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La résilience de l’Allemagne : Le monde du futur sera multipolaire (2e partie et fin)

Publié par Chems Eddine Chitour
le 25.11.2021 , 11h00
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Par le Pr Chems Eddine Chitour 
École polytechnique, Alger

«Le spectacle du monde ressemble à celui des Jeux olympiques : les uns y tiennent boutique ; d'autres paient de leur personne ; d'autres se contentent de regarder.» 

(Pythagore)

L’entrée au XXIe siècle de l’Allemagne ; le legs considérable de Merkel
J’ai, dans une contribution précédente, rendu hommage à Mutti Merkel pour avoir fait de l’Allemagne la première puissance de l’Europe. La relation franco-allemande qu’elle a su gérer d’une façon intelligente et généreuse fait que l’on ne parle plus de guerre. Si ce n’est une guerre sans mort, selon le mot de Mitterrand dans un autre contexte. Thierry de Montbrial pense que l’Allemagne, après la gouvernance de Mme Merkel, devra tenir compte des nouveaux enjeux. Il écrit : «Pour adapter sa politique étrangère aux enjeux du XXIe siècle, les seize années du règne d’Angela Merkel ont été marquées par une transformation du monde à laquelle la chancelière s’est adaptée au jour le jour, mettant en œuvre son exceptionnel talent pour recoller les morceaux après chacune des crises qui ont déferlé depuis son accession au pouvoir. Quand Angela Merkel est devenue chancelière en 2005, le monde pouvait encore être qualifié d'unipolaire, du moins à première vue. Les conséquences géopolitiques de l'essor de la Chine semblent abstraites. En fait, l'Occident considérait la Chine principalement comme un immense réservoir de main-d'œuvre bon marché et un débouché presque inépuisable pour ses produits. C'est pourquoi la Chine a été admise à l'OMC. L'idée que les Chinois profitaient de l'idéologie libérale ambiante de l'Occident pour mettre méthodiquement en œuvre une politique de pouvoir, basée sur l'acquisition d'un leadership technologique mondial, n'inquiétait pas beaucoup les Occidentaux.  De plus, après la sombre décennie au cours de laquelle l'Union soviétique s'est effondrée, le retour d'un homme fort au Kremlin a redonné vie à l'OTAN à un moment où l'Union européenne se développait rapidement et où ses nouveaux membres se tournaient vers les États-Unis pour garantir leur sécurité. Telle était la situation internationale à la fin de 2005. Angela Merkel a hérité d'une forte volonté allemande de devenir la première puissance de l’Union européenne. La chancelière Merkel a fait la sourde oreille aux provocations du Président américain Donald Trump. La crise financière de 2007-08 et la rivalité entre la Chine et les États-Unis sont ce qui a vraiment fait entrer le monde dans le XXIe siècle.»(10) 
«Qu'on le veuille ou non, écrit Thierry de Montbrial, la doctrine atlantiste de l'époque de la guerre froide est dépassée. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne a renforcé sa puissance en tirant pleinement parti du protectorat américain pour sa sécurité.  Ce seront des choix à la fois sécuritaires, économiques et technologiques. En théorie, l'Allemagne pourrait rêver de devenir une grande Suisse ou de briser le Sonderwegtabou en empruntant une voie particulière, ce qui la pousserait à élargir ses relations avec la Russie et la Chine, déjà bien avancées sur le plan strictement économique. 
Le gazoduc Nord Stream 2 en est le symbole en ce qui concerne la Russie et la dépendance à l'égard de ses exportations, notamment automobiles, en ce qui concerne la Chine. Maintenant, le XXIe siècle en termes de politique internationale a vraiment commencé. L'Allemagne étant devenue la première puissance européenne, ses choix dans les années à venir seront décisifs pour l'avenir de l'Europe.»(10)

