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L’entrée en action de la planche à billets : les premières leçons

Publié par LSA
le 04.12.2018 , 11h00
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Par Farouk Nemouchi, universitaire
La baisse du prix des hydrocarbures au cours des cinq dernières années a fortement entamé la capacité de financement interne et externe de l’Algérie. L’appauvrissement du pays sur le plan financier a contraint le gouvernement à amender l’ordonnance relative à la monnaie et au crédit pour autoriser la Banque d’Algérie à financer directement l’Etat (financement non conventionnel). C’est le retour à une pratique séculaire appelée seigneuriage monétaire. Par le passé, cette notion faisait référence au privilège d’émission de la monnaie métallique par le seigneur en augmentant la valeur monétaire de l’or par rapport à sa valeur réelle. De nos jours, le seigneuriage monétaire, appelé également planche à billets, consiste à financer le déficit budgétaire à l’aide de la création monétaire par l’institut d’émission. Il procure à la Banque centrale un gain financier qui a pour origine la différence entre la valeur faciale des billets émis et leur coût de production d’une part, et les intérêts perçus à l’occasion du refinancement des institutions financières, d’autre part. L’Etat en tire profit lorsqu’il perçoit les dividendes versés par la Banque d’Algérie. En 2017, ils ont atteint 920 milliards de dinars, soit 4,9% du PIB et permis de réduire le déficit budgétaire public. Si l’expérience de la planche à billets est relativement récente, il est utile d’esquisser une première évaluation depuis sa mise en œuvre.

