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Contribution

L’Algérie : un pays ingouvernable ?

Publié par Zineddine Sekfali
le 14.05.2019 , 11h00
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Photo : Samir Sid

Les grandes manifestations populaires hebdomadaires auxquelles beaucoup de nos compatriotes semblent avoir pris goût se suivent et se ressemblent, avec des foules de plus en plus denses et des clameurs publiques de plus en plus fortes. Les cris de ralliement qu’on a entendus jusqu’au dernier vendredi du mois d’avril et que l’on a cru, en toute bonne foi, spontanément issus du sein de la masse populaire étaient en fait préparés à l’avance par une minorité agissante et experte en manipulation de la multitude. 
Les slogans sont en effet si bien conçus et formulés avec tant d’habileté, que l’on peut sans risque de se tromper en attribuer la paternité à des professionnels de la communication, voire à des spécialistes de l’agitation-propagande qui entrent en activité dans les époques troubles. En réalité, ces slogans sont pour la plupart d’entre eux de véritables «éléments de langage» ! Ils ont été diffusés généralement par le bouche-à- oreille, dans les foules, à Alger principalement, et ont été repris par les médias et les réseaux sociaux, partout où des attroupements et des manifestations ont eu lieu. 
Les expressions dominantes et les concepts qui ont connu le plus grand succès sont : «Hirak, 3issaba», ainsi que le fameux «Ga3 tetnahaw» et ses diverses variantes locales, les 3B puis les 4B... Notre vocabulaire politique s’est enrichi. 
Ces vocables et ces slogans ont été immédiatement adoptés par les manifestants parce qu’ils sont simples dans leur conception, imagés dans leur formulation et donc fortement évocateurs ; enfin, ils ont manifestement du sens. Il était facile aussi de noter que les banderoles et les affiches ainsi que les caricatures qui ont fait florès ont été toutes reproduites à l’identique, à quelques détails près. 
Autre constat : «El djeich, el chaâb khawa khawa !» est l’un des slogans favoris que l’on a régulièrement entendu à partir de la mi-mars jusqu’à fin avril. Mais curieusement, ce slogan se fit rare dès la première semaine de mai puis disparut brutalement. Le temps du désamour entre le peuple et son armée – non pas entre l’armée et son peuple ! – a-t-il commencé ? 

L’ANP : ce qu’il faut mettre à son actif
Or, peu de semaines auparavant, l’ANP avait, par des pressions qu’elle seule pouvait initier et exercer sur le pouvoir politique, fait tomber «la redoutable pieuvre» qui étouffait le pays, en entraînant avec elle dans sa chute quelques autres poulpes néfastes. C’est encore l’ANP qui a entrepris de sectionner les tentacules multiples de la pieuvre et des poulpes qui nagent autour d’elle, en réponse aux slogans qui l’appelait à accompagner le peuple dans la reconquête de sa pleine et entière souveraineté. Ce qu’il est convenu d’appeler les partis de l’opposition, les syndicats indépendants, les mouvements estudiantins, les ligues des droits de l’homme et les autres ONG, les politiciens de tous bords et de toutes tendances  ne tarissaient pas à ce moment-là d’éloges envers l’ANP. Aujourd’hui, c’est un fait patent que le slogan «El djeich el Chaâb, khawa khawa !» n’est plus de mise et a mystérieusement disparu ! Pourquoi ? C’est difficile à dire parce que c’est absolument incompréhensible ! Autre mystère :  la justice, habituellement si lente à se mettre en branle, si indécise à juger et par contre si docile aux princes qui nous gouvernent, a fini, ces dernières semaines, par démarrer la grande œuvre de salubrité publique tant espérée et attendue par le peuple. Au point que les cabinets d’instruction du tribunal de Sidi M’hamed et du tribunal militaire de la 1re Région reçoivent, par charretées successives, et comme cela ne s’est jamais vu auparavant, des «présumés» délinquants en col blanc, naguère intouchables car membres à par entière de l’oligarchie, «du gratin» de la haute administration, de «l’élite politique» au pouvoir, «du dessus du panier» du Patronat, de la catégorie «des soi-disant capitaines d’industrie» qui ont infesté notre économie... La justice militaire, informée des complots politiques qui se tramaient en catimini contre le peuple, contre l’Etat et contre l’honneur de l’ANP, plaçait sous mandat de dépôt une brochette de hauts gradés et, à la surprise générale, envoyait en prison comme de vulgaires malfrats deux ex-puissants chefs du renseignement et de l’intelligence stratégique qui étaient censés, croyait-on naïvement, protéger notre pays, ses institutions ainsi que son économie et ne s’occupaient, pensait-on  tout aussi naïvement, qu’à déjouer les tentatives d’ atteinte à la sûreté de l’Etat, à l’unité de la nation, à l’intégrité du territoire et à l’économie nationale. 
Là aussi, c’est à l’ANP qu’il faut rendre grâce d’avoir réveillé le sens du devoir chez les procureurs et les juges ! 