Que faut-il penser du monde actuel ?
L’Occident qui a bâti sa suprématie sur le dos des Sud épuisés continue à croire au magister dixit d’où vient cette certitude d’appartenir à la race des élus et de dicter la norme du bien et du mal ? «Dans quelle mesure, écrit Cherif Ouabdesselam, l’ethnocentrisme occidental peut-il encore prévaloir après la percée d’autres puissances économiques non occidentales ? Après avoir recouvré leur souveraineté, de nombreux pays en développement comme la Chine, l’Inde ou le Brésil ont connu un essor économique considérable. L’Occident chrétien s’imposa militairement. L’approche scientiste permit à l’homme occidental de développer son ethnocentrisme triomphant, au détriment de toutes les autres cultures qui lui étaient étrangères.  D’où le sentiment d’une supériorité de leur civilisation par rapport à toutes les autres cultures. L’ethnologue Claude Lévy-Strauss écrit : «L’attitude la plus ancienne et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides, puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales et esthétiques qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions : habitudes de sauvages, cela n’est pas chez nous. On ne devrait pas permettre cela, etc. Autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères.»(11)
Dans son ouvrage Le jour où la Chine va gagner, le diplomate singapourien Kishore Mahboubani analyse la compétition que se livrent la Chine et les États-Unis, il en présente les enjeux.  Le professeur secoue les Occidentaux en analysant les conséquences de la montée en puissance de la Chine. Pour lui, Washington, sûre de sa puissance, cumule les erreurs notamment en augmentant ses dépenses militaires. Selon lui, aucun des deux pays n'aurait intérêt à ce que cette rivalité aboutisse à un affrontement militaire. Il écrit : «Dans la compétition géopolitique en cours entre Américains et Chinois, les premiers se comportent comme les Soviétiques et les seconds comme les Américains pendant la guerre froide.» L’inflexibilité du processus décisionnel aux États-Unis pousse ces derniers à dépenser plus que de raison pour la Défense. «Il est dans l’intérêt de la Chine que ces dépenses de Défense américaines irrationnelles et ruineuses se poursuivent», poursuit-il. A contrario, dit-il, «le summum de la rationalité chinoise en matière de Défense s’est illustré dans la décision de la Chine de ne pas augmenter son stock d’armes nucléaires».(12) 
Dans la préface de cet ouvrage, l’ancien ministre des Affaires étrangères français Hubert Védrine écrit : «Kishore Mahbubani annonce depuis longtemps que la parenthèse occidentale va s’achever après plusieurs siècles de domination, et que nous devons, en tout cas, nous les Européens, si longtemps ‘’fukuyamiesques’’, l’admettre et surtout nous y préparer.»(12)
L’Occident pense s’être installé ad vitam æternam comme le voulait d’ailleurs l’un deux, Hitler, qui martelait que le IIIe Reich allait durer 1 000 ans. L’Occident, décidément mauvais élève, veut faire démentir le postulat khaldounien qui veut que toute civilisation s’épanouit graduellement jusqu’à un certain point, ensuite elle dépérit par un long délitement jusqu’à disparaître. Les prochaines années verront par la force des choses un nouvel ordre s’installer qui pourrait être le multilatéralisme qui permettra aux grandes puissances de se repartager le monde avec un Nouveau Yalta, avec de nouveaux leaders tels que la Chine, l’Inde et la Russie, 
Du point de vue militaire, comme lu dans cette publication : «La Russie ne peut être vaincue militairement par aucune combinaison de forces. Pour la première fois depuis des siècles, la Russie ne joue pas à ‘‘rattraper’’ ses ennemis occidentaux, mais est en fait en avance sur ses forces conventionnelles et nucléaires. L’avantage russe est particulièrement frappant dans ses capacités de dissuasion stratégique conventionnelle. L’Occident, dont les dirigeants sont parfaitement conscients de ce fait, ne veut donc pas d’une guerre ouverte avec la Russie.»(13) 
Il n’y a donc rien à espérer de cela pour les moyennes puissances européennes qui continueront à se satelliser autour des États-Unis. Quant aux petits pays, leur sort est encore plus funeste tant qu’ils n’essaient pas de s’en sortir en comptant sur leurs élites scientifiques.
Nous savons que les Nations-Unies jouent présentement le rôle de la Société des nations qui a disparu. Nous sommes loin des promesses faites au monde lors de la conférence de San Franscico après la Seconde Guerre mondiale. 
L’Empire soviétique ayant implosé sous les coups de boutoir d’un monde dit libre et d’une Église prosélyte sous la houlette de Jean Paul II. Plus rien ne devait s’opposer à l’hégémonie américaine, porte-avion du monde libre. Ce sera l’hyperpuissance dont parle Hubert Védrine et la fin de l’histoire martelée par l’idéologue du Pentagone Francis Fukuyama. Cependant, c’était compter sans la Russie de Poutine qui refusa de disparaître et graduellement elle revient sur le devant de la scène. C’était aussi compter sans la Chine qui passa du réservoir de main-d’œuvre à bas prix à l’atelier du monde ; bref, qui caracole en tête de l’économie et qui commence à faire valoir ses atouts en tant que superpuissance. En un mot, qui a son mot à dire sur le théâtre du monde. 

