Placeholder

Rubrique Contribution

Les tremblements de terre ou la tentation de prévoir l’imprévisible

Par le Pr Baddari Kamel(*)
En cette date commémorative du 21 mai 2003, jour où s’est produit un tremblement de terre dévastateur dans la région de Boumerdès, il n’est pas possible d’ignorer cette période particulièrement mortifère, qui a emporté des milliers d’âmes et causé une dizaine de milliers de blessés, sans oublier des milliers de sans-abri. En effet, il est important que tout un chacun soit au fait des circonstances de la survenue d’un tel phénomène, car un tremblement de terre est l’affaire de tous et, de surcroît, peut se produire à tout moment sans que nous en ayons le moindre soupçon.

Comment se produit un tremblement de terre ?
Imaginez une règle en plastique que vous fléchissez par les deux extrémités. Selon l’importance de la force que vous lui appliquez, elle peut se casser ou non. Si elle ne se casse pas et que vous la relâchez, la règle reprend sa forme initiale. Il se passe dans ce cas que la force appliquée sur la règle se traduit par une énergie dépensée transmise à la règle l’obligeant à se plier mais sans pour autant se casser car l’énergie transmise n’est pas assez forte, et quand vous relâchez la règle, l’énergie transmise est diffuse dans l’environnement. Dans le deuxième cas, si la règle se casse, on entend un bruit de claquement, une chaleur au niveau du point de rupture car la force que vous lui avez appliquée est assez forte. Dans ce cas, l’énergie dépensée est libérée sous forme de vibrations qui s’échappent par le point de rupture.
Il se produit exactement la même chose lors d’un séisme. La tectonique des plaques nous enseigne que la planète est recouverte de plaques qui s’encastrent les unes dans les autres. Elles ne sont pas immobiles et bougent sous l’effet de la chaleur stockée à l’intérieur de la terre. La frontière entre deux plaques constitue la faille dont la profondeur est de l’ordre de 100 km. Les tremblements de terre se produisent généralement à cet endroit, non pas sur toute la longueur de la faille, mais seulement en des points où la contrainte est importante. Ils se produisent lorsque les roches souterraines ne résistent plus à la pression exercée sur elles. Ces roches résistent mais finissent par se déformer avant leur rupture. C’est le séisme. Au moment de la rupture, l’énergie libérée du foyer du séisme (l’endroit où s’est produite la rupture) forme des ondes qui se propagent sur les roches et remontent en surface. Elles font alors onduler le sol de la terre qui se met à trembler. Parmi ces ondes, il y a celles qui engendrent des mouvements verticaux, les moins dangereux ; et d’autres qui engendrent des mouvements horizontaux et font bouger les constructions qui finissent par céder lorsque l’intensité est assez forte. Ce phénomène est appelé à se répéter car, avec le temps, la faille se recharge et un nouveau séisme se produira plus tard, entre une seconde et plusieurs siècles.
Il y a par jour plusieurs centaines de tremblements de terre dans le monde, mais seulement une vingtaine par an qui ont une magnitude de 6.5 et plus, c’est-à-dire des séismes forts. Lorsqu’un séisme se produit, il peut détruire les habitations situées près de l’épicentre mais il peut provoquer de graves incendies à cause de la rupture des canalisations de gaz naturel. Il peut aussi, dans les régions côtières, provoquer des inondations et peut faire basculer des bâtiments entiers. C’est le phénomène de liquéfaction qui se produit lorsque les vibrations font sortir l’eau du sol transformant le sol en sable mouvant. Lorsque le séisme se produit dans un océan, les vibrations peuvent causer d’énormes vagues géantes qui, lorsqu’elles atteignent la côte, peuvent être dévastatrices. Ces vagues sont appelées tsunami.

Le séisme en Algérie
Au cours de son histoire, l’Algérie a subi plusieurs séismes destructeurs. Parmi les plus notables, on peut citer : le séisme d’Alger (en 1715 qui a causé la mort de 20 000
personnes) ; le premier séisme d’El-Asnam (an 1954) d’une magnitude 6,7 et qui a engendré le décès de 1 200 personnes ; le second séisme d’El-Asnam (en 1980 d’une magnitude de 7,1, avec 2600 morts), et le tremblement de terre de Boumerdès (mai 2003) d’une magnitude de 6.8 causant 3 000 décès. Néanmoins, aucun séisme majeur n’avait été répertorié jusqu'alors dans le pays. La construction, en appliquant les règles anti-sismiques, peut épargner le pays de tout danger potentiel lié aux mouvements des plaques. En effet, l’Algérie est connue pour sa localisation dans une zone de convergence de plaques, faisant d’elle une région à forte sismicité. Elle subit les mouvements de plusieurs plaques : la plaque africaine, la plaque arabique, la plaque anatolienne et la plaque eurasiatique qui coulissent l’une contre l’autre.

