase de Kateb Yacine : «Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés» (in le Polygone étoilé)… Retenons cette leçon de Kateb qui a souffert de voir sa mère dépossédée de sa langue et par ailleurs un des grands ciseleurs des mots.
A. A.

1) L'arabe populaire, darija, est aussi un trésor qu'il faut protéger contre les soi-disant «élites». La langue populaire a donné des chefs-d’œuvre ailleurs où l'on s'y connaît en matière de culture et de littérature.

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