Mais au préalable, il est opportun de revenir à la controverse qui oppose les partisans du financement non conventionnel et ceux qui prônent l’endettement extérieur. Cette opposition est factice et inappropriée car elle laisse supposer que ces deux options sont substituables et qu’il est possible de choisir entre l’une ou l’autre. Si le financement non conventionnel a pour but de financer le déficit budgétaire à partir de ressources en monnaie nationale, il demeure inopérant concernant la gestion de la contrainte financière externe car le dinar n’a pas le statut de monnaie internationale. Pour financer le déficit grandissant de la balance des transactions courantes, la marge de manœuvre est extrêmement étroite car le choix s’impose entre deux alternatives : l’utilisation des réserves de change ou le recours à l’endettement extérieur. 
L’option choisie par le gouvernement de ne pas aller vers l’endettement extérieur s’explique en partie par les profonds traumatismes provoqués par l’accord de rééchelonnement intervenu au début de la décennie 90 avec le FMI. Cette option se justifie également par le souci d’éviter de prendre des mesures d’ajustement économique impopulaires alors que le pays est à la veille d’importantes échéances électorales. 
Cependant le recours abusif aux avoirs en devises détenues par la Banque d’Algérie comporte le risque de leur épuisement et il en résultera une difficulté pour le pays d’accéder aux marchés financiers internationaux et de négocier avantageusement les conditions d’emprunt.
L’utilisation des réserves de change ou le recours à l’endettement extérieur ne sont pas exclusifs l’un de l’autre et par conséquent la réflexion devrait s’orienter sur la construction d’une combinaison optimale qui impacte positivement la croissance économique. 
L’introduction du financement non conventionnel a pour seul but de financer le déficit budgétaire et il est intéressant de mettre en exergue l’apparition de ses premières conséquences sur l’évolution de la dette publique interne et  la capacité de l’Etat à assurer son remboursement ainsi que ses effets sur l’économie nationale. Cette évaluation n’est pas aisée en raison de l’absence d’informations précises et chiffrées sur le montant global des concours qui seront mis à la disposition du Trésor par la Banque centrale sur la période envisagée, leur destination et les modalités de remboursement des titres émis. L’opacité autour de cette pratique monétaire confère au gouvernement un pouvoir discrétionnaire qui lui donne toute latitude de recourir, en cas de besoin, à la création monétaire pour faire face aux besoins financiers de l’Etat. 
Il y a lieu de noter une première conséquence liée à l’emballement de la masse monétaire dont la hausse a évolué de 0,82% en 2016 à 6,42% sur le premier trimestre 2018. Cette augmentation est due principalement aux crédits octroyés par la Banque d’Algérie au Trésor pour un montant de 3 585 milliards dinars au 30 juin 2018. La perspective d’un accroissement plus élevé du volume de monnaie en circulation et par conséquent d’une inflation croissante sur un horizon temporel supérieur à une année représente une probabilité plus forte lorsque les concours actuels et futurs de la Banque d’Algérie à l’Etat seront totalement transformés en moyens de paiement. 
La deuxième conséquence de l’entrée en action de la planche à billets se manifeste dans le domaine de la liquidité bancaire. Après avoir fortement chuté à 511,8 milliards de dinars à fin septembre 2017, la liquidité globale des banques s’accroît à nouveau pour atteindre 1 573 milliards de dinars à fin juin 2018. 
Cette nouvelle situation entraîne la fermeture du guichet de réescompte et opère le retour à une politique d’absorption des liquidités excédentaires pour freiner le développement de l’inflation. La surliquidité installe le système bancaire dans une position d’aisance aléatoire qui reporte à d’autres échéances la mise en œuvre de nouvelles stratégies bancaires et entrave la promotion des marchés financiers. Elle remet en cause la politique de mobilisation des encaisses monétaires qui se trouvent en dehors du circuit bancaire et qui s’élèvent à 4 969,6 milliards de DA, soit près de 30% de la masse monétaire à la fin du 1er semestre 2018. L’abondance de la liquidité bancaire induite par les concours de la Banque centrale au Trésor fait apparaître un risque d’éviction financière au détriment des crédits à l’économie et dont les premières victimes sont les entreprises. Le relèvement du taux de réserves obligatoire de 4% à 10% en 2018 conforte cette tendance et cela a pour effet de limiter les financements bancaires des entreprises.
La troisième conséquence du financement non conventionnel est le risque d’une exacerbation des tensions inflationnistes. Lorsque le taux de croissance de la quantité de monnaie en circulation est supérieur au taux de croissance du produit intérieur brut, les prix augmentent. L’inflation représente un facteur de baisse du pouvoir d’achat des ménages et constitue également un des fondamentaux qui affectent le taux de change effectif réel. Pour maintenir ce dernier à son niveau d’équilibre, la Banque d’Algérie est tenue d’apporter les ajustements nécessaires en prenant en compte les écarts d’inflation entre l’Algérie et ses partenaires. Pour corriger ces déséquilibres, elle est contrainte de déprécier le taux de change nominal du dinar. Dans un contexte de stagnation économique, ce type de mesures a un effet nul sur la compétitivité des entreprises et les exportations alors que le coût des importations sera orienté vers la hausse.
Le recours à la planche à billets crée une instabilité chronique qui gêne l’autorité monétaire dans l’application d’une politique monétaire conforme à ses objectifs, à savoir la lutte contre l’inflation et la stabilité des taux de change. 