Des critiques insidieuses
Or, des critiques insidieuses s’élèvent à propos des actions de justice engagées : on parle de justice sélective, expéditive et de règlements de comptes personnels entre gens de la haute hiérarchie militaire. 
La question devient récurrente : pourquoi le slogan favorable à l’ANP – slogan dont on ne connaît d’ailleurs ni l’auteur ni l’inspirateur — a subitement disparu ? En effet, on ne l’entend plus dans les grandes clameurs du vendredi et on ne le voit plus sur les banderoles et les affiches brandies par le Hirak. Plus grave, une rumeur sournoise insinue que le chef d’état-major qui avait cependant opposé une fin de non-recevoir catégorique à ceux qui voulaient instaurer l’état de siège – on sait ce que cela signifie, depuis octobre 1988 — se préparerait à commettre un putsch à son seul profit. Pire encore, on a l’impression qu’on a sciemment laissé s’instaurer une ambiance anti-militariste des plus délétères et étrangement permissive puisqu’on tolère que n’importe quel quidam brandisse impunément devant les caméras des TV des pancartes et des banderoles gravement injurieuses, diffamatoires et calomniatrices contre le Haut Commandement de l’armée. 
Certains médias et réseaux sociaux vont jusqu’à dire que l’œuvre de salubrité publique initiée par l’armée et elle seule, répétons-le, ne serait en vérité qu’un prétexte pour le Haut Commandement militaire de couvrir une lamentable opération de règlements de comptes au sommet. Ils réduisent cette grande opération nationale de salubrité publique à une minable empoignade entre rivaux à l’intérieur d’une même camarilla. Il y a, hélas, en Algérie trop de spécialistes du «tikhlat», trop de schizophrènes, trop de paranoïaques, pour croire à cette version des faits et à la diffuser au sein de la population. Les multitudes sont relativement enclines à brûler ce qu’elles ont adoré et vice-versa ! Tout le monde sait cela. Gustave Le Bon, médecin, psychologue, sociologue et anthropologue français, a écrit en 1895 un livre intitulé «Psychologies des foules» que Sigmund Freud a largement commenté dans son livre Psychologie collective et analyse du moi  paru en 1921. Le Bon explique ainsi cette versatilité des foules : «La multitude ne domine pas ses réflexes, elle est impulsive... La foule n’admet pas de contradiction entre ses désirs et leur réalisation.»
 Il observe par ailleurs ceci : «La foule est inaccessible aux nuances : ses sentiments sont simples et exagérés. Les idées qu’on lui présente sont donc acceptées ou rejetées en bloc.» Il affirme de la manière la plus catégorique : «Les foules se détournent des évidences qui leur déplaisent, préférant défier l’erreur qui les séduit.»