Le séisme de Boumerdès
Le séisme du 21 mai 2003, très important (6.8 sur l’échelle de Richter), s’est produit dans une zone où l’activité sismique était considérée comme modérée par rapport à la sismicité d’autres régions de l’Algérie. Au cours de ce séisme, une faille importante, non cartographiée, de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres, a été activée. Ce séisme a causé plus de 3 000 morts. Il faut à ce propos souligner que cette localité de Boumerdès qui a été dévastée est située sur un terrain meuble (formation récente peu compactée). Ce type de formation géologique peut expliquer l’importance des dégâts dans cette localité, d’autant plus que la région qui a été le plus lourdement touchée est la cité Ibn-Khaldoun et le lieu-dit «Les Coopératives». Ces deux localités sont connues pour être un terrain en remblai pour la première et agricole pour la seconde. Il semble qu’il ne s’agissait pas de problèmes d’architecture comme cela a été avancé. Pour s’en convaincre, les bâtiments du même projet situé au centre-ville n’ont subi que de légers dégâts. Il s’agit donc d’un problème de qualité de terrain sur lequel ont été érigées ces constructions.

Peut-on prévenir un séisme ?
Les scientifiques de tous les pays ont essayé de nombreuses façons différentes de prévoir les tremblements de terre, mais aucune n'a réussi. Ils ont une assez bonne idée de l'endroit où un tremblement de terre est le plus susceptible de se produire, mais ils ne peuvent toujours pas dire exactement quand cela se produira (ils vous diront entre ce moment et un siècle ou plus). Cependant, ces scientifiques n’ont pas baissé les bras. Par des calculs scientifiques, la probabilité d'un futur tremblement de terre peut être déterminée approximativement sur la base de données scientifiques. Par exemple, les scientifiques de l'US Geological Society estiment que la probabilité qu'un tremblement de terre majeur se produise dans la région de la baie de San Francisco au cours des 30 prochaines années est de 67% (source : Planet Science). À défaut de prévoir exactement quand les tremblements de terre se produiront, le recours aux calculs de probabilités est un palliatif intéressant car il permet aux résidents de se préparer en conséquence en prévision d’un possible séisme. Mais la question qui se pose est de savoir pourquoi ne pouvons-nous pas prédire les tremblements de terre ? Jusqu'à présent, les scientifiques n'ont pas été en mesure de trouver un signal pour les tremblements de terre — il n'y a aucun signe évident indiquant qu'un tremblement de terre arrive très bientôt. Les vibrations peuvent être détectées juste avant qu'un nouveau séisme ne se produise, mais cela ne laisse pas suffisamment de temps aux personnes pour fuir le danger et les destructions qui pourraient être causées par un séisme. Les processus à l'origine des tremblements de terre se produisent principalement bien en dessous de la surface de la Terre (plus de 100 km en moyenne). Il existe de nombreuses plaques tectoniques (sections de la croûte terrestre) qui se frottent, rendant très complexe toute prédiction ; et c’est la raison pour laquelle les tremblements de terre sont très difficiles (voire impossibles dans l’état actuel de la science) à prédire. Enfin, lors d’un séisme, il peut se produire que, dans une même zone, des bâtiments résistent au séisme et d’autres s’effondrent. Cette situation s’explique par le fait que les constructions soumises à un même séisme ne réagissent pas toutes de la même manière car chaque construction a sa propre fréquence, vibrant à son propre rythme.