Compter sur soi dans un monde sans pitié pour les faibles
Où en sommes-nous actuellement ? C’est de fait à la fois la guerre de tous contre tous et aussi «périssent les faibles et les ratés», dirait Nietzche. Dans ce combat de titans entre les trois grandes puissances, États-Unis, Chine, Russie, il nous paraît évident que les autres pays, quelle que soit leur taille, servent de variable d’ajustement. L’exemple de l’Allemagne qui s’est reconstruite elle-même est à méditer, les dirigeants allemands de l’après-guerre, à l’instar d’Adenauer et jusqu’à Merkel, ont tous mis en œuvre cette vertu cardinale du travail. Le Conseil de sécurité, cristallisé depuis la conférence de San Franscisco, fait que les Nations Unies n’ont plus droit au chapitre, elles ont le rôle mineur de s’occuper de l’intendance de l’humanitaire, voire des changements climatiques avec les résultats minimes que l’on sait, notamment avec le fiasco de la COP26. Seul un multilatéralisme apaisé pourra ramener de la sérénité dans un monde qui a besoin plus que jamais de paix. 
L’Allemagne et la France qui se sont fait la guerre pendant trois siècles décident souverainement d’exister ensemble. Quid de nous devant l’effervescence du monde dans lequel nous sommes exclus, englués dans le quotidien, alors qu'un tsunami est à nos portes ? Dans cet ordre, on pourrait penser à ce type d’ensemble au Maghreb. Nous avons la taille critique de 200 millions d’habitants. Si intelligemment nous donnons une utopie à l’Union maghrébine qui englobera les cinq pays du Maghreb et l’Égypte, cela voudrait dire d’essayer de s’en sortir par nos compétences, notre potentiel humain de 200 millions d’habitants et un immense ensemble de 7 millions de km2.  À titre d’exemple, l’autoroute transmaghrébine desserverait 55 villes d’une population totale de plus de 70 millions d’habitants (25 aéroports internationaux, les principaux ports, les terminaux ferroviaires, les plus grands hôpitaux ainsi que les principales zones industrielles et touristiques). Et par-dessus, un réseau d’universités et de grandes écoles qui donnera rapidement une visibilité scientifique technologique et économique. Nous pourrions alors graduellement sortir de la satellisation actuelle et créer quelque chose par nous-mêmes. Cela vaudrait le coup que l’Algérie prenne une initiative pour montrer qu’elle peut penser à l’avenir de ces jeunes qui auraient alors une raison de se battre. 
C. E. C.

10. Thierry de Montbrial «Toward a New German Foreign Policy. Stepping Into the 21st Century» .Internationale Politik Quarterly, n° 2 printemps, 2021 
11. Chérif Ouabdesselam Extrait de mon livre Le management d’entreprise dans les pays du Tiers monde (Éditons Dahlab, 2009, Alger).
12. https://www.letemps.ch/monde/kishore-mahbubani-americains-commettent-une-grave-erreur-sousestiment-chine
13. https://reseauinternational.net/les-options-russes-dans-un-monde-qui-se-dirige-vers-la-guerre/

 

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