Élection présidentielle ou pas ?
On ne cesse de marteler que les partis de l’opposition, les syndicats, les associations estudiantines, les ONG, les avocats, les médecins et plus généralement le Hirak – qui n’a toujours pas désigné de représentants dûment mandatés pour parler en son nom ! — refusent que l’élection présidentielle prévue pour le 4 juillet ait lieu, au motif que le chef de l’Etat et le Premier ministre seraient décidés à en falsifier les résultats. On a même vu de prétendus démocrates manifester dans la rue pour proclamer qu’ils sont prêts, au nom de la démocratie, à empêcher leurs concitoyens et administrés d’aller voter le 4 juillet, en fermant les bureaux de vote ce jour-là. C’est bien là  un comble ! Or, ces soi-disant démocrates ne cessent de dire à qui veut les écouter, que le Hirak, qui défile chaque vendredi dans les rues, équivaudrait, du point de vue du nombre de ceux qui y participent, à environ 20 millions de personnes, soit à peu de choses près  la moitié de la population totale actuelle de l’Algérie. Ce Hirak exerce sur la plupart de nos concitoyens, il est vrai, une réelle fascination, une attirance quasi hypnotique. 
La foule domine l’individu qui de lui-même n’aspire qu’à s’y fondre et s’y agréger, même au risque de perdre sa liberté et son libre arbitre. Mais accepter de perdre son individualité n’est cependant jamais le signe de progrès, c’est au contraire un réel signe de régression. En tout état de cause, il est facile à mon humble avis  pour le Hirak qui dispose de tant de millions de sympathisants  de mobiliser dans chaque wilaya 
10 000 personnes et d’affecter entre 30 et 50 d’entre eux dans chaque bureau de vote, avec mission unique de veiller au grain et d’empêcher qui que ce soit de tricher et de frauder... Si de surcroît  on parvient à décider avec le Haut Commandement de l’armée d’affecter à chaque bureau de vote 2 à 3 policiers ou gendarmes (on le fait bien pour assurer la sécurité des centres d’examen du BEM et du baccalauréat, pourquoi ne pas le faire le jour des élections ?), appuyés, si besoin est, dans certaines localités sensible  de 3 à 4 militaires, personne, fusse, et j’ose ici citer des noms, Bensalah, Bedoui, ni tel ou tel ministre, ni aucun wali  ne pourra falsifier le vote des citoyens. Qui oserait, sous le regard de tant de scrutateurs et d’observateurs vigilants, et dans de telles conditions de sécurité, bourrer les urnes, détourner les bulletins de vote, falsifier les listes électorales et les feuilles d’émargement ?... Il encourrait sur place et immédiatement le châtiment et l’opprobre mérités ! Pour le reste, il faut faire confiance aux scrutateurs qu’auront choisis les partis politiques et les candidats, ainsi qu’aux juges en charge du suivi du déroulement du vote, de la régularité des opérations de dépouillement des bulletins et de l’établissement des procès-verbaux. On pourra éventuellement désigner en plus, par voie réglementaire, une commission nationale de surveillance de la régularité et de la sincérité du vote dont les membres seront répartis à travers le territoire national. Ajoutons enfin les traditionnels observateurs internationaux de l’ONU, de l’UE, de l’UA et de la Ligue arabe... 

Conclusion
La prochaine élection sera la dernière bataille que la démocratie engagera contre l’arbitraire, et dans le même temps l’ultime combat de l’Algérie contre la fraude électorale et la «tchipa». Tout le monde sait qu’on ne perd que les batailles et les combats que l’on refuse de livrer. S’abstenir, pour des raisons de basse politique, c’est déserter devant le despotisme et c’est en plus donner une autre chance de survie à l’arbitraire contre lequel on prétend lutter. On ne saurait, sans paradoxe ni inconséquence, se retrouver tous les vendredis des millions à revendiquer, haut et fort, la fin de l’arbitraire et dans le même temps menacer de se porter tous absents le jour du scrutin, en renvoyant la démocratie aux calendes grecques. Nulle part on a gouverné un pays et une nation par la clameur publique et les rassemblements aussi massifs soient-ils sur la voie publique, mais par le recours aux urnes et au suffrage universel direct et secret.  La prochaine élection présidentielle dressera l’acte de décès de l’ancien régime et signera l’acte de naissance de la nouvelle République. C’est dire que le 5 juillet 2019 sera à tout jamais  notre jour de la liberté.
Z. S.

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