Ce qu’il faut faire
La prévention est capitale dans la sismicité. Elle concerne aussi bien les constructions que l’éducation à l’école. La construction selon les normes parasismiques est requise, et c’est la règle qui a été retenue pour toute nouvelle construction dans la région de Boumerdès. Cette règle est par moments non respectée car on voit se dresser de grands bâtiments, ce qui est contraire aux règles arrêtées. Les centrales nucléaires peuvent aussi provoquer la pollution sur plusieurs kilomètres carrés alentour.
L’Algérie ne disposant que de réacteurs nucléaires de recherche de faible puissance, tout séisme ne peut avoir d’effet notable à cause de ces centrales. On voit donc que le séisme est une culture qu’il faut adopter, à commencer par les plus jeunes âges et principalement dans les écoles. Il semble qu’il n’y a pas d’effervescence particulière pour ce sujet dans le secteur de l’éducation.

Comment puis-je me protéger lors d'un tremblement de terre ?
Selon qu’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur d’un bâtiment, le comportement en cas de tremblement de terre diffère. A l'intérieur d'un bâtiment, il n'y a pas de protection spécifique contre les tremblements de terre, mais il existe une liste de règles de conduite : rester calme, ne pas paniquer, ne sauter ni par la fenêtre ni par le balcon, se protéger immédiatement sous un meuble lourd et solide (par exemple une table) et s’accrocher fermement à quelque chose tant que les secousses persistent, même si le meuble bouge. Si ce n'est pas possible, se réfugier sous un cadre de porte solide ou s’allonger sur le sol près d'un mur intérieur porteur, loin des fenêtres, et se protéger la tête et le visage avec les bras croisés. Rester dans le bâtiment tant que les secousses persistent. La chose la plus dangereuse que vous puissiez faire est d'essayer de quitter le bâtiment pendant les secousses car vous pouvez vous blesser en cas de chute d'objets ou de bris de verre. N'utilisez pas les escaliers. Cependant, si vous êtes au rez-de-chaussée et à proximité d'une porte de sortie qui mène directement à l'extérieur (jardin ou place), vous pouvez sortir du bâtiment et aller vers ces endroits. Si vous êtes à l'extérieur, essayez de rejoindre le plus rapidement possible une zone dégagée, loin des bâtiments. Restez dans cet endroit jusqu’à ce que les secousses cessent. Si vous êtes en voiture, arrêtez-vous immédiatement sur le côté de la route, loin des bâtiments, des arbres, des viaducs et des lignes électriques. Restez dans la voiture tant que les secousses persistent. Évitez les ponts, les carrefours ou sous les viaducs. Lorsque le séisme s'est calmé, continuez à rouler avec la plus grande prudence. Si vous êtes au pied d'une pente raide au début des secousses, éloignez-vous immédiatement (risque d'éboulement ou de chute de pierres). Si vous ressentez des tremblements de terre le long d'un littoral plat, courez aussi vite que possible à l'intérieur des terres jusqu'au point le plus élevé possible. Un tremblement de terre peut déclencher un tsunami de plus de 30 m de haut. Ces vagues frappent parfois le rivage longtemps après la fin des secousses. Une seconde vague peut également suivre beaucoup plus tard. Pour cette raison, ne quittez pas votre lieu de refuge surélevé.

Conclusion
Il faut se rendre à l’évidence que la survenue d’un séisme demeure imprévisible, et essayer de le prévoir reste chimérique. Chacun à son niveau est concerné. Les individus devront connaître les règles parasismiques pour les appliquer le moment venu. Ces mêmes règles devront être aussi enseignées dans les écoles car l’enfant est le plus vulnérable lors d’un tremblement de terre. Les autorités locales ont beaucoup à faire en ayant une constante vigilance vis-à-vis d’un phénomène qui risque de ne pas se produire, mais qui peut se produire à tout moment. Le dernier séisme de Biskra avant celui du mois d’avril 2022 remonte au mois de novembre 1869, soit près de deux siècles après.
Les autorités ont aussi la charge de faire en sorte que les circonstances entraînant le tremblement de terre de mai 2003 ne se reproduisent pas. La construction antisismique, l’éducation, la surveillance des failles répertoriées, la recherche des failles non répertoriées demeurent un travail qui doit être mené tout le temps, sans relâche. Enfin, un pays à forte sismicité a tout intérêt à mettre en place un conseil national des risques majeurs, chargé de définir les grandes orientations de la politique nationale en matière de prévention.
B. K. 

(*) Professeur des universités. Université Mohamed-Boudiaf, M’sila.

Courriel : [email protected]

Placeholder

Multimédia

Plus

Placeholder