En perdant le contrôle de sa base monétaire, c’est-à-dire la création de sa propre monnaie (billets + comptes des établissements financiers), la Banque d’Algérie est soumise à des impératifs liés aux équilibres budgétaires et l’adoption de l’article 45 bis consacre l’assujettissement de l’autorité monétaire au pouvoir politique.  Dans les économies modernes, le recours à la planche à billets est interdit ou sévèrement encadré car elle agit comme un produit dopant, c’est-à-dire un traitement qui apporte une solution éphémère aux difficultés budgétaires sur la courte durée et provoque de graves préjudices sur le long terme. C’est le cas notamment si les ressources de l’institut d’émission sont affectées à des opérations qui ne stimulent pas l’activité de production. Il faut rappeler qu’un premier dérapage est intervenu lorsque les dépenses de fonctionnement ont été financées de manière abusive par des ressources instables, en l’occurrence les recettes des hydrocarbures. La substitution de la planche à billets à la rente pour financer des dépenses qui ne créent pas de richesses est susceptible de provoquer un second  dérapage plus hasardeux que le premier. L’augmentation des dépenses de fonctionnement prévue en 2019 fera «tourner» encore plus la planche à billets et dans un contexte de déficit budgétaire il en résultera un accroissement de la dette de l’Etat. 
Les prévisions du FMI font état d’une dette publique en hausse puisqu’elle passe de 8,8% en pourcentage du PIB en 2015 à 39,9% en 2019 dont 28% envers la Banque d’Algérie. Si les déséquilibres budgétaires s’installent dans la durée, un recours accru  à l’endettement monétaire pour y remédier est susceptible de conduire à un naufrage économique. 
Pour sortir de cette impasse, l’Algérie a besoin d’une planche de salut qui libère l’économie nationale de l’utilisation excessive de la rente ou de son substitut représentée par la planche à billets. Pour relever ce défi majeur, il faut œuvrer pour le dépassement des politiques économiques conjoncturelles qui se préoccupent exclusivement des équilibres macroéconomiques et élaborer une vision qui définit les objectifs et les instruments d’une stratégie de croissance économique endogène, inclusive et créatrice d’emplois. Pour enclencher une telle dynamique, l’action doit porter sur les différentes composantes qui influencent positivement le PIB : consommation des ménages, dépense publique, investissement des entreprises, exportations. En revanche l’augmentation des importations entraîne un ralentissement ou une baisse du taux de croissance du PIB. Tous les modèles de croissance font de l’investissement des entreprises la question centrale dans la mesure où il produit un cercle vertueux et constitue le nœud gordien de toute stratégie de diversification et de développement. Pour avoir ignoré  cette vérité élémentaire, les entreprises nationales ont raté l’occasion d’exploiter leurs potentialités et de nombreuses opportunités.
Depuis de longues années, le secteur économique public peine à s’inscrire dans une dynamique de croissance et il est à l’origine d’un gâchis financier considérable. Sa contribution à la valeur ajoutée hors hydrocarbures est inférieure à 20% et actuellement sa survie dépend dans une large mesure de la planche à billets qui finance le rachat de ses dettes.
Au sujet des entreprises économiques privées, si l’on se base sur les données de l’ONS, force  est de constater que sur une longue période elles réalisent des profits substantiels avec un taux de marge qui atteint la moyenne de 70%.  Autrement dit, elles disposent d’une capacité de financement plus que satisfaisante, mais paradoxalement elle n’est pas mise au service d’une accumulation productive. La contribution du secteur privé à l’augmentation de la valeur ajoutée dans les secteurs industriel et agricole n’a pas varié d’un iota au cours des 15 dernières années. Au lieu de tirer profit de l’accroissement de la consommation des ménages et de l’Etat induite par la diffusion de la rente dans l’économie et investir plus, les entreprises nationales se sont inscrites dans une logique d’économie marchande simple, fondée sur l’achat de produits finis étrangers et leur revente sur le marché algérien. Ce processus a donné naissance à la formation d’une nébuleuse constituée de puissantes féodalités financières qui tournent le dos à l’investissement et recyclent les revenus tirés de leurs activités déclarées dans des opérations de spéculation et de transfert des capitaux à l’étranger en utilisant des canaux informels et formels. Le système rentier a engendré des forces qui ont entravé l’émergence d’une bourgeoisie industrielle qui aurait pu offrir une alternative semblable à celle des pays émergents. Il a privilégié ceux qui s’enrichissent en appauvrissant le pays et abandonné ceux qui sont animés par une volonté réellement entrepreneuriale pour créer plus de richesses matérielles et immatérielles. La planche de salut réside dans la construction d’un projet économique national favorable aux acteurs économiques qui réinvestissent leurs bénéfices dans leur activité d’exploitation, lancent des projets avec des taux d’intégration économique conséquents, augmentent le niveau de l’emploi, contribuent à l’augmentation des recettes fiscales et réduisent la facture des importations. La mission de l’Etat consiste à apporter son soutien à ces acteurs en leur permettant un accès prioritaire à la devise pour l’achat de matières premières et au foncier, l’octroi d’avantages fiscaux et de financements à des taux réduits. En faisant de l’investissement des entreprises le moteur principal de la croissance du PIB, il devient possible de réussir la transition d’une économie distributive basée sur la demande à une économie productive fondée sur l’offre, de libérer le pays de la dépendance d’un système de financement qui alterne  rente et planche à billets et le hisser au niveau des économies émergentes. 
F. N.

 

 

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